SECTION V. Des plumes, & des sortes de grandeurs de papiers propres au Dessein & au Lavis, & de la pierre de mine de plomb fine d’Angleterre appellée communément crayon noir.
Premierement, des plumes.
LES meilleures plumes pour dessiner l’Architecture militaire & civile, sont les bouts d’aîles ; celles de l’aîle droite, c’est-à-dire celles dont le côté de la plus grande barbe regarde le pouce, sont mieux en main pour dessiner & pour écrire. On doit toujours choisir les plus claires & les moins dures, parce que les plus claires se fendent plus nettement, & les moins dures étant moins épaisses, sont plus faciles à tailler pour les lignes déliées ; & comme l’on prétend que les plus vieilles sont les meilleures pourvu qu’elles ayent été gardées en lieu sec, il sera bon d’en faire une provision de deux ou trois cens. Il en est de même des plumes de corbeau, qui sont très-propres pour dessiner le paysage : à l’égard des plumes de cigne, elles ne sont propres que pour faire les bordures ou cadres des desseins.
Du papier.
Le papier à dessiner, pour être bon, doit être d’un grain fin & bien uni ; il doit aussi avoir un corps uniforme & non raboteux par intervalle, autant qu’il sera possible, ce que l’on connoîtra, en regardant le jour à travers ; mais il doit être sur-tout bien battu & bien lavé. On connoît qu’il est bien battu lorsqu’il est bien uni, & que le grain ne paroît point : pour lavé, on n’en peut donner aucun indice certain, il le faut prendre sur la bonne foi du Marchand ; au surplus il doit être d’un beau blanc.
Les marques ordinaires des papiers à dessiner, sont le grand Aigle, dont la feuille a environ 24 pouces de hauteur, sur 35 de largeur.
Le grand Colombier, qui a 21 pouces sur 31.
Le Nom de Jesus, 18 pouces sur 25.
Le grand Raisin, 17 pouces sur 22.
Le Compte, ou à la Pompone, 14 pouces sur 18.
Et celui à la Telliere, 12 pouces sur 16.
Il y a encore un autre papier à la fleur de lys, qui est très-bon. Il a 14 pouces sur 19.
Voila les marques les plus ordinaires des papiers à dessiner.
Notez que la force ou l’épaisseur de ces papiers est proportionnée à leur grandeur ; ainsi le grand Aigle est plus fort que le grand Colombier, celui-ci plus fort que le Nom de Jesus ; ainsi des autres.
Il est bon de dire encore, que plus le papier est vieux, mieux on lave dessus ; pourvû qu’il ait été en lieu sec ; c’est pourquoi il est encore bon d’en faire une provision raisonnable, sur-tout quand on en trouve de beau & bon.
On vend aussi un papier très-mince, que l’on nomme papier à la serpente, ensorte qu’étant appliqué sur l’écriture, ou sur quelque dessein, il n’empêche pas d’en voir les traits ; par conséquent ce papier est très-propre pour tirer ou copier des desseins que l’on ne peut pas, piquer, comme le paysage & autres. Il est encore propre pour copier ceux que l’on ne pourroit pas appliquer à la vitre.
On peut rendre le papier à la serpente très-transparent, en passant par-dessus un vernis blanc siccatif.
Nota. Que pour tirer des desseins, le papier à la serpente huilé avec l’huile de tere-benthine, est à préférer à celui qui est verni, parce que l’encre s’étend sur celui-ci comme sur du mauvais papier, ce qui fait que les traits sont gros, & que lorsqu’on veut calquer les traits que l’on y a tracés, ce papier se casse.
De la pierre de mine de plomb.
On appelle le crayon noir, pierre de mine, parce que c’est en effet de la mine de plomb dont il est fait. Il y a de la mine de plomb fine & de la commune. Parmi la fine, il y en a de trois qualités ; sçavoir, de fort tendre, de moins tendre, & de tres-dure.
La tendre a la coupe unie & luisante ; ainsi la pointe du crayon s’émousse aisément, & dure peu ; de sorte qu’il faut la refaire souvent, ce qui est incommode. La moins tendre est la meilleure & d’un bon usage ; elle a aussi la coupe unie & luisante. Et enfin la dure ne marque point, si ce n’est en appuyant fortement, ce qui gâte le papier, comme si on l’avoit calqué ; cela fait aussi que l’on ne peut pas effacer les traits de crayon avec la mie de pain, & cette derniere n’a pas la coupe si unie ni si luisance que les deux autres.
A l’égard de la commune, elle est si tendre & si graveleuse, que l’on a de la peine a y faire une pointe sans l’émousser ou la casser ; & quand on y réussit, cette pointe ne dure pas long-tems, ce qui fait que cette pierre de mine n’est pas si estimée, à beaucoup près, que la fine, qui est dix fois plus, chere.
Il y a de la pierre de mine fine, & de la commune, dans de petits bâtons d’un bois tendre & doux à la coupe. Ces bâtons ont ordinairement six à sept pouces de longueur, & sont de différentes grosseurs pour les bois ; car pour les crayons qui sont dedans, ils sont tous, a peu près, de la même grosseur ; au surplus, ces crayons en bois sont très-commodes, & font plus de profit que ceux qui ne sont pas dans du bois, puisque six crayons d’un pouce de longueur chacun, qui couteront douze sols, donneront six bouts de trois lignes au moins chacun, dont on ne peut plus se servir, lesquels six bouts feront ensemble un crayon & demi, c’est-à-dire trois sols, & douze sols d’achat pour les six crayons, font quinze sols, pendant qu’un crayon en bois de sept pouces de longueur, ne coutera que sept à huit sols, & ne donnera qu’un bout, qu’on pourra user en le mettant dans un porte-crayon.