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Mémoires d'un médecin. Le Collier de la reine, par Alexandre DumasXLIII. OU L’ON COMMENCE A VOIR LES VISAGES SOUS LES MASQUES

Mémoires d'un médecin. Le Collier de la reine
Chapitre 39 / 92

XLIII. OU L’ON COMMENCE A VOIR LES VISAGES SOUS LES MASQUES

Dès le lendemain matin, le cardinal était chez la comtesse. Elle le reçut avec cette fine diplomatie qui lui était habituelle. Chacun d’eux avait un but : ils ne se l’avouèrent pas réciproquement ; mais ils le devinèrent chacun de son côté, et sans prendre la précaution de le cacher.

Aussi le cardinal ne se donna-t-il point la peine de dissimuler son impatience. Il se contenta de faire un détour, et ramenant la conversation sur Versailles et sur les honneurs qui y attendaient la nouvelle favorite de la reine :

— Elle est généreuse, dit-il, et rien ne lui coûte pour les gens qu’elle aime. Elle a le rare esprit de donner un peu à beaucoup de monde, et de donner beaucoup à peu d’amis. — Vous la croyez donc riche ? demanda madame de La Motte. — Elle sait se faire des ressources avec un mot, un geste, un sourire. Jamais ministre, excepté Turgot peut-être, n’a eu le courage de refuser à la reine ce qu’elle demandait. — Eh bien ! moi, dit madame de La Motte, je la vois moins riche que vous ne la faites : pauvre reine, ou plutôt pauvre femme ! — Comment cela ? — Est en riche quand on est obligée de s’imposer des privations ? — Des privations ! contez-moi cela, comtesse. — Oh ! mon. Dieu, je vous dirai ce que j’ai vu, rien de plus, rien de moins. — Dites, je vous écoute. — Figurez-vous deux affreux supplices que cette malheureuse reine a endurés. — Deux supplices ? Lesquels, voyons. — Savez-vous ce que c’est qu’un désir de femme, Monseigneur ? — Non, mais je voudrais que vous me l’apprissiez, comtesse. — Eh bien ! la reine a un désir qu’elle ne peut satisfaire. — De qui ? — Non de quoi. — Soit, de quoi ? — D’un collier de diamants. — Attendez donc, je sais. Ne voulez-vous point parler des diamants de Bœhmer et Bossange ? — Précisément, — Oh ! vieille histoire, comtesse. — Vieille ou neuve ; n’est-ce pas un véritable désespoir pour une reine, dites, que de ne pouvoir posséder ce qu’a failli posséder une simple favorite ? Quinze jours d’existence de plus au roi Louis XV, et Jeanne Vaubernier avait ce que ne peut avoir Marie-Antoinette. — Eh bien ! chère comtesse, voilà ce qui vous trompe, la reine a pu avoir cinq ou six fois ces diamants, et la reine les a toujours refusés. — Oh ! — Quand je vous le dis ; le roi les lui a offerts, et elle les a refusés de la main du roi.

Et le cardinal raconta l’histoire du vaisseau.

Jeanne écouta avidement, et lorsque le cardinal eut fini :

— Eh bien ! dit-elle, après ? — Comment, après ? — Oui, qu’est-ce que cela prouve ? — Qu’elle n’en a point voulu, ce me semble.

Jeanne haussa les épaules.

— Vous connaissez les femmes, vous connaissez la cour, vous connaissez les rois, et vous vous laissez prendre à une pareille réponse ? — Dam ! je constate un refus. — Mon cher prince, cela constate une chose : c’est que la reine a eu besoin de faire un mot brillant, un mot populaire, et qu’elle l’a fait. — Bon ! dit le cardinal, voilà comme vous croyez aux vertus royales, vous ? Ah ! sceptique ! Mais saint Thomas était un croyant, près de vous. — Sceptique ou croyante, je vous affirme une chose, moi. — Laquelle ? — C’est que la reine n’a pas eu plutôt refusé le collier, qu’elle a été prise d’une envie folle de l’avoir. — Vous vous forgez ces idées-là, ma chère, et d’abord, croyez bien à une chose, c’est qu’à travers tous ses défauts, la reine a une qualité immense. — Laquelle ? — Elle est désintéressée ! Elle n’aime ni l’or ni l’argent, ni les pierres. Elle pèse les minéraux à leur valeur ; pour elle une fleur au corset vaut un diamant à l’oreille. — Je ne dis pas non. Seulement, à cette heure, je soutiens qu’elle a envie de se mettre plusieurs diamants au cou. — Oh ! comtesse, prouvez. — Rien ne sera plus facile ; tantôt j’ai vu le collier. — Vous ? — Moi ; non-seulement je l’ai vu, mais je l’ai touché. — Où cela ? — A Versailles, toujours. — A Versailles ? — Oui, où les joailliers l’apportaient pour essayer de tenter la reine une dernière fois. — Et c’est beau ? — C’est merveilleux. — Alors, vous qui êtes vraiment femme, vous comprenez qu’on pense à ce collier. — Je comprends qu’on en perde l’appétit et le sommeil. — Hélas ! que n’ai-je un vaisseau à donner au roi. — Un vaisseau ? — Oui, il me donnerait le collier ; et une fois que je l’aurais, vous pourriez manger et dormir tranquille. — Vous riez ? — Non, je vous jure. — Eh bien ! je vais vous dire une chose qui vous étonnera fort. — Dites. — Ce collier, je n’en voudrais pas ! — Tant mieux, comtesse, car je ne pourrais pas vous le donner. — Hélas ! ni vous ni personne, c’est bien ce que sent la reine, et voilà pourquoi elle le désire. — Mais, je vous répète que le roi le lui offrait. Jeanne fit un mouvement rapide, un mouvement presque importun.

— Et moi, dit-elle, je vous dis que les femmes aiment surtout ces présents-là quand ils ne sont pas faits par des gens qui les forcent de les accepter.

Le cardinal regarda Jeanne avec plus d’attention.

— Je ne comprends pas trop, dit-il. — Tant mieux ; brisons là. Que vous fait d’abord ce collier, puisque nous ne pouvons pas l’avoir ? — Oh ! si j’étais le roi et que vous fussiez la reine, je vous forcerais bien de l’accepter. — Eh bien ! sans être le roi, forcez la reine à le prendre, et vous verrez si elle est aussi fâchée que vous croyez de cette violence.

Le cardinal regarda Jeanne encore une fois.

— Vrai, dit-il, vous êtes sûre de ne pas vous tromper ; la reine a ce désir ? — Dévorant. Écoutez, prince, ne m’avez-vous pas dit une fois, ou n’ai-je point entendu dire que vous ne seriez point fâché d’être ministre ? — Mais il est très-possible que j’aie dit cela, comtesse. — Eh bien ! gageons, mon prince... — Quoi ? — Que la reine ferait ministre l’homme qui s’arrangerait de façon à ce que ce collier fût sur sa toilette dans huit jours. — Oh ! comtesse. — Je dis ce que je dis... Aimez-vous mieux que je pense tout bas ? — Oh ! jamais. — D’ailleurs, ce que je dis ne vous concerne pas. Il est bien clair que vous n’allez pas engloutir un million et demi dans un caprice royal ; ce serait payer trop cher un portefeuille que vous aurez pour rien et qui vous est dû. Prenez donc tout ce que je vous ai dit pour du bavardage. Je suis comme les perroquets : on m’a éblouie au soleil, et me voilà répétant toujours qu’il fait chaud. Ah ! Monseigneur, que c’est une rude épreuve qu’une journée de faveur pour une petite provinciale ! Ces rayons-là, il faut être aigle comme vous pour les regarder en face.

Le cardinal devint rêveur.

— Allons, voyons, dit Jeanne, voilà que vous me jugez si mal, voilà que vous me trouvez si vulgaire et si misérable, que vous ne daignez plus même me parler. — Ah ! par exemple ! — La reine jugée par moi, c’est moi. — Comtesse ! — Que voulez-vous ? j’ai cru qu’elle désirait les diamants parce qu’elle a soupiré en les voyant ; je l’ai cru parce qu’à sa place je les eusse désirés ; excusez ma faiblesse. — Vous avez les ruses de la femme et les naïvetés de l’enfant, comtesse. Vous avez par une alliance incroyable, la faiblesse du cœur, comme vous le dites et la force de l’esprit. Eh bien ! ce caractère est effrayant, parce qu’on craint toujours un piège là où l’on voit des fleurs.

Et le cardinal en disant ces mots regardait Jeanne avec une expression étrange.

— Voyons, ne parlons plus de toutes ces choses-là, reprit-il. — Soit, murmura Jeanne tout bas, mais je crois que l’hameçon a mordu dans les chairs.

Mais tout en disant : Ne parlons plus de cela, le cardinal reprit :

— Et vous croyez que c’est Bœhmer qui est revenu à la charge ? dit-il. — Avec Bossange, oui, répondit innocemment madame de La Motte.

— Bossange... Attendez donc, fit le cardinal, comme s’il cherchait, Bossange, n’est-ce pas son associé ? — Oui, un grand sec. — C’est cela. — Qui demeure ?... — Il doit demeurer quelque part comme au quai de la Ferraille ou bien de l’École, je ne sais pas trop ; mais en tout cas dans les environs du Pont-Neuf. — Du Pont-Neuf ; vous avez raison ; j’ai lu ces noms-là au-dessus d’une porte en passant dans mon carrosse. — Allons, allons, murmura Jeanne, le poisson mord de plus en plus.

Jeanne avait raison, et l’hameçon était entré au plus profond de la proie.

Aussi dès le jour même, le cardinal se fit-il conduire directement chez Bœhmer.

Il comptait garder l’incognito, mais Bœhmer et Bossange étaient les joailliers de la cour, et aux premiers mots qu’il prononça, ils l’appelèrent Monseigneur.

— Eh bien ! oui, Monseigneur, dit le cardinal ; mais puisque vous me reconnaissez, tâchez au moins que d’autres ne me reconnaissent pas. — Monseigneur peut être tranquille. Nous attendons les ordres de Monseigneur. — Je viens pour vous acheter le collier en diamants que vous avez montré à la reine. — En vérité, nous sommes au désespoir, mais Monseigneur vient trop tard. — Comment cela ? — Il est vendu. — C’est-impossible, puisque hier vous avez été l’offrir de nouveau à Sa Majesté. — Qui l’a refusé de nouveau, Monseigneur, voilà pourquoi l’ancien marché subsiste. — Et avec qui ce marché a-t-il été conclu ? demanda le cardinal. — C’est un secret, Monseigneur. — Trop de secrets, monsieur Bœhmer.

Et le cardinal se leva.

— Mais, Monseigneur. — Je croyais, Monsieur, continua le cardinal, qu’un joaillier de la couronne de France devait se trouver content de vendre en France ces belles pierreries ; vous préférez le Portugal, à votre aise, monsieur Bœhmer. — Monseigneur sait tout ! s’écria le joaillier. — Eh bien ! que voyez-vous d’étonnant à cela ? — Mais, si Monseigneur sait tout, ce ne peut être que par la reine. — Et quand cela serait ? dit monsieur de Rohan sans repousser la supposition, qui flattait son amour propre. — Oh ! c’est que cela changerait bien les choses. Monseigneur. — Expliquez-vous, je ne comprends pas. — Monseigneur veut-il me permettre de lui parler en toute liberté ? — Parlez. — Eh bien ! la reine a envie de notre collier. — Vous le croyez ? — Nous en sommes sûrs. — Ah ! et pourquoi ne l’achète-t-elle pas alors ? — Mais parce qu’elle a refusé au roi, et que revenir sur cette décision qui a valu tant d’éloges à Sa Majesté, ce serait montrer du caprice. — La reine est au-dessus de ce que l’on dit. — Oui, quand c’est le peuple, ou même quand ce sont des courtisans qui disent ; mais quand c’est le roi qui parle... — Le roi, vous le savez bien, a voulu donner ce collier à la reine. — Sans doute ; mais il s’est empressé de remercier la reine quand la reine a refusé. — Voyons, que conclut M. Bœhmer ? — Que la reine voudrait bien avoir le collier sans paraître l’acheter. — Eh bien ! vous vous trompez, Monsieur, dit le cardinal ; il ne s’agit point de cela. — C’est fâcheux, Monseigneur, car c’eût été la seule raison décisive pour nous de manquer de parole à monsieur l’ambassadeur de Portugal.

Le cardinal réfléchit.

Si forte que soit la diplomatie des diplomates, celle des marchands leur est toujours supérieure... D’abord, le diplomate négocie presque toujours des valeurs qu’il n’a pas ; le marchand tient et serre dans sa griffe l’objet qui excite la curiosité : le lui acheter, le lui payer cher, c’est presque le dépouiller.

Monsieur de Rohan, voyant qu’il était au pouvoir de cet homme :

— Monsieur, dit-il, supposez si vous voulez que la reine ait envie de votre collier. — Cela change tout, Monseigneur. Je puis rompre tous les marchés quand il s’agit de donner la préférence à la reine. — Combien vendez-vous ce collier ? — Quinze cent mille livres. — Comment organisez-vous le paiement ? — Le Portugal me payait un à compte, et j’allais porter le collier moi-même à Lisbonne, où l’on me payait à vue. — Ce mode de paiement n’est pas praticable avec nous, monsieur Bœhmer ; un à-compte, vous l’aurez s’il est raisonnable. — Cent mille livres. — On peut les trouver. Pour le reste ? — Votre Éminence voudrait du temps ? dit Bœhmer. Avec la garantie de votre Éminence, tout est faisable. Seulement, le retard implique une perte ; car, notez bien ceci, Monseigneur : dans une affaire de cette importance, les chiffres grossissent d’eux-mêmes sans raison. Les intérêts de quinze cent mille livres font, au denier cinq, soixante-quinze mille livres, et le denier cinq est une ruine pour les marchands. Dix pour cent sont tout au plus le taux acceptable. — Ce serait cent cinquante mille livres ; à votre compte ? — Mais, oui, Monseigneur. — Mettons que vous vendez le collier seize cent mille livres, monsieur Bœhmer, et divisez le paiement de quinze cent mille livres qui resteront en trois échéances complétant une année. Est-ce dit ? — Monseigneur, nous perdons cinquante mille livres à ce marché. — Je ne crois pas, Monsieur. Si vous aviez à toucher demain quinze cent mille livres, vous seriez embarrassé : un joaillier n’achète pas une terre de ce prix-là. — Nous sommes deux, Monseigneur, mon associé et moi. — Je le veux bien, mais n’importe, et vous serez bien plus à l’aise de toucher cinq cent mille livres chaque tiers d’année, c’est-à-dire deux cent cinquante mille livres chacun. — Monseigneur oublie que ces diamants ne nous appartiennent pas. Oh ! s’ils nous appartenaient, nous serions assez riches pour ne nous inquiéter ni du paiement, ni du placement à la rentrée des fonds. — A qui donc appartiennent-ils alors ? — Mais, à dix créanciers peut-être : nous avons acheté ces pierres en détail. Nous les devons l’une à Hambourg, l’autre à Naples ; une à Buénos-Ayres, deux à Moscou. Nos créanciers attendent la vente du collier pour être remboursés. Le bénéfice que nous ferons fait notre seule propriété ; mais, hélas ! Monseigneur, depuis que ce malheureux collier est en vente, c’est-à-dire depuis deux ans, nous perdons déjà deux cent mille livres, d’intérêt. Jugez si nous sommes en bénéfice.’

Monsieur de Rohan interrompit Bœhmer.

— Avec tout cela, dit-il, je ne l’ai pas vu, moi, ce collier. — C’est vrai, Monseigneur, le voici.

Et Bœhmer, après toutes les précautions d’usage, exhiba le précieux joyau.

— Superbe ! cria le cardinal en passant le doigt sur les pierreries. Marché conclu ? ajouta-t-il. — Oui, Monseigneur ; et de ce pas, je m’en vais à l’ambassade pour me dédire. — Je ne croyais pas qu’il y eût d’ambassadeur du Portugal à Paris en ce moment ? — En effet, Monseigneur, monsieur de Souza s’y trouve en ce moment ; il est venu incognito. — Pour traiter l’affaire ? dit le cardinal en riant. — Oui, Monseigneur. — Oh ! pauvre Souza ! je le connais beaucoup. Pauvre Souza !

Et il redoubla d’hilarité.

Monsieur Bœhmer crut devoir s’associer à la gaieté de son client. On s’égaya longtemps sur cet écrin, aux dépens du Portugal. Monsieur de Rohan allait partir.

Bœhmer l’arrêta.

— Monseigneur veut-il me dire comment se réglera l’affaire ? demandat-il. — Mais tout naturellement. — L’intendant de Monseigneur ? — Non pas ; personne excepté moi ; vous n’aurez affaire qu’à moi. — Et quand ? — Dès demain. — Les cent mille livres ? — Je les apporterai ici demain. — Bien, Monseigneur. Et les effets ? — Je les souscrirai ici demain.. — C’est au mieux, Monseigneur. — Et puisque vous êtes un homme de secret, monsieur Bœhmer, souvenez-vous bien que vous en tenez dans vos mains un des plus importants. — Monseigneur, je le sens, et je mériterai votre confiance, ainsi que celle de Sa Majesté la reine, ajouta-t-il finement.

Monsieur de Rohan rougit et sortit tout troublé, mais satisfait comme tout homme qui se ruine pour une folie.

Le lendemain de ce jour, monsieur Bœhmer se dirigea d’un air composé vers l’ambassade de Portugal.

Au moment où il allait frapper à la porte, monsieur Beausire, premier secrétaire, se faisait rendre dès comptes par monsieur Ducorneau, premier chancelier, et don Manoël y Souza, l’ambassadeur, expliquait un nouveau plan de campagne à son associé, le valet de chambre.

Depuis la dernière visite de monsieur Bœhmer à la rue de La Jussienne, l’hôtel avait subi beaucoup de transformations.

Tout le personnel débarqué, comme nous l’avons vu, dans les deux voitures de poste, s’était casé selon les exigences du besoin, et dans les attributions diverses qu’il devait remplir dans la maison du nouvel ambassadeur.

Il faut dire que les associés, en se partageant les rôles qu’ils remplissaient admirablement bien, devant les changer, avaient l’occasion de surveiller eux-mêmes leurs intérêts, ce qui donne toujours un peu de courage dans les plus pénibles besognes.

Monsieur Ducorneau, enchanté de l’intelligence de tous ces valets, admirait en même temps que l’ambassadeur se fût assez peu soucié du préjugé national pour prendre une maison entièrement française, depuis le premier secrétaire jusqu’au troisième valet de chambre.

Aussi ce fut à ce propos qu’en établissant les chiffres avec monsieur de Beausire, il entamait avec ce dernier une conversation pleine d’éloges pour le chef de l’ambassade.

— Les Souza, voyez-vous, disait Beausire, ne sont pas de ces Portugais encroûtés qui s’en tiennent à la vie du quatorzième siècle comme vous en verriez beaucoup dans nos provinces. Non, ce sont des gentils hommes voyageurs, riches à millions, qui seraient rois quelque part si l’envie leur en prenait. — Mais elle ne leur prend pas, dit spirituellement monsieur Ducorneau. — Pourquoi faire ? monsieur le chancelier ; est-ce qu’avec un certain nombre de millions et un nom de prince on ne vaut pas un roi ? — Oh ! mais voilà des doctrines philosophiques, monsieur le secrétaire, dit Ducorneau surpris, je ne m’attendais pas à voir sortir ces maximes égalitaires de la bouche d’un diplomate. — Nous faisons exception, répondit Beausire un peu contrarié de son anachronisme, sans être un voltairien ou un Arménien à la façon de Rousseau, on connaît son monde philosophique, on connaît les théories naturelles de l’inégalité des conditions et des forces. — Savez-vous, s’écria le chancelier avec élan, qu’il est heureux que le Portugal soit un petit État ! — Eh ! pourquoi ? — Parce que, avec de tels hommes à son sommet, il s’agrandirait vîte, Monsieur. — Oh ! vous nous flattez, cher chancelier. Non, nous faisons de la politique philosophique. C’est spécieux, mais peu applicable. Maintenant brisons là. Il y a donc cent huit mille livrés dans la caisse, dites-vous ? — Oui, monsieur le secrétaire, cent huit mille livres. — Et pas de, dettes ? — Pas un denier. — C’est exemplaire. Donnez-moi le bordereau, je vous prie. — Le voici. A quand la présentation, monsieur lé secrétaire ? Je vous dirai que dans le quartier c’est un sujet de curiosité, de commentaires inépuisables, je dirai presque d’inquiétude. — Ah ! ah ! — Oui, l’on voit de temps en temps rôder autour dé l’hotel des gens qui voudraient que la porte fût en verre. — Des gens !... fit Beausire, des gens du quartier ? — Et autres. Oh ! la mission de monsieur l’ambassadeur étant secrète, vous jugez bien que la police s’occupera vite d’en pénétrer les motifs. — J’ai pensé comme vous, dit Beausire assez inquiet. — Tenez, monsieur le secrétaire, fit Ducorneau en menant, Beausire au grillage d’une fenêtre qui s’ouvrait sur le pan coupé d’un pavillon de l’hôtel. Tenez, voyez-vous dans la rue cet homme en surtout brun sale ? — Oui, je le vois. — Comme il regarde, hein ? — En effet. Que croyez-vous qu’il soit, cet homme ? — Que sais-je ? moi... Un espion de monsieur de Crosne, peut-être ? — C’est probable. — Entre nous soit dit, monsieur le secrétaire, monsieur de Crosne n’est pas un magistrat de la forcé de monsieur de Sartines. Avez-vous connu monsieur de Sartines ? — Non, monsieur, non ! — Oh ! celui-là vous eût dix fois déjà devinés. Il est vrai que vous prenez des précautions...

La sonnette retentit.

— Monsieur l’ambassadeur appelle, dît précipitamment Beausire, que la conversation commençait à gêner.

Et, ouvrant la porte avec force, il repoussa avec les deux battants de cette porte deux associés qui, l’un la plume à l’oreille et l’autre le balai à la main, l’un service de quatrième ordre, l’autre, valet de pied, trouvaient la conversation longue et voulaient y participer, ne fût-ce que par le sens de l’ouïe.

Beausire jugea qu’il était suspect, et se promit de redoubler de vigilance.

Il monta donc chez l’ambassadeur, après avoir, dans l’ombre, serré la main de ses deux amis et cô-intéressés.

LXIV. OU MONSIEUR DUCORNEAU NE COMPREND ABSOLUMENT RIEN A CE QUI SE PASSE

Don Manoël y Souza était moins jaune que de coutume, c’est-à-dire qu’il était plus rouge. Il venait d’avoir avec monsieur le commandeur valet de chambre une explication pénible.

Cette explication n’était pas encore terminée.

Lorsque Beausire arriva, les deux coqs s’arrachaient les dernières plumes.

— Voyons, monsieur de Beausire, dit le commandeur, mettez-nous d’accord. — En quoi ; dit le secrétaire, qui prit des airs d’arbitre, après avoir échangé un coup d’œil avec l’ambassadeur, son allié naturel. — Vous savez, dit le valet de chambre, que monsieur Bœhmer doit venir aujourd’hui conclure l’affaire du collier. — Je le sais. — Et qu’on doit lui compter les cent mille livres. — Je le sais encore. — Ces cent mille livres sont la propriété de l’association, n’est-ce pas ? — Qui en doute ?

— Ah ! monsieur de Beausire me donne raison, fit le commandeur en se retournant vers don Manoël. — Attendons, attendons, dit le Portugais en faisant un signe de patience avec la main. — Je ne vous donne raison que sur ce point, dit Beausire, que les cent mille livres sont aux associés. — Voilà tout ; je n’en demande pas davantage. — Eh bien ! alors, la caisse qui les renferme ne doit pas être située dans le seul bureau de l’ambassade qui soit contigu à la chambre de monsieur l’ambassadeur. — Pourquoi cela ? dit Beausire. — Et monsieur l’ambassadeur, poursuivit le commandeur, doit nous donner à chacun une clé de cette caisse. — Non pas, dit le Portugais. — Vos raisons ? — Ah ! oui, vos raisons ? demanda Beausire. — On se défie de moi, dit le Portugais en caressant sa barbe fraîche, pourquoi ne me défierais-je pas des autres. Il me semble que si je puis être accusé de voler l’association, je puis suspecter l’association de me vouloir voler. Nous sommes des gens qui se valent.

— D’accord, dit le valet de chambre ; mais justement pour cela, nous avons des droits égaux. — Alors, mon cher Monsieur, si vous voulez faire ici de l’égalité, vous eussiez dû décider que nous ferions chacun à notre tour le rôle de l’ambassadeur. C’eût été moins vraisemblable peut-être aux yeux du public, mais les associés eussent été rassurés. C’est tout, n’est-ce pas ? — Et d’abord, interrompit Beausire, monsieur le commandeur, vous n’agissez pas en bon confrère ; est-ce que le seigneur don Manoël n’a pas un privilège incontestable, celui de l’invention ? — Ah ! oui... dit l’ambassadeur, et monsieur de Beausire le partage avec moi. — oh ! répliqua le commandeur, quand une fois une affaire est en train, on ne fait plus attention aux privilèges. — D’accord, mais on continue de faire attention aux procédés, dit Beausire. — Je ne viens pas seul faire cette réclamation, murmura le commandeur un peu honteux, tous nos camarades pensent comme moi. — Et ils ont tort, répliqua le Portugais. — Ils ont tort, dit Beausire.

Le commandeur releva la tête.

— J’ai eu tort moi-même, dit-il dépité, de prendre l’avis de monsieur de Beausire. Le secrétaire ne pouvait manquer de s’entendre avec l’ambassadeur. — Monsieur le commandeur, répliqua Beausire avec un flegme étonnant, vous êtes un coquin à qui je couperais les oreilles, si vous aviez encore des oreilles ; mais on vous les a rognées trop de fois. — Plaît-il ? fit le commandeur en se redressant. — Nous sommes là très-tranquillement dans le cabinet de monsieur l’ambassadeur, et nous pourrons traiter l’affaire en famille. Or, vous venez de m’insulter en disant que je m’entends avec don Manoël. — Et vous m’avez insulté aussi, dit froidement le Portugais venant en aide à Beausire. — Il s’agît d’en rendre raison, monsieur le commandeur. — Oh ! je ne suis pas un fier-à-bras, moi, s’écria le valet de chambre. — Je le vois bien, répliqua Beausire, en conséquence vous serez rossé, commandeur. — Au secours ! cria celui-ci, déjà saisi par l’amant de mademoiselle Oliva, et presque étranglé parle Portugais.

Mais au moment où les deux chefs allaient se faire justice, la sonnette d’en bas avertit qu’une visite entrait.

— Lâchons-le, dit don Manoël. — Et qu’il fasse son office, dit Beausire. — Les camarades sauront cela, répliqua le commandeur en se rajustant. — Oh ! dites, dites-leur ce que vous voudrez, nous savons ce que nous leur répondrons. — Monsieur Bœhmer ! cria d’en bas le suisse ; — Eh ! voilà qui finit tout, cher commandeur, dit Beausire en envoyant un léger soufflet sur la nuque de son adversaire. — Nous n’aurons plus de conteste avec les cent mille livres, puisque les cent mille livres vont disparaître avec monsieur Bœhmer. Çà, faites le beau, monsieur le valet de chambre !

Le commandeur sortit en grommelant, et reprit son air humble pour introduire convenablement le joaillier de la couronne.

Dans l’intervalle de son départ à l’entrée de Bœhmer, Beausire et le Portugais avaient échangé un second coup d’œil tout aussi significatif que le premier.

Bœhmer entra, suivi de Bossange. Tous deux avaient une contenance humble et déconfite, à laquelle les fins observateurs de l’ambassade ne durent pas se tromper.

Tandis qu’ils prenaient les sièges offerts par Beausire, celui-ci continuait son investigation, et guettait l’œil de don Manoël pour entretenir la correspondance.

Manoël gardait son air digne et officiel.

Bœhmer, l’homme aux initiatives, prit la parole dans cette circonstance difficile.

Il expliqua que des raisons politiques d’une haute importance l’empêchaient de donner suite à la négociation commencée.

Manoël se récria.

Beausire fit un hum !

Monsieur Bœhmer s’embarrassa de plus en plus.

Don Manoël lui fit observer que le marché était conclu, que l’argent de l’à-compte était prêt.

Bœhmer persista.

L’ambassadeur, toujours par l’entremise de Beausire, répondit que son gouvernement avait ou devait avoir connaissance de la conclusion du marché ; que le rompre, c’était exposer Sa Majesté portugaise à un quasi-affront.

Monsieur Bœhmer objecta qu’il avait pesé toutes les conséquences de ces réflexions, mais que revenir à ses premières idées lui était devenu impossible.

Beausire ne se décidait pas à accepter la rupture ; il déclara tout net à Bœhmer que se dédire était d’un mauvais négociant, d’un homme sans parole.

Bossange prit alors la parole pour défendre le commerce incriminé dans sa personne et celle de son associé.

Mais il ne fut pas éloquent.

Beausire lui fit clore la bouche avec ce seul mot : vous avez trouvé un enchérisseur ?

Les joailliers, qui n’étaient pas extrêmement forts en politique, et qui avaient de la diplomatie en général et des diplomates portugais en particulier une idée excessivement haute, rougirent, se croyant pénétrés.

Beausire vit qu’il avait frappé juste ; et comme il lui importait de finir cette affaire, dans laquelle il sentait toute une fortune, il feignit de consulter en portugais son ambassadeur.

— Messieurs, dit-il alors aux joailliers, on vous a offert un bénéfice ; rien de plus naturel ; cela prouve que les diamants sont d’un beau prix. Eh bien ! Sa Majesté portugaise ne veut pas d’un bon marché qui nuirait à des négociants honnêtes. Faut-il vous offrir cinquante mille livres ?

Bœhmer fit un signe négatif.

— Cent mille, cent cinquante mille livres, continua Beausire, décidé, sans se compromettre, à offrir un million de plus pour gagner sa part des quinze cent mille livres.

Les joailliers, éblouis, demeurèrent un moment gênés ; puis, s’étant consultés :

— Non, monsieur le secrétaire, dirent-ils à Beausire, ne prenez pas la peine de nous tenter ; le marché est fini, une volonté plus puissante que la nôtre nous contraint de vendre le collier dans ce pays. Vous comprenez sans doute ; excusez-nous, ce n’est pas nous qui refusons, ne nous en veuillez donc point ; c’est de quelqu’un plus grand que nous, plus grand que vous, que naît l’opposition.

Beausire et Manoël ne trouvèrent rien à répondre. Bien au contraire, ils firent une sorte de compliment aux joailliers et tâchèrent de se montrer indifférents.

Ils s’y appliquèrent si activement, qu’ils ne virent pas dans l’antichambre monsieur le commandeur valet de chambre, occupé à écouter aux portes, pour savoir comment se traitait l’affaire dont on voulait l’exclure.

Ce digne associé fut maladroit cependant, car, en s’inclinant sur la porte, il glissa et tomba dans le panneau qui résonna.

Beausire s’élança vers l’antichambre et trouva le malheureux tout effaré.

— Que fais-tu ici, malheureux ? s’écria Beausire. — Monsieur, répondit le commandeur, j’apportais le courrier de ce matin. — Bien ! fit Beausire ; allez.

Et, prenant ces dépêches, il renvoya le commandeur.

Ces dépêches étaient toute la correspondance de la chancellerie : lettres de Portugal ou d’Espagne, fort insignifiantes pour la plupart, qui faisaient le travail quotidien de monsieur Ducorneau, mais qui, passant toujours par les mains de Beausire ou de don Manoël avant d’aller à la chancellerie, avaient déjà fourni aux deux chefs d’utiles renseignements sur les affaires de l’ambassade.

Au mot dépêches que les joailliers entendirent, ils se levèrent soulagés, comme des gens qui viennent de recevoir leur congé, après une audience embarrassante.

On les laissa partir, et le valet de chambre reçut l’ordre de les accompagner jusque dans la cour.

A peine eût-il quitté l’escalier que don Manoël et Beausire, s’envoyant de ces regards qui entament vite une action, se rapprochèrent.

— Eh bien ! dit don Manoël, l’affaire est manquée. — Net, dit Beausire. — Sur cent mille livres, vol médiocre, nous avons chacun huit mille quatre cents livres. — Ce n’est pas la peine, répliqua Beausire. — N’est-ce pas ? Tandis que là, dans la caisse...

Il montrait la caisse si vivement convoitée par le commandeur.

— Là, dans la caisse, il y a cent huit mille livres. — Cinquante quatre mille chacun. — Eh bien ! c’est dit, répliqua don Manoël. Partageons. — Soit, mais le commandeur ne va plus nous quitter à présent qu’il sait l’affaire manquée. — Je vais chercher un moyen, dit don Manoël d’un air singulier. — Et moi j’en ai trouvé un, dit Beausire. — Lequel ? — Le voici. Le commandeur va rentrer ? — Oui. — Il va demander sa part et celle des associés ? — Oui. — Nous allons avoir toute la maison sur les bras ? — Oui. — Appelons le commandeur comme pour lui conter un secret, et laissez-moi faire. — Il me semble que je devine, dit don Manoël ; allez au-devant de lui. — J’allais vous dire d’y aller vous-même.

Ni l’un ni l’autre ne voulait laisser son ami seul avec la caisse. C’est un rare bijou que la confiance.

Don Manoël répondit que sa qualité d’ambassadeur l’empêchait de faire cette démarche.

— Vous n’êtes pas un ambassadeur pour lui, dit Beausire ; enfin n’importe. — Vous y allez ? — Non ; je l’appelle par la fenêtre.

En effet, Beausire hêla par la fenêtre monsieur le commandeur, qui déjà se préparait à entamer une conversation avec le suisse.

Le commandeur, se voyant appeler, monta.

Il trouva les deux chefs dans la chambre voisine de celle où était la caisse.

Beausire, s’adressant à lui d’un air souriant :

— Gageons, dit-il, que je sais ce que vous disiez au suisse. — Moi ? — Oui : vous lui contiez que l’affaire avec Bœhmer avait manqué. — Ma foi ! non. — Vous mentez ! — Je vous jure que non ! — A la bonne heure ; car si vous aviez parlé, vous auriez fait une bien grande sottise et perdu une bien belle somme d’argent. — Comment cela ? s’écria le Commandeur surpris ; quelle somme d’argent ? — Vous n’êtes pas sans comprendre qu’à nous trois seuls nous savons le secret. — C’est vrai. — Et qu’à nous trois, par conséquent, nous avons les cent huit mille livres, puisque tous croient que Bœhmer et Bossange ont emporté la somme. — Morbleu ! s’écria le commandeur saisi de joie, c’est vrai. — Trente trois mille trois cent trente-trois francs six sous chacun, dit Manoël. — Plus ! plus ! s’écria le commandeur, il y a une fraction de huit mille livres. _ C’est vrai, dit Beausire ; vous acceptez ? — Si j’accepte ! lit le valet de chambre en se frottant les mains, je le crois bien. A la bonne heure, voilà parler. — Voilà parler comme un coquin ! dit Beausire d’une voix tonnante ; quand je vous disais que vous, n’étiez qu’un fripon. Allons, don Manoël, vous qui êtes robuste, saisissez-moi ce drôle, et livrons-le pour ce qu’il est à nos associés. — Grâce ! grâce ! cria le malheureux, j’ai voulu plaisanter. — Allons ! allons !, continua Beausire, dans la chambre noire jusqu’à plus ample justice. — Grâce ! cria encore le commandeur. — Prenez garde, dit Beausire à don Manoël, qui serrait le perfide commandeur, prenez garde que monsieur Ducorneau n’entende. — Si vous ne me lâchez pas, dit le commandeur, je vous dénoncerai tous ! — Et moi, je t’étranglerai ! dit don Manoël d’une voix pleine de colère en poussant le valet de chambre vers un cabinet voisin. — Renvoyez monsieur Ducorneau, fit-il à l’oreille de Beausire.

Celui-ci ne se le fit pas répéter. Il passa rapidement dans la chambre contiguë à celle de l’ambassadeur, tandis que ce dernier enfermait le commandeur dans la sourde épaisseur de ce cachot.

Une minute se passa, Beausire ne revenait pas.

Don Manoël eut une idée ; il se sentait seul, la caisse était à dix pas ; pour l’ouvrir, pour y prendre les cent huit mille livres en billets, pour s’élancer par une fenêtre et déguerpir à travers le jardin avec la proie, tout voleur bien organisé n’avait besoin que de deux minutes.

Don Manoël calcula que Beausire, pour le renvoi de Ducorneau et son retour à la chambre, perdrait cinq minutes au moins.

Il s’élança vers la porte de la chambre où était la caisse. Cette porte se trouva fermée au verrou. Don Manoël était robuste, adroit ; il eût ouvert la porte d’une ville avec une clé de montre.

— Beausire s’est défié de moi, pensa-t-il, parce que j’ai seul la clé ; il a mis le verrou ; c’est juste.

Avec son épée, il fit sauter le verrou.

Il arriva sur la caisse et poussa un cri terrible. La caisse ouvrait une bouche large et démeublée. Rien dans ses profondeurs béantes !

Beausire, qui avait une seconde clé, était entré par l’autre porte et avait râflé la somme.

Don Manoël courut comme un insensé jusqu’à la loge du suisse, qu’il trouva chantant. Beausire avait cinq minutes d’avance. Quand le Portugais, par ses cris et ses doléances, eut mis tout l’hôtel au fait de l’aventuré ; quand, pour s’appuyer d’un témoignage, il eut remis le commandeur en liberté, il ne trouva que des incrédules et des furieux.

On l’accusa d’avoir ourdi ce complot avec Beausire, lequel courait devant lui en gardant la moitié du vol.

Plus de masques, plus de mystères, l’honnête monsieur Ducorneau ne comprenait plus avec quels gens il se trouvait lié.

Il faillit s’évanouir quand il vit ces diplomates se préparer à pendre sous un hangar don Manoël, qui n’en pouvait mais !...

— Pendre monsieur de Souza ! criait le chancelier, mais c’est un crime de lèse-majesté ; prenez garde !

On prit le parti de le jeter dans une cave ; il criait trop fort. C’est à ce moment que trois coups frappés solennellement à la porte firent tressaillir les associés.

Le silence se rétablit parmi eux.

Les trois coups se répétèrent.

Puis une voix aiguë cria en portugais :

— Ouvrez ! au nom de monsieur l’ambassadeur du Portugal ! — L’ambassadeur ! murmurèrent tous les coquins en s’éparpillant dans tout l’hôtel, et pendant quelques minutes, ce fut par les jardins, par les murs du voisinage, par les toits, un sauve-qui-peut, un pêle-mêle désordonné.

L’ambassadeur véritable, qui venait effectivement d’arriver, ne put rentrer chez lui qu’avec des archers de la police, qui enfoncèrent la porte en présence d’une foule immense, attirée par ce spectacle curieux.

Puis on fit main-basse partout, et l’on arrêta monsieur Ducorneau, qui fut conduit au Châtelet, où il coucha.

C’est ainsi que se termina l’aventure de la fausse ambassade de Portugal.