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Classiquesen Ligne

CHAPITRE XII

CONCLUSION

Une quinzaine après les événements relatés ci-dessus, par un midi de lumière et de chaleur ardentes, éventé par une jolie brise, on pouvait voir, auprès de la grève du lagon, un homme en prière sur le sable. Une pointe de palmiers l’isolait de la colonie, et, de l’endroit où il était agenouillé, l’unique objet dû à la main de l’homme qui tranchât sur l’espace, était la goélette Farallone, transférée à un autre mouillage, et se balançant sur son ancre à deux milles environ dans l’ouest vers le centre du lagon.

L’alizé battait à grand bruit toute l’étendue de l’île ; les palmiers les plus proches grinçaient et sifflaient sous les rafales ; les autres, plus loin, produisaient une basse sonore pareille à la rumeur des cités ; enfin, quelqu’un de moins absorbé eût ouï par intervalles, dominant le tumulte des vents, la note aiguë d’une voix humaine provenant de la colonie.

Celle-ci était en pleine activité. Attwater, le torse nu, dirigeait et encourageait cinq Canaques, auxquels il prêtait l’aide de son bras vigoureux. À la vivacité de sa voix et à celle plus grande de leurs efforts, on comprenait qu’un événement soudain et heureux occasionnait ce branle-bas ; et le pavillon du Royaume-Uni flottait à son mât, une fois de plus. Mais sur le rivage, inconscient de leurs voix, le suppliant priait toujours avec la même ferveur, et le son de sa voix s’élevait ou retombait, et ses traits s’éclairaient ou se décomposaient, selon les alternatives de la piété ou de l’effroi.

Devant ses yeux clos, le youyou ramait depuis quelques minutes déjà vers le lointain et abandonné Farallone ; et bientôt on put voir Herrick monter à bord, entrer dans le rouf, puis gagner l’avant, et s’enfoncer enfin dans la grande écoutille. À sa visite en ces divers endroits succédait un tourbillon de fumée, et il eut à peine regagné l’embarcation, qui démarra aussitôt, que les flammes envahirent la goélette.

Elles brûlaient joyeusement : on n’avait pas épargné le pétrole, et le souffle de l’alizé activait la combustion. À mi-chemin environ de son voyage de retour, Herrick regarda derrière lui ; il vit le Farallone enveloppé jusqu’aux pommes des mâts de l’étreinte jaillissante du feu, et les volutes de fumée qui le poursuivaient à la surface du lagon. Avant une heure, calcula-t-il, les eaux se seraient refermées sur le navire volé.

Comme son canot filait vent arrière avec vélocité, et comme ses yeux étaient sans cesse occupés dans le sillage à évaluer les progrès des flammes, il vint à se trouver cap au nord de la pointe de palmiers, où il aperçut Davis plongé dans ses dévotions. Une exclamation, d’ennui et de joie, lui échappa ; et, d’un coup de barre, il envoya la proue accoster à moins de vingt pieds de l’inconscient dévot. Tirant à sa suite l’amarre, il débarqua, s’approcha de lui, et le considéra. Mais le flot volubile et incohérent de prières ne s’interrompit point.

Il lui fallut entendre ces supplications, qu’il écouta d’abord avec un singulier mélange d’ironie et de pitié ; et ce fut seulement lorsque son propre nom fut prononcé, joint à des épithètes, qu’il posa la main sur l’épaule du capitaine.

— Fâché d’interrompre cet exercice, fit-il, mais je tiens à ce que vous jetiez un coup d’œil sur le Farallone.

Le capitaine se redressa d’un air effaré.

— Monsieur Herrick ! on ne fait pas peur ainsi aux gens ! dit-il. Je ne me sens pas très bien depuis…

Il s’interrompit.

— Mais que disiez-vous ? Ah ! le Farallone.

Et il regarda nonchalamment vers le large.

— Oui, dit Herrick. C’est lui qui brûle ! et vous pouvez en déduire la suite.

— Le Trinity Hall, je suppose ?

— Lui-même, fit Herrick. Signalé voici une demi-heure, et qui arrive dare-dare.

— Bah ! qu’est-ce que ça fait ? dit le capitaine en soupirant.

— Ah, c’est de l’ingratitude noire ! lança Herrick.

— Eh bien, répliqua le capitaine, d’un air pensif, votre point de vue n’est peut-être pas tout à fait le mien, mais je préférerais quasiment rester ici sur l’île. J’y ai trouvé la paix, la paix dans la foi. Oui, j’ai idée que cette île est bien assez bonne pour John Davis.

— Je n’ai jamais entendu pareille sottise ! cria Herrick. Quoi ! alors que tout se présente ainsi en notre faveur, le Farallone supprimé, l’équipage casé, l’avenir assuré pour votre femme et vos enfants, et vous, vous-même, le chéri gâté et le pénitent favori d’Attwater !

— Allons, monsieur Herrick, ne dites pas cela, fit doucement le capitaine ; vous savez bien qu’il ne fait pas de différence entre nous deux. Mais dites, pourquoi ne voulez-vous pas être des nôtres ? pourquoi ne pas vous adresser à Dieu, et nous retrouver dans ce beau pays, là-haut ? Une seule parole suffit ; dites seulement : Seigneur, je crois, viens au secours de mon incrédulité ! Et Il vous recueillera dans Ses bras. Je le sais bien, voyez-vous ! J’ai moi-même été un pécheur !