SECTION IX. Des maximes pour bien tirer des lignes proprement.
POUR bien tirer des lignes proprement, outre l’habitude, il faut observer ce qui suit.
1o. Que le bec de la plume soit coupé droit & net ; j’entens par droit, qu’il n’y ait pas une des deux parties du bec plus longue que l’autre.
2o. Que ce bec ne soit ni trop long ni trop court, c’est-à-dire que la fente ne soit tout au plus que d’une ligne & demie de longueur, & que la plume soit moins évuidée que pour écrire.
3o. Que le papier sur lequel on veut tirer des lignes soit sur une planchette unie & droite, ou sur un carton, & non point sur quelque corps molasse, comme seroient plusieurs papiers l’un sur l’autre.
4o. Que l’encre de la Chine ni le carmin ne soient pas trop épais ni trop clairs, mais raisonnablement, parce que s’ils étoient trop épais l’un & l’autre, ils ne couleroient pas bien, & les lignes ne seroient pas nettes ; & si la couleur étoit trop claire, les lignes n’auroient pas assez de corps, c’est-à-dire qu’elles ne seroient pas assez noires ou assez rouges ; cependant il vaudroit encore mieux qu’elles eussent un peu moins de corps que d’en avoir trop, parce que les lignes étant trop nourries, elles contiennent une certaine épaisseur de couleur qui ne se détrempe que trop aisément, quoique bien gommée, lorsqu’on vient à laver auprès, ce qui gâte les lignes même & le lavis ; c’est pourquoi il est bon de gommer raisonnablement le carmin, sans lui en donner trop, car il ne couleroit pas non plus comme il faut.
5o. De ne point appuyer l’estomac contre la table, lorsqu’elle n’est pas comme celle dont nous avons donné le dessein dans la Planche 2. mais s’y appuyer, si l’on veut, le bras gauche, observant que la main droite qui tient la plume soit libre & légere ; car il ne faut point en appuyer le bras sur la table en tirant une ligne, parce que l’on seroit contraint.
6o. Secouer une fois seulement la plume à chaque fois qu’on l’aura trempée dans la couleur, afin que s’il y en a trop l’excès tombe dans le vase & n’emplisse point la régle, ni ne tombe point sur le dessein,
7o De ne pas trop appuyer la plume sur le papier ni contre la régle, mais legerement sur l’un & contre l’autre, afin que la ligne soit égale dans toutes ses parties. La pratique est nécessaire dans cet article ; comme aussi de ne point passer les points qui marquent les extrêmités de chaque ligne.
8o. Enfin de tenir la plume presqu’à plomb sur le papier, lorsque l’on tire des lignes, & non point couchée, parce que les lignes sont bien plus nettes & plus quarrées.
Nota 1o. Qu’on doit faire aussi à la régle les lignes ponctuées, comme celle des arrêtes des voûtes & autres, & non point à la main, comme je l’ai vû faire à quelques-uns, parce qu’elles ne sont jamais si propres.
2o. Qu’il sera mieux aussi de faire à la régle les hachures qui marquent la coupe des piéces de bois ; mais il ne faut les faire qu’après que l’ouvrage est lavé, parce que si l’on met la teinte sur les hachures, elle les détrempe en partie, & gâte par conséquent la teinte que l’on met en cet endroit.
3o. On observera la même chose pour les lignes ponctuées qui marquent des ouvrages souterreins dans les plans, ou des ouvrages qui sont derriere d’autres, comme il peut arriver dans les façades.
AVERTISSEMENT.
Comme il y a souvent de la difficulté à tailler une plume bien fine, pour tirer des lignes fort déliées, on observera de tailler toujours une plume neuve, c’est-à-dire qui n’a point encore servi, pour les traits déliés, parce que le bout des plumes étant plus sec & moins gras, il se fend toujours plus net ; il est aussi moins épais, par conséquent plus propre à tailler pour les lignes déliées ; & lorsque la plume aura été taillée deux ou trois fois au plus, on l’achevera d’user pour les grosses lignes. Les plumes que l’on nomme bouts d’ailes sont plus propres que les autres pour tirer des lignes, comme nous l’avons dit ailleurs. L’on se sert de plumes de corbeau pour les choses délicates dans le paysage.
Les maximes que nous venons d’enseigner pour bien tirer des lignes proprement, sont fort bonnes pour le plan en entier d’une place ; mais lorsqu’il s’agit des plans des bâtimens & autres ouvrages, ainsi que de leurs coupes, profils & façades, où il y a toujours de longues lignes, & souvent paralleles & proches les unes des autres, comme dans les entablemens des façades, qui comprennent l’Architrave, la Frise & la Corniche & le dessous des fenêtres lorsqu’elles ne sont pas bombées, leurs appuis, les plinthes qui marquent les planchers de chaque étage, & les socles, il n’est pas aisé, ou plutôt pas possible de bien tirer ces lignes paralleles & bien nourries dans toute leur étendue, parce que la main ne conduit pas si bien la plume le long de la régle qu’elle ne varie un peu, ou la plume, ou même toutes deux, & que l’on n’appuye un peu plus la plume en des endroits qu’en d’autres, ce qui fait que ces lignes ne sont ni bien droites, ni nourries également, ni parfaitement paralleles, ausquels inconvéniens je ne sçai point d’autre moyen pour mieux faire, qu’en se servant du compas avec la pointe à l’encre, en la maniere que voici, qui est une maniere de dessiner fort juste & fort commode.
Il faut placer premierement une régle de bois XZ à une distance parallele des lignes qu’il faut tirer, sans ouvrir extraordinairement le compas, comme en AB, Pl. 7.4 qui sera, si l’on veut, la ligne du rez-de-chaussée d’un bâtiment ; ensuite appuyer une des pointes du compas contre la régle, & ce compas ouvert, de la distance AC le couler le long de la régle, & la pointe à l’encre décrira la ligne CD ; puis sans changer la régle de place, resserrer le compas à chaque ligne qui forme les moulures de la corniche, & couler de même le compas.
On opérera de même pour faire la plinthe EF, ainsi que le dessous des fenêtres, leur appuis & le socle ; ensuite on remontera la régle en CD, pour faire le faîte GH & les trois lucarnes.
Enfin lorsque toutes les lignes horizontales de cette façade seront tirées à on retournera la régle selon CA, pour faire les lignes perpendiculaires aux horizontales, comme les deux côtés du bâtiment & les jambages des portes & des fenêtres.
Nota 1o. Que par cette méthode la pointe à l’encre du compas ne cache pas les points où se terminent les lignes ; ainsi l’on n’est pas sujet à passer ces points, comme lorsqu’on se sert de la plume, ce qui est encore un avantage. f
2o. Que la pointe à l’encre étant ajustée pour faire les lignes déliées, lorsqu’il sera nécessaire d’en faire de grosses, il ne faudra que resserrer le compas de la grosseur de la ligne, pour joindre deux lignes ensemble, qui en feront une grosse.
3o. Que moins le compas est ouvert, moins il est sujet à varier, en le coulant le long de la régle.
4o. Qu’il faut toujours ouvrir le compas de la plus grande distance des paralleles à tirer, parce qu’il est plus facile en travaillant de le resserrer que de l’ouvrir.
5o. Qu’en coulant le compas le long de la régle, il est bon d’appuyer sur cette régle le petit doigt de la main qui tient le compas, afin qu’elle soit plus sure.
6o. Que la couleur doit être un peu plus claire que lorsqu’on se sert de la plume, parce que la couleur ne coule pas si bien avec la pointe du compas qu’avec la plume.
Pour perfectionner cette maniere de dessiner, je voudrois que la régle fût percée aux deux bouts en X & Z, (Planche 7.) & y passer une épingle moyenne, que l’on feroit entrer à force, après que l’on auroit bouché les trous X & Z avec un petit morceau de bois, observant de ne faire passer la pointe de l’épingle que d’environ une ligne au plus, & ces deux pointes qui entreroient dans le papier sur lequel on dessineroit, empêcheroient que la régle ne variât de la moindre chose.
Et comme l’on est obligé de tenir un peu en l’air la pointe du compas qui coule le long de la régle, pour ne point gâter le papier sur lequel on dessine, & qu’en tenant cette pointe en l’air la main peut varier, je voudrois aussi qu’il y eût une feuillure à la régle, qui fût bien jaugée, dans laquelle couleroit la pointe du compas, afin d’avoir la main plus sûre.
Il est aisé de voir que cette maniere de dessiner est très-commode & très-facile pour tirer des lignes bien paralleles ; mais il faut convenir que ces lignes ne sont jamais si bien nourries ni si nettes que celles qui sont tirées avec la plume par une bonne main.