SECTION I. Des couleurs propres au Dessein & au Lavis des Plans, coupes, profils, élévations, & façades ; & de leur choix.
LES couleurs dont on se sert ordinairement pour le Dessein & le lavis des plans, coupes, & c. sont l’encre de la Chine, le carmin, l’outremer, la gomme-gutte, le verd-de-gris liquide, appelle communément, couleur d’eau, le bistre, l’Inde, ou indigo fin, le verd de vessie, le verd d’Iris, le bleu de Prusse, & le vermillon.
L’encre de la Chine est une composition en forme de pains, ou en bâtons de différentes grandeurs & figures, ornés de tous les côtés d’une impression de caracteres & de figures d’animaux du pays, dont la plûpart des caracteres, qui sont en creux, sont remplis d’une feuille d’or1. La meilleure est d’un noir luisant, un peu roussâtre, & assez dure à détremper. On en contrefait en Hollande & à Paris ; mais il s’en faut beaucoup qu’elle soit ni si bonne, ni si belle que celle de la Chine ; & parmi celle qui est contrefaite, il y en a qui est fort graveleuse. Pour donc connoître la véritable encre de la Chine, il ne faut que frotter le bout du pain avec un peu d’eau, & faire de l’encre ; ensuite laisser sécher le pain, & lorsqu’il sera sec, si l’endroit que l’on a frotté est trouble & graveleux, c’est une marque infaillible qu’elle ne vaut rien ; si au contraire il est uni, clair & luisant, c’est une preuve certaine qu’elle est bonne, & par conséquent véritablement de la Chine ; car on n’en fait point de bonne ailleurs. Cette encre est d’une nécessité absolue pour laver les desseins d’Architecture civile & militaire.
Le carmin est en poudre impalpable. Pour être beau & bon, il doit être de couleur de feu vif, & non tirant sur le sang de bœuf ; ainsi le plus foncé en couleur n’est pas le plus beau, ni le meilleur. Pour marque infaillible de sa bonne ou mauvaise qualité, si après l’avoir délayé avec de l’eau gommée dans un vase de fayence, il ne se dépose pas bien, je veux dire que le vase en soit comme marbré, il n’est pas bien bon, si au contraire le vase en est entierement détaché, il est beau & bon ; il ne peut pas l’être trop pour laver, mais pour tirer des lignes, il n’est pas absolument nécessaire qu’il soit si beau. Au surplus, le plus beau foisonne davantage que le commun.
L’outremer est aussi en poudre impalpable ; il doit être d’un bleu céleste, assez tendre, & non tirant sur le turquin ; ainsi le plus pâle en céleste, est le plus beau étant employé.
Le bleu de Prusse, qui n’est en usage que depuis quelques années, est une espéce de pierre friable ; cette couleur approche fort de celle de l’Inde, ou indigo, & n’est pas plus belle. Pour l’employer au lavis & à la miniature, il faut le broyer sur un marbre bien propre, à sec ; au surplus, cette couleur n’est pas plus aisée à employer dans le lavis, que l’Inde fin & l’outremer.
La gomme-gutte est une gomme résineuse, qu’on apporte des Indes en morceaux assez gros, le plus souvent en saucissons durs, mais cassans, extrêmement jaunes. Elle vient de Siam, de la province appellée Cambaudia, voisine d’un Royaume de la Chine. Elle sort par incision d’une espéce d’arbrisseau épineux, rameux, rampant sur les arbres voisins. Son tronc est plus gros que le bras. Les Indiens y font des incisions par lesquelles il sort un suc liquide, qui s’épaissit en peu de tems au soleil. Elle purge violemment, par haut & par bas, les humeurs séreuses. On s’en sert dans l’hydropisie, dans la galle, dans les demangeaisons c’est un remede. Cette gomme sert aussi à peindre en miniature ; & enfin elle est d’un grand usage dans les desseins de Fortification, & sert particulierement pour en laver les projets, & tous les ouvrages qui se font pour un siége, comme tranchées, & autres. Il n’y a aucun choix pour cette couleur, & on en a suffisamment pour deux ou trois sols.
Le verd-de-gris liquide, ou couleur d’eau, pour être beau, doit être d’un bleu céleste & non tirant sur le verd, comme celui que l’on vend chez les Droguistes à Paris, qui est plus verd que bleu. Cette couleur est très – nécessaire pour représenter les eaux, & l’on ne peut guères s’en passer. Nous donnerons dans la Section IV la maniere d’en : faire de belle.
Le bistre est une couleur de bois ; il n’y a aucun choix à faire, parce que l’on ne peut pas le faire mauvais. Cette couleur sert, dans les desseins, pour laver les ouvrages de charpente & de menuiserie. On en vend de sec dans des coquilles, & de liquide dans de petites fioles de verre ; il n’est pas si cher de moitié que la couleur d’eau. Au défaut de cette couleur, on se servira du troisiéme mêlange de la Section IV.
L’Inde, ou indigo fin, est ordinairement en petits pains de figure conique, ou bien ronde d’un côté & plate de l’autre, comme la moitié d’un gros pois, & à peu près de cette grosseur l’un & l’autre. Sa couleur est d’un bleu turquin. Il sert pour laver tout ce qui doit être de verre, de fer & d’ardoise, selon les différentes teintes ; & comme il n’est pas aisé à employer uniment, nous donnerons dans la Section III la maniere de faire une couleur pour le même usage, qui sera plus belle & beaucoup plus facile à employer.
Le verd de vessie, qui est le suc épaissi du noirprun, porte sa gomme. Ce suc étant sec, est cassant & friable. Il est d’un verd brun, avant que d’être employé, & em-avant que d’être employé & étant employé, il est d’un verd jaunâtre. Il n’y a point de choix pour cette couleur, & on en a suffisamment pour deux ou trois sols.
Le verd d’iris, qui est le suc épaissi de la fleur dont il porte le nom, porte sa gomme. Il se vend en coquille. Ce verd est plus beau & plus gai que le verd de vessie, & sert aux mêmes usages.
Le vermillon est en poudre impalpable ; le plus foncé en couleur est le plus beau & le meilleur. Il est très-propre pour laver les couvertures de tuile des bâtimens par ticuliers. Il est encore utile dans les cartes particulieres d’une place, comme on le verra.
De toutes ces couleurs, il n’y a que la gomme-gutte, l’outremer & l’indigo fin, dont le lavis ait un corps épais ; mais comme les deux dernieres sont difficiles à employer uniment, ainsi que nous l’avons déja dit, nous donnerons dans la Section III la maniere de faire des couleurs, par le mêlange de quelques-unes qui tiendront lieu de celles-ci, & qui seront très-faciles à employer uniment.