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Classiquesen Ligne

CHAPITRE X

LA PORTE OUVERTE

Cependant le capitaine et Herrick, tournant le dos à la véranda illuminée, avaient pris la direction de la jetée et de la plage du lagon.

L’île, à cette heure, avec son sol de sable uni, le toit surmontant la haute colonnade des palmiers, et la lointaine clarté des lampes, avait l’aspect irréel d’un théâtre désert ou d’un jardin public à minuit. On cherchait autour de soi les statues et les bancs. Pas un souffle d’air n’agitait les palmes, et le silence était aggravé par la clameur incessante du ressac sur le rivage extérieur, comme eût fait la rumeur d’une rue voisine.

Toujours parlant, toujours apaisant son malade, le capitaine l’entraîna jusqu’au bord du lagon, lui fit descendre la grève, et lui baigna d’eau tiède le crâne et le visage. Peu à peu la crise s’apaisa, les sanglots devinrent moins convulsifs, puis cessèrent ; par une coïncidence curieuse mais assez naturelle, les propos lénifiants du capitaine tarirent simultanément et par degrés analogues ; et tous deux restèrent plongés dans le silence. Le lagon déferlait à leurs pieds en minuscules vaguelettes et avec un bruit léger comme un chuchotis ; des étoiles de toute grandeur se reflétaient dans le vaste miroir ; et à son niveau brillait d’un éclat rougeâtre le fanal du Farallone. Longtemps ils restèrent à contempler ce spectacle, et prêtèrent une oreille inquiète au friselis et au clapotis de ce ressac en miniature, ou aux plus lointaines et plus fortes détonations de la côte extérieure. Longtemps ils furent incapables de parler, et lorsque finalement les mots leur revinrent, ce fut à tous les deux en même temps.

— Dites, Herrick… commença le capitaine.

Mais Herrick, se tournant vivement vers son compagnon, lui lança ce cri désespéré :

— Levons l’ancre, capitaine, et au large !

— Pour où ? mon fils, dit le capitaine. Lever l’ancre, c’est facile à dire. Mais pour où ?

— Au large ! répondit Herrick. La mer est assez grande. Au large… loin de cette île effroyable et de cet homme, oh ! de cet homme sinistre !

— Oh, quant à ça, nous verrons, dit Davis. Remettez-vous, et nous nous en occuperons. Vous êtes épuisé, c’est cela que vous avez ; vous êtes tout nerfs, il vous faut vous ressaisir pour de bon et redevenir vous-même, et alors nous causerons.

— Au large ! répéta Herrick, au large cette nuit même – tout de suite – à l’instant !

— Cela ne se peut, mon fils, répliqua fermement le capitaine. Un bateau à moi ne prend jamais le large sans provisions, que cela soit pour vous un fait établi.

— Vous ne voulez pas comprendre, dit Herrick. Tout est fini, je vous l’assure. Il n’y a rien à faire ici, car il sait tout. Cet homme au chat sait tout ; ne pouvez-vous le comprendre ?

— Tout quoi ? demanda le capitaine, visiblement ébranlé. Mais il nous a reçus en parfait gentleman et traités royalement, jusqu’à ce que vous ayez commencé vos bêtises – et je dois dire que j’ai vu des gens tués pour moins, et sans regret de personne ! Que vous faut-il de plus ?

Herrick arpentait le sable au hasard, en hochant la tête.

— Il nous berne, dit-il ; il nous a bernés tout le temps, il n’a fait que nous berner ; c’est tout ce que nous méritons.

— Il a eu un mot étrange, c’est vrai, concéda le capitaine, d’une voix mal assurée – à propos du sherry. Du diable si j’ai compris. Dites, Herrick, vous ne m’avez pas trahi ?

— Oh ! vous trahir ! répéta Herrick, avec une pitié méprisante : Qu’y avait-il à trahir ? Nous sommes transparents ; nous avons sur nous le mot bandit marqué au fer rouge : bandit avéré ! Tenez, avant de monter à bord, il a vu le nom du bateau effacé, et il a tout compris. Il a compris que nous voulions le tuer sur-le-champ, et il s’est amusé à vous berner ainsi que Huish. Il appelle cela avoir peur ! Puis ç’a été avec moi à terre ; j’en ai eu du bon temps ! Les deux loups, voilà comme il vous appelle, vous et Huish. Que fait ce petit avec les deux loups ? m’a-t-il demandé. Il m’a fait voir ses perles ; il m’a dit qu’elles seraient peut-être dispersées avant le matin et que tout tenait à un cheveu – et il souriait en le disant – de quel sourire ! Oh, c’est inutile, je vous dis ! Il sait tout, il pénètre tout ; il ne fait que rire de nos faux semblants, il nous regarde et rit de nous comme Dieu !

Il y eut un silence. Davis, les sourcils froncés, contemplait la nuit.

— Les perles ? dit-il soudain. Il vous les a montrées ? il les a ?

— Non, il ne me les a pas montrées ; j’oubliais : seulement le coffre-fort où elles se trouvent, dit Herrick. Mais vous ne les aurez pas.

— J’ai deux mots à dire là-dessus, fit le capitaine.

— Croyez-vous qu’il eût été si tranquille à table, s’il n’avait été prêt ? lança Herrick. Les deux serviteurs étaient armés. Il était armé lui-même, il l’est toujours, il me l’a dit. Vous ne tromperez pas sa vigilance, Davis, j’en suis sûr ! Tout est fini, je vous l’ai dit, je vous le répète et vous le prouve. Fini, fini. Il n’y a plus rien à faire : tout est perdu : vie, honneur, amour. Oh, mon Dieu, mon Dieu, pourquoi suis-je né ?

Une nouvelle pause suivit cet éclat.

Le capitaine porta ses mains à son front.

— Autre chose ! fit-il. Pourquoi vous a-t-il raconté tout ceci ? Cela me paraît de la démence.

Herrick secoua la tête sombrement.

— Vous ne comprendriez pas si je vous le disais, fit-il.

— Je me crois capable de comprendre n’importe quelle sacrée chose que vous pouvez me dire, répliqua le capitaine.

— Eh bien, voilà, c’est un fataliste, dit Herrick.

— Qu’est-ce que c’est que ça, un fataliste ?

— Oh, c’est celui qui croit un tas de choses, que ses balles iront au but, que tout arrive selon la volonté de Dieu, quoi qu’on fasse pour l’empêcher, etc.

— Eh bien, il me semble que je crois moi-même tout à fait ainsi, dit Davis.

— Vous le croyez ? dit Herrick.

— Pariez que je le crois ?

Herrick haussa les épaules.

— Bon ! alors c’est que vous êtes fou ! dit-il, en reposant sa tête sur ses genoux.

Le capitaine se rongeait les ongles.

— Il y a une chose certaine, dit-il enfin. Je dois tirer Huish de là. Il n’est pas capable de tenir tête à l’homme que vous me dépeignez.

Et il fit mine de partir. Ses paroles avaient été toutes simples ; mais non pas l’intonation ; et l’autre fut prompt à s’en apercevoir.

— Davis ! s’écria-t-il, non ! Ne faites pas cela ! Épargnez-moi, et ne faites pas cela… épargnez-vous, et laissez cela tranquille… pour l’amour de Dieu, pour l’amour de vos enfants !

Sa voix atteignit une acuité vibrante ; encore un instant, et leur victime trop peu éloignée allait l’entendre. Mais Davis, d’un blasphème et d’un geste farouches, menaça le malheureux jeune homme, qui retomba la face dans le sable, et resta immobile et sans voix.

Le capitaine se rendit rapidement vers la maison d’Attwater. Tout en marchant, il discutait avec lui-même, et ses pensées se précipitaient. Cet homme avait compris, il s’était moqué d’eux depuis le début ; eh bien, il allait lui apprendre à se moquer de John Davis. Herrick le prenait pour un dieu ; qu’on lui donnât une seconde pour viser, et le dieu était par terre. Il ricana en tâtant la crosse de son revolver. Ce serait fait en un instant, dès qu’il entrerait. Par derrière ? Il était difficile d’arriver jusque-là. Par-dessus la table ? Non, le capitaine préférait tirer debout, afin d’avoir son arme bien en main. Le mieux serait d’appeler Huish, et quand Attwater se lèverait et se retournerait – ah, alors ce serait le moment. Plongé dans cette farouche préfiguration des événements, le capitaine trottait vers la maison sans lever la tête.

— Les mains en l’air ! Halte ! cria la voix d’Attwater.

Et le capitaine, avant de savoir ce qu’il faisait, avait obéi. La surprise était complète et irrémédiable. Emporté par l’ardeur de son dessein meurtrier, il s’était jeté droit dans une embuscade, et se trouvait à cette heure, les mains levées, impuissantes, arrêté face à la véranda.

La compagnie s’était dispersée. Attwater, appuyé contre un poteau, tenait Davis sous la menace d’un Winchester. L’un des serviteurs se tenait à côté de lui avec une seconde carabine, penché en avant, les yeux arrondis par l’attente. Au haut du perron, dans l’espace découvert, l’autre indigène soutenait Huish, dont les traits grimaçaient des sourires idiots, et qui s’absorbait dans la contemplation d’un cigare non allumé.

— Allons, dit Attwater, vous m’avez tout l’air d’un pirate de deux sous !

Le capitaine émit une sorte de râle que les mots sont impuissants à décrire : la rage l’étouffait.

— Je vais vous remettre M. Wish – ou le sac à vin qui en reste – poursuivit Attwater. Il parle beaucoup, quand il boit, capitaine Davis du Sea Ranger. Mais je n’ai plus besoin de lui – et vous retourne l’objet – avec mes remerciements. Attention, cria-t-il. Encore un geste pareil, et votre famille aura à déplorer la perte d’un mauvais père ; tenez-vous strictement immobile, Davis.

Sans quitter des yeux le capitaine, Attwater dit un mot en indigène et le serviteur, d’une solide poussée, envoya Huish en bas du perron. Avec une extraordinaire dispersion simultanée de ses membres, ce gentleman fut projeté dans l’espace, toucha terre, ricocha, et se rattrapa des deux mains à un palmier. Son esprit était tout à fait étranger à ces cahots ; l’expression d’angoisse qui distendit ses traits au moment du bond fut sans doute machinale ; il supporta la catastrophe en silence ; s’agrippa au tronc comme un enfant ; et on eût dit, à voir ses gestes, qu’il se trouvait occupé à secouer des pommes. Un observateur à l’esprit plus sympathique ou à l’œil plus perspicace aurait découvert, sur le sable, un peu en avant de lui, mais hors de portée, le cigare non allumé.

— Voilà votre charogne de Whitechapel ! dit Attwater. Et maintenant vous vous demandez peut-être pourquoi je ne vous achève pas tout de suite, comme vous le méritez. Je vais vous le dire, pourquoi, Davis. C’est parce que je n’ai rien à faire avec le Sea Ranger et ceux que vous avez noyés, ou le Farallone et le champagne que vous avez volé. C’est là un compte entre vous et Dieu. Il le tient, et Il le réglera quand l’heure sonnera. En ce qui me regarde personnellement, je ne possède que des soupçons, et je ne tue pas sur des soupçons, pas même les vermines de votre espèce. Mais comprenez-moi bien ! si jamais je vous revois, c’est une autre affaire, et vous attraperez une balle. Et maintenant, déblayez ! En avant, marche ! et si vous tenez à ce que vous appelez votre vie, gardez les mains en l’air.

Le capitaine demeura sur place, les bras levés, la bouche béante, hypnotisé par la fureur.

— Marche ! dit Attwater. Une… deux… trois !

Et Davis s’éloigna avec lenteur. Mais tout en marchant, il méditait un prompt retour offensif. En un clin d’œil, il avait bondi derrière un arbre ; et il s’y était blotti, le revolver au poing, regardant à droite et à gauche du tronc protecteur avec un rictus qui lui découvrait les dents – telle une vipère prête à mordre. Mais il était déjà trop tard. Attwater et ses serviteurs avaient disparu et les lampes restaient seules, éclairant la table déserte et le sable aux abords de la maison, et elles allongeaient dans la nuit, en tous sens, les ombres vigoureuses des palmiers.

Davis grinça des dents. Où étaient-ils partis, les lâches ? dans quel trou s’étaient-ils réfugiés ? C’était en vain qu’il tenterait quoi que ce fût, lui, seul et avec son revolver de pacotille, contre trois hommes armés de Winchesters, et qui ne laissaient pas voir une oreille par les ouvertures de cette maison éclairée et muette. L’un ou l’autre avait déjà pu en faire le tour par derrière, et qui sait, le couchait peut-être en joue à cet instant même, de dessous l’arcade surbaissée où s’amoncelaient bouteilles vides et vaisselle cassée. Non, il ne lui restait plus qu’à battre en retraite (si la chose était encore possible) avec ses forces dispersées et démoralisées.

— Huish, dit-il, venez.

— J’ai p’du mon ciga’, dit Huish, tâtant vaguement le sol devant lui.

Le capitaine lâcha un violent juron.

— Venez ici tout de suite, ordonna-t-il.

— J’suis très bien. Veux coucher ici chez Attawata ; ‘rai à bord d’main, répliqua le pochard.

— Si vous ne venez pas, et tout de suite, par le Dieu vivant, je vous brûle la cervelle ! cria le capitaine.

Il est peu probable que le sens de ces mots pénétra en aucune façon dans l’esprit de Huish ; mais celui-ci, ayant fait une nouvelle tentative sur son cigare, faillit perdre l’équilibre et se précipita au hasard, ce qui l’amena à portée de Davis.

— Et maintenant marchez droit, dit le capitaine, en l’empoignant, ou je ne réponds plus de rien.

— J’ai p’du mon ciga’, répondit Huish.

La fureur concentrée du capitaine explosa sur l’instant. Il fit pirouetter Huish, le saisit par le collet de son habit, le poussa au trot jusqu’à la jetée, où il le jeta férocement à terre.

— Cherchez donc votre cigare, espèce de porc ! lança-t-il, et il siffla pour appeler le canot, si fort que le pois cessa de vibrer dans le sifflet.

Aussitôt un remue-ménage s’éleva sur le Farallone ; des voix lointaines, puis un bruit de rames se propagèrent à la surface du lagon ; et en même temps, plus près, Herrick, réveillé, s’approcha à pas lents. Il se pencha sur la forme inerte de Huish, étendu au pied de la figure de proue.

— Mort ? interrogea-t-il.

— Non, il n’est pas mort, dit Davis.

— Et Attwater ?

— Allons, tâchez de fermer votre boîte, répliqua Davis. Vous pouvez bien faire ça, j’imagine, ou par Dieu, je vous l’apprendrai ! J’en ai assez d’être canulé par vous.

Ils restèrent donc silencieux jusqu’à ce que le canot vînt buter contre les madriers ; soulevant alors Huish par les pieds et par la tête, ils le traînèrent le long du môle et le jetèrent en vrac dans l’embarcation. Durant le trajet on l’entendit regretter la perte de son cigare ; et une fois hissé à bord, tel un colis, et déposé dans la drome, sa dernière expression avant de s’endormir fut : « Ch’mant c’ma’d Attwa’ ! » Ce qui devait signifier : « Charmant camarade, Attwater » ; telle était l’ingénuité avec laquelle ce grand esprit avait traversé les aventures de la soirée.

Le capitaine s’en fut arpenter le milieu du pont à pas brefs et précipités ; Herrick s’accouda sur la lisse ; l’équipage avait regagné le poste. Le navire se balançait d’un mouvement berceur ; parfois une poulie crissait comme un oiseau. À terre, entre les colonnes des palmiers, la maison d’Attwater brillait paisiblement de toutes ses lumières. Rien d’autre n’était visible, ni dans le ciel ni dans le lagon, que les étoiles et leurs reflets. Il se passa des minutes, ou bien des heures, tandis que Herrick restait accoudé, contemplant l’eau prestigieuse et se laissant envahir par la paix. « Un bain d’étoiles », songeait-il ; lorsqu’une main se posa sur son épaule.

— Herrick, dit le capitaine, la promenade m’a calmé.

Un frisson saisit le jeune homme, mais il ne répondit ni ne détourna la tête.

— Je crains de vous avoir parlé un peu durement, à terre, poursuivit le capitaine ; le fait est que j’étais vraiment fou ; mais c’est fini à cette heure, et il faut nous mettre à penser.

— Je ne veux pas penser, dit Herrick.

— Allons, mon vieux, fit doucement Davis ; ça ne peut pas marcher ainsi, vous le savez ! Il faut vous roidir et m’aider à mettre les choses en place. Vous n’allez pas vous rebiffer contre un ami ? Cela ne vous ressemble pas, Herrick.

— Oh si, parfaitement ! fit Herrick.

— Allons, allons ! dit le capitaine, et il s’arrêta, décontenancé. Tenez, reprit-il, venez boire un verre de champagne. Je n’y toucherai pas, afin de vous montrer que je suis sérieux. Mais c’est le stimulant qui vous convient ; il vous remettra d’aplomb aussitôt.

— Oh, laissez-moi tranquille ! dit Herrick, en s’éloignant.

Le capitaine le saisit par la manche ; et le secouant violemment, il lui cria comme un possédé :

— Allez donc en enfer à votre guise !

Quand il l’eut lâché, Herrick s’éloigna pour la seconde fois, et se dirigea vers l’avant où le canot dansait le long du bord et heurtait par instants le flanc de la goélette. Il regarda autour de lui. Un angle du rouf s’interposait entre lui et le capitaine ; tout allait bien ; nul œil ne verrait sa suprême action. Il se laissa glisser sans bruit dans le canot ; puis de là, sans bruit, dans l’eau étoilée. Instinctivement, il se mit à nager : il serait toujours temps de cesser.

La surprise de l’immersion lui éclaircit aussitôt les idées. Les événements de l’infâme journée défilèrent devant lui en une frise de tableaux ; et il remercia « les dieux quels qu’ils fussent », pour cette porte ouverte du suicide. Bien vite il en aurait fini de son aventure de hasard, et le fils prodigue rentrerait au bercail. Une très grosse planète brillait devant lui, et traçait sur l’eau un long sillage. Il l’adopta comme point de direction. C’était la dernière chose qu’il verrait sur terre ; cette radieuse étincelle, qu’il eut vite magnifiée en une île de Laputa, aux terrasses chargées d’hommes et de femmes, promeneurs bénins ou redoutables, qui le regardaient avec une lointaine commisération. Ces spectateurs imaginaires le consolaient ; il se redisait leurs propos mutuels, qui avaient trait à lui et à son triste destin.

La fraîcheur croissante de l’eau l’éveilla de ces fantaisies vagabondes. Pourquoi tarder ? Ici, sans aller plus loin, il allait baisser le rideau, il allait chercher l’ineffable asile, reposer avec tous les peuples et les générations des hommes dans la maison du sommeil. C’était facile à dire, facile à réaliser. Cesser de nager ! C’était tout simple, à condition de pouvoir. Pourrait-il ?… Non, il ne pourrait pas. Il le comprit d’emblée. Il perçut tout à coup dans ses membres une résistance générale et insurmontable, qui s’agrippait à la vie, une volonté unanime et farouche, par tous ses doigts, par tous ses muscles ; un quelque chose qui était à la fois lui-même et différent de lui – à la fois intérieur et extérieur à lui ; l’occlusion en son cerveau d’un clapet infinitésimal, qu’une seule pensée virile eût suffi à ouvrir – et l’emprise d’une fatalité étrangère aussi inéluctable que la gravitation. Chacun de nous a éprouvé, à un moment quelconque de sa vie, l’illusion de sentir passer par tout son corps le souffle d’un esprit qui n’était pas le sien ; de sentir son âme se rebeller, tandis qu’une autre âme le domine et l’emporte là où il refusait d’aller. Ce phénomène se produisit alors chez Herrick, avec l’évidence d’une révélation. Toute retraite lui était coupée. La porte ouverte se fermait devant sa face de mécréant. Il lui fallait retourner, sans cette illusion, dans le monde des hommes. Il n’avait plus qu’à marcher jusqu’au bout sous le poids de ses fautes et de son malheur, en attendant qu’un rhume, un coup, la balle d’un hasard pitoyable, ou le plus pitoyable bourreau, le débarrassât de son infamie. Il existait des hommes capables de se suicider ; d’autres qui ne le pouvaient pas : et il faisait partie de ces derniers.

Durant quelques minutes tournoya dans son esprit l’horreur de cette découverte, qui fit place à une morne certitude ; et, avec une ingénue soumission au fait irrécusable, il se détourna et nagea vers la côte. Il y avait dans ce geste un courage dont il ne pouvait se rendre compte, tout absorbé qu’il était par l’ignominie de sa lâcheté. Un fort courant s’opposait à son avance, tel un vent debout ; il lutta contre lui pesamment, mornement, sans entrain, mais avec un avantage marqué ; et il suivait ses progrès, sans joie, sur la disposition des arbres. Une fois il eut un moment d’espoir. Il entendit à sa gauche, vers le centre du lagon, le rauquement d’un grand poisson, un requin peut-être, et il se maintint sur place. Serait-ce là le bourreau ? songea-t-il. Mais le rauquement s’éloigna ; le silence se rétablit ; et Herrick se remit à nager vers le rivage, furieux contre lui-même. Oui certes, il aurait volontiers attendu le requin ; mais s’il l’avait senti venir !… Son sourire fut atroce. Il aurait craché sur lui-même.

Vers trois heures du matin, le hasard, la direction du courant, et la dérive de sa nage de droitier, se coalisèrent pour faire aborder Herrick sur la plage, devant la maison d’Attwater. Il s’assit là et interrogea le monde sans aucune lueur d’espoir. Le pauvre scaphandre de l’amour-propre était bien endommagé ! Grâce au conte de fées du suicide, à cet asile toujours ouvert devant lui, il s’était jusqu’alors leurré et consolé dans les épreuves de la vie ; mais voilà que cela aussi était un conte de fées, cela aussi était légende.

Les conséquences de ses actions le crucifiaient pour le restant de ses jours, cloué par les chevilles de fer de sa propre lâcheté. Il n’eut pas de larmes, il ne s’en fit pas accroire. Son dégoût de lui-même était si complet que le mécanisme de la mythologie compatissante s’était arrêté en lui. Il était pareil à celui qui vient de tomber d’un échafaudage, les os brisés. Il resta couché là, reconnaissant les faits, et ne tenta pas de se lever.

L’aube naquit sur l’autre bord de l’atoll, le ciel s’éclaircit, les nuages se teignirent de couleurs somptueuses, les ombres de la nuit s’évanouirent. Et, soudain, Herrick s’aperçut que le lagon et les arbres portaient de nouveau leur livrée diurne ; et il vit, à bord du Farallone, Davis éteindre le fanal et la fumée s’élever de la cuisine.

Davis, sans doute, remarqua et reconnut la forme couchée sur la plage, ou bien il hésita à la reconnaître, car après avoir longtemps regardé, la main mise en abat-jour, il alla dans le rouf chercher sa longue-vue. Celle-ci était très puissante ; Herrick s’en était servi bien souvent. Par une pudeur instinctive, il cacha son visage entre ses mains.

— Et que venez-vous faire ici, M. Hay-Herrick ou Herrick-Hay ? demanda la voix d’Attwater. Vous êtes ainsi pour moi, vu de dos, remarquablement bien placé, et il est inutile de bouger. Nous pouvons très bien causer comme nous sommes, à condition de vous tourner un peu.

Herrick se mit lentement debout ; son cœur battait avec force, une affreuse émotion le tenaillait, mais il était maître de lui-même. Lentement il se retourna et vit en face de lui Attwater et le canon d’un fusil braqué. « Pourquoi n’ai-je pu le faire cette nuit ? » songea-t-il.

— Eh bien, pourquoi ne tirez-vous pas ? prononça-t-il haut, d’une voix tremblante.

Attwater mit son fusil sous son bras, puis les mains dans les poches.

— Que venez-vous faire ici ? répéta-t-il.

— Je ne sais, dit Herrick ; et puis, avec un cri : Ne pouvez-vous rien pour moi ?

— Êtes-vous armé ? dit Attwater. Je vous demande cela pour la forme.

— Armé ? Non ! fit Herrick. Oh, si, je le suis.

Et il jeta sur la plage un revolver ruisselant.

— Vous êtes mouillé, dit Attwater.

— Oui, je suis mouillé. Ne pouvez-vous rien pour moi ?

Attwater examina ses traits avec attention.

— Cela dépend surtout de ce que vous êtes.

— Ce que je suis ? Un lâche ! s’écria Herrick.

— Il n’y a pas grand-chose à tirer de là, repartit Attwater. Et toutefois ce signalement ne m’apparaît pas complet.

— Hé, qu’importe ! lança Herrick. Me voici. Je suis un tesson de vaisselle ; je suis un tambour crevé ; toute ma vie s’est changée en eau ; il ne me reste plus d’autre foi que ma profonde horreur de moi-même. Pourquoi je viens à vous ? Je ne sais : vous êtes froid, cruel, odieux ; et je vous hais, ou je crois vous haïr. Mais vous êtes un honnête homme, un honnête gentleman. Je me remets absolument entre vos mains. Que dois-je faire ? Si je ne puis rien faire, soyez pitoyable et logez-moi une balle dans la tête ; ce n’est qu’un pauvre chien à la patte cassée.

— À votre place, je ramasserais ce pistolet, et viendrais à la maison mettre des habits secs, dit Attwater.

— Si vous y tenez vraiment, fit Herrick… Vous savez qu’ils… que nous… Mais vous savez tout.

— J’en sais très suffisamment. Venez à la maison. Et le capitaine, du pont du Farallone, vit les deux hommes s’enfoncer dans l’ombre du bois.