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Classiquesen Ligne

CHAPITRE XI

DAVID ET GOLIATH

Huish s’était ramassé sur lui-même, fuyant l’éclat du jour, le nez contre le rouf, les genoux au menton. Ses membres grêles, sous le mince vêtement tropical, ne semblaient guère plus gros que ceux d’un poulet ; et Davis, assis sur le bastingage, le bras passé autour d’un hauban, le considérait avec inquiétude, se demandant ce qu’il pourrait bien tirer de cette masse inerte. Car, depuis que Herrick l’avait repoussé pour déserter à l’ennemi, Huish, seul de toute l’humanité, restait son aide et son oracle.

D’un cœur défaillant, il envisagea leur situation. Le navire était un navire volé ; les vivres, tant par suite de l’incurie première que de la mauvaise administration au cours du voyage, étaient insuffisants pour les mener à un autre port que Papeete encore une fois ; et la récompense les y attendait sous les formes d’un gendarme, d’un juge en toque bizarre, et de la lointaine et affreuse Nouméa. De ce côté, nulle trace d’espoir. Ici, sur l’île, le monstre était déchaîné. Attwater avec ses hommes et ses Winchesters gardaient la maison ; impossible d’en approcher. Que lui restait-il donc à faire, sinon attendre ici, en arpentant le pont, l’arrivée du Trinity Hall et leur mise aux fers ; ou bien encore, ce serait l’épuisement des vivres, et les horreurs de la disette ? Quant au Trinity Hall, Davis était résolu à barricader le rouf et à y mourir en se défendant comme un rat dans son trou. Mais l’autre éventualité ? La croisière du Farallone, dans laquelle il s’était précipité, quinze jours plus tôt seulement, avec de si beaux espoirs, était-ce donc par ce cauchemar qu’elle devait finir ? Le bâtiment pourrissant à l’ancre, les hommes mourant de faim dans les dalots ? Il lui sembla que les pires hasards étaient préférables à une aussi amère certitude ; qu’il vaudrait mieux, tout compte fait, lever l’ancre, appareiller pour une direction quelconque, au risque de tomber aux mains des cannibales sur la plus sauvage des Pomotus. Son œil parcourut vivement la mer et le ciel pour y découvrir une promesse de vent, mais les sources de l’alizé étaient taries. Là-haut, où hier encore roulait depuis des semaines, le torrentueux fleuve d’azur charriant des nuages, le silence régnait à cette heure ; et dans toute sa profondeur, l’atmosphère était en repos. Sur le ruban interminable de l’île qui déployait à droite et à gauche son cortège de palmiers – or, vert et argent – pas une feuille ne bougeait ; immobiles jusqu’à la moindre foliole, tel du métal ciselé, elles pendaient vers leurs reflets figés dans le lagon, et déjà leur longue ligne commençait à en réverbérer la touffeur. Impossible de songer à la fuite ce jour-là, ni sans doute le lendemain. Et les provisions baissaient toujours !

Davis sentit monter en lui, des profondeurs de son être, ou plutôt des lointains souvenirs de son enfance naïve, un flot de superstition. Cette série de malchances n’était pas naturelle ; les hasards du jeu étaient en eux-mêmes plus variés ; c’était comme si le diable eût pipé les dés. Le diable ? Il crut entendre la note claire du timbre d’Attwater résonner dans la nuit, et s’évanouir au loin. Est-ce que vraiment Dieu ?…

En hâte, il rejeta cette pensée. Attwater : là était la question. Attwater possédait des vivres et un trésor de perles ; l’évasion rendue possible dans le présent, la richesse pour l’avenir. Il fallait attaquer Attwater ; cet homme devait mourir. Une bouffée de chaleur lui monta au visage, car il se rappelait le personnage ridicule qu’il avait joué la nuit précédente, et les discours méprisants qu’il avait dû subir. La fureur, la honte, et l’amour de la vie, tout le poussait dans une même direction ; et seule son imagination était en défaut : comment y arriver ? aurait-il la force ? y avait-il un recours à attendre de ce misérable paquet d’os gisant contre le rouf ?

Ses yeux se posèrent sur Huish avec une singulière avidité, comme s’il eût voulu lire dans son âme ; alors le dormeur fit un mouvement, s’étira en gémissant, se retourna, et soudain lui jeta un regard clignotant. Davis le regardait toujours avec la même sombre fixité : Huish détourna les yeux et se mit sur son séant.

— Seigneur, que j’ai mal à la tête ! fit-il. Je crois que j’ai été un peu pompette hier soir. Où est ce bébé pleurard de Herrick ?

— Parti, dit le capitaine.

— À terre ? exclama Huish. Oh, ma foi, je partirais bien aussi.

— Vraiment ? dit le capitaine.

— Oui, vraiment. J’aime beaucoup Attwater. Il est très chouette ; il a marché comme un seul homme après votre départ. Et puis il y a aussi son sherry, hein ? J’en boirais volontiers un coup à cette heure.

Il soupira.

— Eh bien, vous n’en boirez plus jamais, c’est réglé, dit Davis, d’un air sombre.

— Allons bon ! qu’est-ce que vous avez, Davis ? Mal aux cheveux ? Regardez-moi plutôt ! Je suis calé ; je suis gai comme un pinson !

— Oui, dit Davis, vous êtes gai ; je le reconnais ; et vous étiez gai aussi la nuit dernière, n’est-ce pas, et vous avez fait de la belle ouvrage.

— Hein ? fit Huish. Qu’est-ce que c’est ? Quel ouvrage ?

— Je vais vous le raconter, reprit le capitaine, en s’éloignant de la lisse.

Et il raconta : dans le dernier détail, en appuyant sur toutes les épithètes blessantes, il tint sur le gril sa vanité et celle de Huish, et les y retourna ; et à mesure qu’il parlait, il infligeait et subissait les tortures de l’humiliation. Ce fut un chef-d’œuvre de sarcasme dans le genre familier.

— Qu’en pensez-vous ? dit-il pour conclure.

Et, regardant Huish, congestionné et sérieux, mais toujours railleur :

— Je dois dire que nous avons fait, vous et moi, une jolie figure d’idiots.

— Plutôt ! dit Davis, une joliment sale figure, par Dieu ! Et, par Dieu ! je verrai cet homme à mes genoux.

— Oui, fit Huish. Mais comment l’y amener ?

— Ah ! voilà ! cria Davis. Comment l’attraper ? Ils sont quatre contre deux ; il est vrai qu’un seul d’entre eux peut compter pour un homme, Attwater. Si on flanque un pruneau à Attwater, les autres s’enfuiront en piaillant d’effroi comme des volailles, et ce vieil Herrick viendra tendre son chapeau et réclamer sa part des perles. Non, monsieur ! attraper Attwater, tout est là ! Et nous n’osons pas même aller à terre : il nous fusillerait dans le canot comme des chiens.

— Tenez-vous particulièrement à l’avoir mort ou vivant ? interrogea Huish.

— Je veux le voir mort.

— Ah ! bien, alors, fit Huish, je vais manger un morceau.

Et il entra dans le rouf.

Le capitaine le suivit en grommelant.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il. Quelle est votre idée, hein ?

— Ah ! laissez-moi donc tranquille, dit Huish, en débouchant une bouteille de champagne. Vous connaîtrez mon idée assez vite. Attendez que je me radoube un peu.

Il absorba un verre, et fit semblant de prêter l’oreille.

— Écoutez ! Écoutez-le gazouiller. Comme une vraie friture. Allons, prenez-en un verre, soyez donc plus gentil que ça.

— Non ! dit le capitaine avec force ; non, je ne veux pas ! nous avons du travail.

— Mettez la main à la poche et faites votre choix, mon petit homme, répliqua Huish. J’aurais honte de gâter mon déjeuner pour de l’histoire ancienne.

Il vida aux trois quarts une bouteille de champagne, grignota un carré de biscuit, avec une extrême lenteur ; le capitaine, assis en face de lui, rongeait son frein comme un cheval rétif. Pour finir, Huish s’accouda sur la table et regarda Davis en face.

— Quand vous voudrez ! dit-il.

— Eh bien, dites, quelle est votre idée ? fit Davis, avec un soupir.

— Cartes sur table ! reprit Huish. Et la vôtre ?

— Le malheur est que je n’en ai aucune, répondit Davis.

Et il s’engagea dans une discussion oiseuse des difficultés qui les attendaient et dans une explication inutile de son propre échec.

— C’est bientôt tout ? dit Huish.

— Je peux me taire, répondit Davis.

— Eh bien, alors, dit Huish, donnez-moi la main par-dessus la table, et dites : Que Dieu me frappe de mort si je ne vous seconde pas.

Sa voix était à peine perceptible, mais elle fit frémir son auditeur. Son visage décelait une traîtrise infinie, et le capitaine recula comme s’il avait reçu un coup.

— À quoi bon ? fit-il.

— Pour la chance, dit l’autre. On demande des garanties sérieuses.

Et il lui tendait toujours la main.

— Je ne vois pas l’utilité de pareilles simagrées, dit Davis.

— Moi bien, répliqua Huish. Donnez-moi votre main et répétez la phrase ; alors, je vous dirai mon projet. Sinon, je ne dis rien.

Le capitaine accomplit les formalités requises ; il était haletant et considérait le commis avec inquiétude. Ce qu’il avait à craindre, il l’ignorait ; toutefois, il craignait affreusement ce qui allait sortir de ces lèvres blêmes.

— Maintenant, si vous voulez m’excuser une demi-seconde, dit Huish, je vais aller chercher le marmot.

— Le marmot ? dit Davis. Qu’est-ce que c’est ?

— Fragile. Prendre garde. Ne pas renverser, ricana le commis, en s’éclipsant.

Il revint, souriant et portant à la main un foulard de soie. À cette vue, le front de Davis se rida de stupeur. Que pouvait contenir cet objet ? Il n’imaginait rien de plus abstrus qu’un revolver.

Huish reprit son siège.

— Voyons, dit-il, vous sentez-vous capable de vous charger de Herrick et des moricauds ? Parce que je prendrai soin d’Attwater.

— Comment ! s’écria Davis. Vous ne pouvez pas !

— Tut ! tut ! fit le commis. Laissez-moi donc parler. Quel est le premier point ? Le premier point est que nous puissions arriver à terre, et je vous accorde que ce sera dur. Mais que dites-vous d’un pavillon parlementaire ? Croyez-vous que ce truc-là marcherait ? ou bien que Attwater nous canarderait tout bonnement comme des chiens dans notre canot ?

— Non, dit Davis, je ne crois pas qu’il ferait cela.

— Ni moi non plus ; je ne crois pas qu’il le ferait ; et j’espère en tout cas qu’il ne le fera pas. Considérez donc que nous allons à terre. Le deuxième point est de savoir comment s’y prendre. Et pour cela je vais vous faire écrire une lettre, par laquelle vous direz que vous n’osez affronter sa présence, et que le porteur, M. J.-L. Huish, a qualité pour vous représenter. Muni de cet expédient assez vraisemblable, M. J.-L. Huish poursuivra les opérations.

Il s’arrêta, comme s’il avait fini, mais ne quittait toujours pas Davis des yeux.

— Comment ? dit Davis. Pourquoi ?

— Eh bien, voyez-vous, vous êtes costaud, repartit Huish ; il sait que vous avez un revolver en poche, et n’importe qui peut se rendre compte sans y regarder deux fois que vous n’hésiteriez pas à vous en servir. Ainsi donc ça ne peut marcher avec vous ; vous êtes hors concours, Davis. Mais il n’aura pas peur de moi, je suis si petit. Je suis désarmé – ne vous tracassez pas pour ça – et je tiendrai les mains en l’air comme il faut.

Il s’arrêta.

— Si j’arrive à me faufiler assez près de lui tout en causant, reprit-il, ouvrez l’œil, et secondez-moi vivement. Si je n’y arrive pas, nous nous en retournons, et ce n’est pas un drame. Vous saisissez ?

Les traits du capitaine se contorsionnèrent par un effort frénétique de compréhension.

— Non, je ne saisis pas, s’écria-t-il. Je n’y comprends rien. Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que j’aurai la bête, lança Huish en une explosion de triomphe venimeux. Je ferai toucher le gazon à ce gros taureau. Il s’est payé ma tête ; je vais me payer la sienne, et comment !

— Qu’est-ce que ça signifie ? demanda le capitaine, presque au souffle.

— Vrai, vous tenez à le savoir ?

Davis se leva et fit le tour du carré.

— Oui, je tiens à le savoir, dit-il enfin, avec effort.

— Quand vous avez le dos au mur, vous vous débrouillez du mieux possible, pas vrai ? commença le commis. Je vous le dis, parce que je sais qu’il existe un préjugé contre ça ; on considère cela comme vulgaire, terriblement vulgaire.

Il développa le foulard et montra une fiole d’un quart de pinte, et ajouta :

— Ceci est du vitriol.

Le capitaine le regarda fixement, et son visage blêmit.

— Ceci est la drogue ! continua Huish, en la tenant en l’air. Ceci le brûlera jusqu’aux os ; vous verrez ceci fumer sur lui comme le feu de l’enfer ! Une goutte sur ses sacrés yeux, et qu’adviendra-t-il d’Attwater ?

— Non, non, par Dieu ! s’exclama le capitaine.

— Voyons un peu, mon chou, c’est moi qui ai tiré la fève, je pense. Je vais aller vers cet homme tout seul, moi. Il a bien sept pieds de haut, et j’ai cinq pieds un pouce. Il a un fusil à la main ; il est sur le qui-vive, il n’est pas né d’hier. C’est David contre Goliath, vous dis-je ! Si je vous demandais d’aller ouvrir la danse, je comprendrais. Mais non. Je ne vous demande que de rester à portée et de vous occuper des moricauds. Ça se passera tout naturellement, vous verrez, d’ailleurs. Comme première nouvelle, vous le verrez courir de tous côtés et gueuler comme un brave.

— Assez ! dit Davis. Ne parlez plus de ça.

— Ah bien, vous êtes un drôle de coco ! s’exclama Huish. Qu’est-ce qu’il vous faut donc ? Vous voulez le tuer, vous avez essayé la nuit dernière. Vous voulez les tuer tous, vous ne demandez que ça, et je vous montre le moyen, et à cause d’un peu de médecine en bouteille, vous envoyez tout promener.

— Oui, c’est bien ça, en effet, dit Davis. Ce n’est peut-être pas très logique, mais c’est ainsi.

— C’est la science appliquée, je suppose, ricana Huish.

— Je ne sais ce que c’est, exclama Davis, en arpentant la pièce. En tout cas, je refuse nettement. Je ne veux pas avoir la moindre part à une telle cochonnerie. C’est trop infernalement odieux.

— Et je suppose que tout se passe comme votre imagination l’avait désiré, dit Huish, quand, à l’aide d’un pistolet et d’un peu de plomb, vous barbouillez quelqu’un de sa propre cervelle ? Affaire de goût.

— Je ne le conteste pas, dit Davis, il y a ici quelque chose qui m’est personnel. C’est de la bêtise, je dirai même que c’est de la sacrée bêtise. Je ne discute pas ; je refuse simplement. N’y a-t-il pas un autre moyen ?

— Cherchez vous-même, dit Huish. Il ne faut pas vous figurer que je suis marié avec celui-ci ; je n’ai pas d’ambition, je ne tiens aucunement à jouer le premier rôle, je vous offre de le jouer, voilà tout ; et si vous pouvez m’indiquer mieux, par Dieu, je le jouerai !

— Mais le risque ! s’écria Davis.

— À parler franchement, je vous dirai que c’est une affaire de sept contre un, et pas de preneurs, dit Huish. Mais c’est mon coup, et je veux le jouer. Regardez, Davis, si j’ai l’air de flancher. Je suis prêt, voilà ce que je suis, prêt à fond.

Le capitaine le regarda. Huish se rengorgeait dans sa sinistre vanité, tout fier de sa supériorité dans le mal ; et son ignoble courage brillait en lui comme une bougie dans une lanterne. Malgré lui, Davis se sentit envahi d’un malaise et d’une sorte de respect. Jusqu’à cette heure, il avait vu le commis toujours rétif, toujours indifférent, inintéressé, et grommelant au premier mot de la moindre chose à faire ; et voilà que, par un coup de baguette magique, il le voyait ferme et résolu, et le visage radieux. Il avait évoqué le diable, songeait-il ; mais qui allait le maîtriser ? Et son courage l’abandonna.

— Regardez-moi tant que vous voudrez, continuait Huish. Vous ne me ferez pas sourciller ! Je n’ai pas peur d’Attwater, je n’ai pas peur de vous, et je n’ai pas peur des mots. Vous voulez tuer des gens, voilà ce que vous voulez ; mais vous voulez y mettre des gants, et ça ne se peut pas comme ça. Un meurtre n’a rien de distingué, ce n’est ni facile ni sûr ; il exige un homme pour l’exécuter. Voici l’homme.

— Huish ! commença le capitaine avec énergie ; mais il se tut, et resta figé à le regarder, les sourcils froncés.

— Allons, accouchez ! fit Huish. Avez-vous autre chose à proposer ? Y a-t-il une autre chance à risquer ?

Le capitaine ne soufflait mot.

— Vous voyez bien ! fit Huish en haussant les épaules.

Davis se remit à marcher.

— Oh, vous pouvez monter la garde jusqu’à plus soif, vous ne trouverez rien d’autre.

Il y eut un bref silence ; le capitaine, comme sur une escarpolette, allait vertigineusement d’un extrême à l’autre : assentiment et refus.

— Mais voyons, dit-il, s’arrêtant soudain. En serez-vous capable ? Cette chose est-elle réalisable ? Ce n’est en tout cas pas facile !

— Si j’arrive à vingt pieds de lui, ce sera fait ; donc, ouvrez l’œil, dit Huish, d’un ton d’absolue certitude.

— Comment le savez-vous ? lança le capitaine d’une voix étranglée. Brute, vous ne devez pas en être à votre coup d’essai !

— Ah, ça, ce sont des affaires privées, répliqua Huish. Je ne suis pas bavard.

Un élan de répulsion saisit le capitaine ; un cri lui monta aux lèvres ; s’il l’avait poussé, il se serait sans doute jeté sur Huish, l’aurait attrapé, jeté à terre, et aurait balayé le carré avec son corps, dans un délire de férocité qui lui semblait presque moral. Mais l’instant passa ; et la crise avortée laissa Davis plus faible. Les enjeux étaient si élevés ! – les perles d’une part, la faim et la honte de l’autre. Dix ans de perles ! L’imagination de Davis les convertissait en une nouvelle et somptueuse existence pour lui et les siens. Le théâtre de cette vie nouvelle serait Londres. Des raisons majeures jouaient contre Portland, Maine ; et les tableaux qu’il évoquait étaient ceux des mœurs anglaises. Il voyait ses enfants aller en procession à l’école, avec des toges d’uniforme, surveillés par un maître qui, chemin faisant, lisait dans un gros livre. Il était installé dans une villa de campagne, le nom Rosemore s’étalant sur les pilastres d’entrée. Il se voyait assis dans un fauteuil, dans l’allée de gravier, fumant un cigare, une fleur à la boutonnière, vainqueur de lui-même et des circonstances, et de la malignité des banquiers. Il voyait le salon avec des rideaux rouges et des coquillages sur la cheminée – et par la belle incohérence des rêves, il se faisait un grog sur la table d’acajou avant de rentrer. À ce moment, le Farallone eut un de ces mouvements imprécis et sans nom qui (même sur un navire à l’ancre et par le calme le plus absolu) rappellent l’existence d’un fluide mobile ; et il se retrouva sous le plafond du carré, assiégé au-dehors par le jour éclatant qui pénétrait par les ouvertures, et il vit le commis attendant sa décision, avec un air de quasi-détachement.

Il se remit à marcher.

Il aspirait à la réalisation de ces rêves comme un cheval hennit après l’eau ; il brûlait de leur désir. Et le seul obstacle était cet Attwater, qui l’avait offensé dès le début. Il donnait à Herrick une part entière des perles ; il y tenait ; Huish s’y opposait, mais il passait outre à son opposition, et s’en félicitait. Il n’allait pas faire usage personnellement de ce vitriol ; était-il le gardien de Huish ! Il regrettait de l’avoir interrogé, mais enfin !… Il revit les garçons allant en procession à l’école, avec les toges d’uniforme, dont il appréciait tellement le chic… Et, à la même minute, l’inégalable honte de la veille au soir lui revint à l’esprit.

— Faites à votre guise ! dit-il rudement.

— Ah ! je savais bien que vous marcheriez, dit Huish. Maintenant, la lettre. Voilà du papier, une plume et de l’encre. Asseyez-vous, je dicte.

Le capitaine prit un siège et la plume, et considéra mélancoliquement d’abord le papier, puis Huish. Il voyait trouble.

— Quelle effroyable histoire ! dit-il avec une contorsion des épaules.

— C’est un peu raide, en effet, dit Huish. Prenez de l’encre. Bien.

Et il dicta : William-John Attwater, Esq. Monsieur

— Comment savez-vous qu’il s’appelle William-John ? interrogea Davis.

— L’ai vu sur une caisse d’emballage. Ça vous gêne ?

— Non, dit Davis. Mais il y a autre chose. Qu’allez-vous écrire ?

— Oh, la gourde ! s’écria Huish, exaspéré. Quel nom vous donnez-vous ? Je vais vous dire ce qu’il faut écrire ; c’est mon affaire ; vous n’avez qu’à être assez obligeant pour le coucher par écrit !

William-John Attwater, Esq. Monsieur, répéta-t-il.

Et comme le capitaine se mettait enfin, quasi machinalement, à faire courir sa plume, la dictée continua :

 

C’est avec un sentiment de honte et de vive contrition que je m’adresse à vous après la scène humiliante de la nuit passée. Notre ami, M. Herrick, a quitté le navire, et vous aura sans doute communiqué la nature de nos espérances. Inutile d’ajouter qu’elles sont abandonnées : le Destin s’est déclaré contre nous, et nous courbons la tête. Trop conscient que je suis des justes soupçons que vous nourrissez à mon égard, je ne me hasarde pas à solliciter la grâce d’un entretien pour moi-même, mais en vue de mettre fin à une situation qui doit être également pénible pour tous, j’ai délégué mon ami et associé, M. J.-L. Huish, pour déposer devant vous mes offres, dont la modération ne manquera pas, j’en suis sûr, d’attirer votre attention. M. J.-L. Huish est absolument dépourvu d’armes, je le jure devant Dieu ! et tiendra les mains par-dessus la tête dès le moment où il s’approchera de vous. Je suis votre fidèle serviteur.

John Davis

Huish relut la lettre avec la joie naïve des amateurs, eut un gloussement satisfait, et la rouvrit deux ou trois fois après l’avoir pliée, pour renouveler son plaisir, cependant que Davis restait immobile et les sourcils froncés.

Tout à coup, il se leva ; il semblait hors de lui.

— Non, s’écria-t-il. Non ! ce n’est pas possible ! C’est trop ; c’est l’enfer assuré. Dieu ne me pardonnerait jamais.

— Bon, et qui le lui demande ? répliqua Huish, frémissant de rage. Vous êtes damné depuis longtemps pour le Sea Ranger, vous l’avez dit vous-même. Eh bien alors, soyez damné pour ça aussi, et tenez votre langue.

Le capitaine le regarda comme à travers un brouillard.

— Non, supplia-t-il, non, vieille branche ! ne faites pas cela !

— Écoutez bien, dit Huish, voici mon ultimatum : allez, ou restez ici, peu m’importe ; j’irai trouver cet homme et lui flanquerai ce vitriol dans les yeux. Si vous restez, j’irai seul ; les moricauds, fort probablement, me casseront la tête, et grand bien vous fasse ! Mais en tout cas, je refuse d’écouter davantage vos calembredaines de maboul, rappelez-vous bien ça.

Le capitaine, clignant les paupières et ravalant sa salive, encaissa le camouflet. Dans sa mémoire, des voix fantômes répétaient une phrase analogue, une phrase qu’il avait dite à Herrick – des années auparavant, croyait-il.

— Allons, donnez-moi votre pistolet, dit Huish. Il faut que je veille à tout. Vous avez six coups, ayez soin de ne pas les gaspiller.

Le capitaine, comme dans un cauchemar, déposa sur la table son revolver, dont Huish essuya les cartouches et huila le mécanisme.

Il était près de midi, il n’y avait pas un souffle, et la chaleur était quasi intolérable, quand les deux hommes passèrent sur le pont, firent armer le canot, où ils s’installèrent, l’un après l’autre, à l’arrière. Une chemise blanche au bout d’un aviron tint lieu de pavillon parlementaire ; et afin que celui-ci eût toute chance d’être remarqué, les hommes ramèrent avec une extrême lenteur. Devant eux, l’île vibrait comme un objet incandescent ; à la surface du lagon dansaient d’aveuglantes paillettes de soleil, pas plus grosses que des pièces de dix sous, qui leur lardaient les prunelles ; du sable et de la mer, et même du bateau, se réverbérait une clarté pénible, et comme il n’était possible d’y voir au loin qu’en cillant, l’excès de la lumière se transformait alors en une pénombre lugubre, comparable à celle d’une nuée orageuse prête à éclater.

Le capitaine avait entrepris cette expédition pour une douzaine de motifs variés, dont le moindre était le désir du succès. La superstition agit sur tous les hommes ; chez les natures frustes et quasi incultes, ce qui était le cas de Davis, elle est maîtresse absolue. Il n’eût pas reculé devant le meurtre, mais l’atrocité de ce flacon de drogue lui répugnait, et il se faisait l’effet de trancher les derniers liens qui l’unissaient à Dieu. Le canot le conduisait à la réprobation, à la damnation ; et il se laissait aller, passif, résigné, adressant un muet adieu à son passé meilleur et à ses espérances.

Huish était assis à côté de lui, plein d’une résolution qui manquait un peu de sincérité. Sans doute aussi brave qu’homme ne le fut jamais, brave comme une belette, il avait cependant besoin de se réconforter par le son de sa propre voix ; il avait besoin de jouer son rôle jusqu’à l’exagération, de se faire plus royaliste que le roi, d’insulter tout ce qu’il y a de vénérable, et de braver tout ce qu’il y a de redoutable, par une sorte de gageure désespérée avec lui-même.

— Fichtre, qu’il fait chaud ! dit-il. Cruellement chaud, on peut le dire. De quoi faire cuire des œufs à la coque. Dites donc, savez-vous bien que ça doit être particulièrement dur de se voir vitriolé par un jour comme celui-ci. Je préférerais, pour ma part, un matin froid et glacé, pas vous ? (Chantant) : Promenons-nous dedans le bois aux mûres par un matin froid et glacé. (Parlé) : Ma foi, je ne m’étais pas rappelé celle-là depuis dix ans ; je la chantais souvent lorsque j’étais petit, à l’école d’Hackney. (Chantant) : C’est ainsi que fait le tailleur, fait le tailleur. (Parlé) : Sacrée blague. Où en êtes-vous à cette heure, quant à l’idée de votre condition future ? Donnez-vous dans les théories antialcooliques, ou dans le vieux truc des spectres chauffés au rouge ?

— Oh, la ferme ! dit le capitaine.

— Non, mais je voudrais savoir. C’est du ressort de la conduite pratique, pour vous et moi, mon garçon : il se peut que nous soyons butés l’un et l’autre, d’ici dix minutes. Ce serait plutôt rigolo, hein, si après avoir sauté le pas, on se retrouvait la bouche en cœur de l’autre côté, reçu par un ange avec une bouteille de stout « Bass » sous l’aile. Hallo, diriez-vous, j’en suis pour cette marque-là.

Le capitaine poussa un soupir. Tandis que Huish déployait ainsi sa bravade, son voisin s’était mis à prier. Quelle était sa prière ? Dieu seul le sait. Mais de son âme incohérente, illogique et troublée, un fleuve de supplications se déversait, inarticulé, mais sérieux comme la mort et le jugement.

— Tu me vois, ô Dieu ! continua Huish. Je me rappelle que c’était écrit sur ma Bible. Je me rappelle aussi la Bible, tout ce qui concerne Aminadab et consorts. Eh bien, Dieu ! – et il apostrophait le zénith – vous allez voir tout à l’heure un drôle de coup, je vous le garantis !

Le capitaine bondit.

— Je ne veux pas de blasphème ! s’écria-t-il, pas de blasphème à mon bord.

— Très bien, capitaine, dit Huish. Tout ce que vous voudrez. Tout autre sujet qu’il vous plaira d’indiquer, Shakespeare, le paratonnerre, l’harmonica ? Voici de la conversation au robinet. Mettez deux sous dans la fente, et… hallo ! les voilà ! C’est l’instant ou jamais ! est-ce qu’il va tirer ?

Et le petit homme se roidit en une pose alerte et provocante, et regarda fixement l’ennemi en face.

Mais le capitaine se leva à demi dans le canot, les yeux exorbités.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’exclama-t-il.

— Quoi ? dit Huish.

— Ces… ces sacrés machins.

Le spectacle était en effet singulier. Herrick et Attwater, armés tous deux de Winchesters, venaient de sortir du bois derrière la figure de proue ; et de chaque côté d’eux, le soleil reluisait sur deux objets métalliques, portés par deux corps humains en mouvement, où ils occupaient la place habituelle de la tête – mais ces têtes n’avaient pas de visage. Davis crut voir sa mythologie réalisée, l’Enfer vomissant ses démons. Mais Huish ne se laissa pas abuser un seul instant.

— Des scaphandres, nigaud. Vous ne voyez donc pas clair ?

— C’est vrai, dit Davis, haletant. Et pourquoi ? Ah oui, ça leur sert d’armure.

— Qu’est-ce que je vous disais ? dit Huish. David et Goliath d’un bout à l’autre.

Les deux indigènes (car c’étaient eux qui se cachaient sous cette panoplie insolite) se déployèrent à droite et à gauche, et finalement s’étendirent à l’ombre, sur l’extrême flanc de la position. Même après cette explication du mystère, Davis était affreusement préoccupé. La vue des casques luisants le plongeait dans la stupeur, et il en oubliait l’explication, qu’il se rappelait ensuite avec soulagement.

Attwater rentra dans le bois, et Herrick, le fusil sous le bras, s’avança seul sur la jetée.

À mi-chemin, il s’arrêta pour héler le canot.

— Que désirez-vous ? cria-t-il.

— Je le dirai à M. Attwater, répondit Huish, escaladant vivement l’échelle. Je ne vous le dis pas à vous, parce que vous nous avez joué un tour de cochon. Voici une lettre pour lui, prenez-la, remettez-la, et allez vous faire pendre.

— Davis, est-ce bien franc ? dit Herrick.

Davis baissa le menton, et sans mot dire jeta les yeux sur Herrick, et les détourna aussitôt. Ce regard était chargé d’une émotion profonde, mais haine ou crainte, il fut impossible à Herrick d’en juger.

— Bien, dit celui-ci, je vais porter la lettre.

Puis, traçant du pied une ligne sur les planches :

— Jusqu’à ce que j’aie rapporté la réponse, ne franchissez pas cette marque.

Il alla rejoindre Attwater appuyé contre un arbre, et lui remit la lettre. Attwater la parcourut.

— Qu’est-ce que cela signifie ? demanda-t-il, en la passant à Herrick. Une traîtrise ?

— C’est probable, dit Herrick.

— Eh bien, dites-lui d’avancer. On n’est pas fataliste pour rien. Dites-lui d’avancer et d’ouvrir l’œil.

Herrick s’en retourna vers la figure de proue. À mi-chemin du môle, le commis l’attendait, en compagnie de Davis.

— Vous pouvez venir, Huish, dit Herrick. Il vous prévient : attention, pas de ruses.

Huish s’avança sur la jetée, allègrement, et s’arrêta en face du jeune homme.

— Où est-y ? fit-il.

Et Herrick s’étonna de voir son visage abject et inexpressif passer brusquement au rouge pourpre et pour redevenir aussitôt blême.

— Droit devant vous, dit Herrick. Allons, mains au-dessus de la tête.

Le commis s’avança jusqu’à la figure de proue, comme pour lui adresser une prière ; il aspira fortement et leva les bras. Comme beaucoup d’individus de sa lamentable constitution physique, Huish avait les mains d’une longueur et d’une largeur disproportionnées, et des paumes anormalement développées : une fiole d’un quart de pinte disparaissait dans cette vaste poigne. Et aussitôt il se remit en marche.

Herrick le suivit d’abord. Mais un bruit le fit se retourner, et il vit que Davis était déjà à la hauteur de la figure de proue. Il s’en venait courbé, en deux, bouche bée, à l’instar du médium qui suit l’hypnotiseur. Toute considération humaine, et jusqu’au souci de sa propre existence, s’étaient résorbés dans l’ardeur d’une abominable curiosité.

— Halte ! cria Herrick, en le couchant en joue. Ami Davis, que faites-vous ? Vous ne devez pas venir.

Machinalement, Davis s’arrêta, et le considéra avec des yeux hagards.

— Adossez-vous à la statue, vous entendez ? et restez tranquille !

Le capitaine poussa un soupir, recula jusqu’à la figure de proue, et se remit aussitôt à regarder Herrick.

Il y avait de ce côté-là, un creux de sable parmi les cocotiers, et une sorte de clairière, dans laquelle le soleil vertical de midi dardait insupportablement ses rayons. À l’autre extrémité, dans l’ombre, apparaissait la haute stature d’Attwater, appuyé contre un arbre ; vers lui, avec les mains par-dessus la tête, le commis s’avançait péniblement dans le sable mou. La clarté où il baignait faisait ressortir exagérément la petitesse de son corps ; l’entreprise où il était engagé semblait aussi périlleuse que celle d’un loup marchant à l’assaut d’une forteresse.

— Là, monsieur Wish. Cela suffit, cria Attwater. De cette distance, et gardant vos mains en l’air comme un bon petit garçon, vous pouvez fort bien me communiquer les aperçus du capitaine.

L’intervalle qui les séparait était d’environ quarante pieds. Huish le mesura d’un coup d’œil, et étouffa un juron. Il était déjà harassé d’avoir peiné dans le sable mou, et ses bras se ressentaient douloureusement de leur position anormale. Dans la paume de la main droite, la fiole était prête ; et son cœur frémit, et sa voix s’étrangla, quand il commença son discours.

— Monsieur Attwater, dit-il, je ne sais si vous avez eu une mère…

— Rassurez-vous, j’en ai eu une, répliqua Attwater ; et, entre parenthèses, j’oserai dire que son nom ne doit pas figurer dans cet entretien. Je tiens à vous avertir qu’on ne me prend guère par le pathétique.

— Je regrette, monsieur, d’avoir paru empiéter sur vos sentiments privés, dit le commis, gagnant subrepticement un pas. Du moins, monsieur, vous n’arriverez jamais à me persuader que vous n’êtes pas un parfait gentleman ; je reconnais un gentleman à première vue ; et comme tel, c’est sans hésiter que je m’en remets à votre merci. Évidemment, il est dur de s’avouer vaincu ; il est dur de devoir venir implorer votre pitié…

— Alors que, si les choses avaient marché comme il faut, tout ce qui est ici vous aurait pour ainsi dire appartenu ? interrompit Attwater. Je comprends le sentiment.

— Vous me jugez, monsieur Attwater, dit le commis, Dieu sait avec quelle injustice ! Tu me vois, ô Dieu, telle était l’épigraphe inscrite sur ma Bible, de la propre main de mon père, sur la page de garde.

— Je regrette d’avoir encore une fois à vous demander pardon, dit Attwater ; mais, savez-vous bien, il me semble que vous êtes un rien plus près, ce qui n’est pas du tout dans nos conventions. Et j’irai jusqu’à vous prier de reculer de un… deux… trois pas ; et de rester là.

Le diable, à cette amère déception, transparut sur le visage de Huish ; et les soupçons d’Attwater s’éveillèrent aussitôt. Il fronça les sourcils, examina le petit homme, et réfléchit. Pourquoi s’approchait-il ainsi ? À l’instant même, il épaula sa carabine.

— Veuillez me faire le plaisir d’ouvrir les deux mains. Ouvrez vos mains toutes grandes… montrez-moi vos doigts étalés, chien !… jetez cette chose que vous tenez ! rugit-il, sa fureur et sa certitude croissant à la fois.

Alors, et presque au même instant, l’indomptable Huish se décida à lancer, et Attwater pressa la détente. Il ne s’écoula qu’une fraction de seconde entre les deux décisions, mais elle fut en faveur de l’homme à la carabine ; et la fiole n’avait pas encore quitté la main du commis, que la balle broyait l’une et l’autre. En un clin d’œil, le misérable subit une agonie infernale, baignée de feu liquide, et hurlant comme un fou : et alors une seconde balle plus pitoyable l’étendit raide.

Le tout s’était passé en un clin d’œil. Herrick n’avait pas eu le temps de se retourner, ni Davis d’achever un cri d’horreur, que le commis gisait sur le sable, en proie aux dernières convulsions.

Attwater s’élança vers le cadavre ; il se pencha pour l’examiner ; il prit du vitriol sur le bout du doigt, et son visage pâlit et se durcit de colère.

Davis n’avait pas fait un mouvement ; il restait hébété, le dos à la figure de proue, les mains crispées derrière le dos, le haut du corps penché en avant.

Attwater se retourna avec lenteur et le coucha en joue.

— Davis, lança-t-il, d’une voix de tonnerre, je vous donne soixante secondes pour vous recommander à Dieu.

Davis le regarda, et sa pensée se réveilla. Il ne songea pas à se défendre, il ne chercha pas son revolver. Mais il se redressa, les narines frémissantes, pour affronter la mort.

— Ça ne vaut pas la peine de déranger le Père Éternel, dit-il, vu le turbin que je faisais ici, ça vaudra sans doute mieux de fermer le bec.

Attwater fit feu ; sa victime eut un sursaut spasmodique, et juste au-dessus du milieu de son front un trou noir étoila la blancheur de la figure de proue. Une attente formidable ; puis à nouveau l’explosion, suivie du son mat de la balle dans le bois ; mais cette fois le capitaine en avait senti le vent effleurer sa joue. Un troisième coup, et il saigna d’une oreille ; et au long de la carabine horizontale, Attwater souriait tel un peau-rouge.

Davis n’avait plus de doute sur le jeu cruel où il servait de pantin ; par trois fois il avait goûté la mort ; et il devait s’attendre à la goûter sept fois encore avant l’exécution.

Il leva la main.

— Assez ! cria-t-il ; j’accepte vos soixante secondes.

— Bien, fit Attwater.

Le capitaine ferma étroitement les yeux comme un enfant ; et, vers la fin de sa prière, il leva les deux mains en un geste tragique et grotesque.

— Mon Dieu, pour l’amour du Christ, veillez sur mes deux mômes, dit-il.

Et puis, après une pause, et en s’y reprenant :

— Pour l’amour du Christ. Amen.

Il rouvrit les yeux, et, la bouche frémissante, regarda dans le canon de l’arme.

— Mais ne me faites pas trop languir ! demanda-t-il.

— C’est là toute votre prière ? fit Attwater, d’un ton de voix singulier.

— C’en a tout l’air, dit Davis.

— Tiens ? dit Attwater, reposant sur le sol la crosse de sa carabine, vous avez fini ? Votre paix est faite avec le Ciel ? Tant mieux ; car elle l’est avec moi. Allez, et ne péchez plus, père coupable. Et souvenez-vous que tout ce que vous faites à autrui, Dieu le fera payer au centuple à vos innocents.

Le malheureux Davis quitta sa place devant la figure de proue, fit quelques pas titubants, tomba sur les genoux, agita vaguement les bras, et perdit connaissance.

Lorsqu’il revint à lui, sa tête reposait sur le bras d’Attwater, et auprès de lui un des hommes en scaphandre tendait un seau d’eau à son ex-bourreau, en train de lui baigner les tempes. Le souvenir de la terrible épreuve lui revint tout d’un coup ; il revit Huish étendu raide ; il se revit prêt à choir dans l’insondable nuit. Ses mains tremblantes s’agrippèrent à l’homme qu’il était venu assassiner ; et d’une voix pareille à celle d’un enfant perdu dans les cauchemars de la fièvre :

— Oh, n’y a-t-il pas de grâce ? Oh, que dois-je faire pour être sauvé ?

« Ah ! songea Attwater, voici le vrai repentir. »