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Mémoires d'un médecin. Le Collier de la reine, par Alexandre DumasLXIX. FEMME ET DÉMON

Mémoires d'un médecin. Le Collier de la reine
Chapitre 63 / 92

LXIX. FEMME ET DÉMON

Jeanne avait remarqué le trouble de Charny, la sollicitude de la reine, l’empressement de tous deux à lier conversation.

Pour une femme de la force de Jeanne, c’en était plus qu’il n’en fallait pour deviner beaucoup de choses ; nous n’avons pas besoin d’ajouter ce que tout le monde a compris déjà.

Après la rencontre ménagée par Cagliostro entre madame de La Motte et Oliva, la comédie des trois dernières nuits peut se passer de commentaires.

Jeanne, rentrée auprès de la reine, écouta, observa ; elle voulait démêler sur le visage de Marie-Antoinette les preuves de ce qu’elle soupçonnait.

Mais la reine était habituée depuis quelque temps à se défier de tout le monde. Elle ne laissa rien paraître. Jeanne en fût donc réduite aux conjectures ;

Déjà elle avait commandé à un de ses laquais de suivre monsieur de Charny. Le valet revint, annonçant que monsieur le comte avait disparu dans une maison au bout du parc, auprès des charmilles.

Plus de doute, pensa Jeanne, cet homme est un amoureux qui a tout vu.

Elle entendit la reine dire à madame de Misery : — Je me sens bien faible, ma chère Misery, et je me coucherai ce soir à huit heures.

Comme la dame d’honneur insistait :

— Je ne recevrai personne, ajouta la reine. — C’est assez clair, se dît Jeanne : folle serait qui ne comprendrait pas.

La reine, en proie aux émotions de là scène qu’elle avait eue avec Charny, ne tarda pas à congédier toute sa suite. Jeanne s’en applaudit pour la première fois depuis son entrée à la cour. Les cartes sont rouillées, dit-elle ; à Paris ! Il est temps de défaire ce que j’ai fait.

Et elle partit aussitôt de Versailles. Conduite chez elle, rue Saint-Claude, elle y trouva un superbe cadeau d’argenterie que le cardinal avait envoyé le matin même. Quand elfe eut donné à ce présent un coup d’œil indifférent, quoiqu’il fût de prix, elle regarda derrière le rideau chez Oliva, dont les fenêtres n’étaient pas encore ouvertes. Oliva dormait, fatiguée sans doute ; il faisait très-chaud ce jour-là.

Jeanne se fit conduire chez le cardinal qu’elle trouva radieux, bouffi, insolent de joie et d’orgueil ; assis devant son riche bureau, chef-d'œuvre de Boule, il déchirait et récrivait sans se lasser une lettre qui commençait toujours de même et ne finissait jamais.

A l’annonce que fit le valet de chambre, monseigneur le cardinal S’écria :

— Chère comtesse !

Et il s’élança au-devant d’elle.

Monseigneur débuta par des protestations de reconnaissance qui ne manquaient pas d’une éloquente sincérité.

Jeanne l’interrompit et lui dit : — Savez-vous, Monseigneur, que vous êtes un homme fort délicat, et que je vous remercie. — Et pourquoi, comtesse ? — C’est moins pour le charmant cadeau que vous m’avez envoyé ce matin, que pour la manière dont ce cadeau m’est parvenu. Comment sauver les apparences avec tant de précaution ! M’envoyer un inconnu sans livrée et qui pouvait passer pour un marchand aux yeux de mes gens, en sorte que nul ne s’est douté de qui me venait ce riche présent, c’est on ne peut mieux ! — A qui parlera-t-on de délicatesse, si ce n’est à vous ? répliqua le cardinal : — Vous n’êtes pas un homme heureux, fit Jeanne ; vous êtes un dieu triomphant. — Je l’avoue, et le bonheur m’effraie ; il me gêne ; il me rend insupportable la vue des autres hommes. Je me rappelle cette fable païenne du Jupiter fatigué de ses rayons.

Jeanne sourit.

— Vous venez de Versailles ? dit-il avidement. — Oui. — Vous... l’avez vue ? — Je... la quitte. — Elle... n’a rien dit ? — Eh ! que voulez-vous qu’elle dît ? — Elle... n’a... : rien dit ? — Pardonnez ; ce n’est plus de la curiosité, c’est de la rage. Ne me demandez rien. — Oh ! comtesse. — Non, vous dis — je. —. Comme vous annoncez cela ! On croirait, à vous voir, que vous apportez une mauvaise nouvelle. — Monseigneur, ne me faites pas parler. — Comtesse ! comtesse !...

Et le cardinal pâlit.

— Un trop grand bonheur, dit-il, ressemble au point culminant d’une roue de fortune ; à côté de l’apogée, il y a le commencement du déclin. Mais ne me ménagez point, s’il y a du malheur. Il n’y en a point... n’est-ce pas ? — J’appellerai cela, au contraire, Monseigneur, un bien grand bonheur, répliqua Jeanne. — Cela ?... quoi cela ?... que voulez-vous dire ?... quelle chose, est un bonheur ? — De n’avoir pas été découvert, dit sèchement Jeanne.. — Oh !... Et il se mit à sourire. Avec des précautions, avec l’intelligence de deux cœurs et d’un esprit... — Un esprit et deux cœurs, Monseigneur, n’empêchent jamais des yeux de voir dans les feuillages. — On a vu ? s’écria monsieur de Rohan effrayé. — J’ai tout lieu de lé croire. — Alors... si l’on a vu, on a reconnu ? — Oh ! pour cela, Monseigneur, vous n’y pensez pas ; si l’on avait reconnu, si ce secret était au pouvoir de quelqu’un, Jeanne de Valois serait déjà au bout du monde, et vous, vous devriez être mort. — C’est vrai. Toutes ces réticences, comtesse, me brûlent à petit feu. On a vu, soit. Mais on a vu des gens se promener dans un parc. Est-ce que cela n’est pas permis ? — Demandez au roi. — Le roi sait ? — Encore un coup, si le roi savait, vous seriez à la Bastille, moi à l’hôpital. Mais comme un malheur évité vaut deux bonheurs promis, je vous viens dire de ne pas tenter Dieu encore une fois. — Plaît-il ? s’écria le cardinal ; que signifient vos paroles, chère comtesse ? — Ne les comprenez-vous pas ? — J’ai peur, — Moi, j’aurais peur si vous ne me rassuriez. — Que faut-il faire pour cela ? — Ne plus aller à Versailles.

Le cardinal fit un bond.

— Ne plus aller à Versailles ! répéta-t-il. — Incognito, entendons nous, dit la comtesse. — Impossible ! — Il le faut, reprit Jeanne.

Monsieur de Rohan tressaillit.

— Vous avez dit impossible, je crois, Monseigneur. — Comtesse, répondit le prince, voulez-vous vous jouer de moi ? — Dieu m’en garde ! dit Jeanne. Je viens ici en amie dévouée pour vous sauver d’un grand péril. — Que de terreurs, comtesse ! vous si brave hier ! — J’ai la bravoure des bêtes. Je ne crains rien, tant qu’il n’y a pas de danger. — Moi, j’ai la bravoure de ma race. Je ne suis heureux qu’en présence du danger même. — Très-bien ; mais alors permettez-moi de vous dire... — Rien, comtesse, rien, s’écria le prélat ; le sacrifice est fait, le sort est jeté. Je retournerai à Versailles. — Tout seul ! dit la comtesse. — Vous m’abandonneriez ? dit monsieur de Rohan d’un ton de reproche. — Moi, d’abord.

— Elle viendra, elle. — Vous vous trompez, elle ne viendra pas. — Viendriez-vous m’annoncer cela de sa part ? dit en tremblant le cardinal.

— C’est le coup que je cherchais à vous atténuer depuis une demi-heure.

— Elle ne veut plus me voir ? — Jamais, et c’est moi qui le lui ai conseillé. — Madame, dit le prélat d’un ton pénétré, c’est mal à vous d’enfoncer le couteau dans mon cœur. — Ce serait bien plus mal à moi, Monseigneur, de laisser se perdre un homme comme vous. Je donne un bon conseil, en profite qui voudra. — Comtesse, comtesse, plutôt mourir.

Monsieur de Rohan tomba dans une profonde rêverie, mais qui fut bientôt suivie d’une, grande agitation. Il allait et venait dans l’appartement, jetant au hasard quelques phrases incohérentes. S’arrêtant tout à coup devant la comtesse :

— Madame, dit-il, vous allez me jurer ici que les dures paroles que vous m’avez fait entendre ne viennent pas de la reine et qu’elle ne vous a pas chargée de m’ordonner de m’éloigner de Versailles. — Ah ! ah ! reprit la comtesse avec un sourire diabolique, vous me déférez le serment ? — Oui, Madame. — Eh bien ! soit. Je vous jure donc, Monseigneur, que j’ai parlé au nom de la reine. La ! êtes-vous content ? — C’est un délai qu’elle demande, reprit monsieur de Rohan avec un accent fiévreux. — Prenez-le comme vous voudrez ; mais suivez ses ordres.

Monsieur de Rohan reprit sa promenade désordonnée à travers l’appartement.

— Non, dit-il en levant les bras au plafond, je ne puis croire à cette Darbarie, après les bontés dont j’ai été honoré.

Jeanne leva les épaules,

— On m’accusera de poltronnerie ; d’avoir suivi un conseil timide... — Vous verrez, reprit l’impitoyable comtesse ; que la reine folle de son chevalier, va lui reprocher d’avoir pris au pied de là lettré l’ordre de S’éloigner des lieux qu’elle habite. — Madame ! — Vous verrez que la reine brûlé du désir de voir son chevalier braver le roi lui-même — Madame ! — Allons donc ! Monseigneur, vous tombez vraiment dans une naïveté à pouffer de rire : — Madame, c’ést assez moque railler ; dit le prince. Je ne souffrirai plus de telles paroles. Oui, mon parti est pris, je reverrai la reine une dernière fois ; elle saura m’a pensée entière ; et ce qu’elle aura décidé après m’avoir entendu, je l’accomplirai comme je ferais d’un vœu sacré.

Jeanne se leva.

— Comme il vous plaira ; dit-elle. Allez ! seulement vous irez seul. J’ai jeté lia blé du parc dans la Séine, en revenant aujourd’hui. Vous irez donc tout à votre aise à Versailles, tandis que moi je vais partir pour la Suisse ou pour la Hollande : Plus je serai loin de la bombe, moins j’en craindrai les éclats : — Comtesse ! vous me laisseriez, vous m’abandonneriez ! Oh ! mon Dieu ! mais avec qui parlerai-je d’elle ?

Jeanne ici recorda les scènes de Molière ; jamais plus insensé Valère n’avait donné à plus rusée Donné de plus commodes répliques.

— N’avez-vous pas le parc et les échos ? dit Jeanne ; vous leur apprendrez le nom d’Amaryllis. — Comtesse ! ayez pitié. Je suis au désespoir ?, dit le prélat avec un accent parti du cœur : — Eh bien ! répliqua Jeanne avec l’énergie toute brutale du chirurgien qui décide l’amputation d’un membre ; si vous êtes au désespoir, monsieur de Rohan, ne vous laissez donc pas aller à des enfantillages plus dangereux que la poudre, que là peste, que là mort ! Si vous tenez tant à cette femme, conservez-vous la, au lieu de la perdre, et si vous ne manquez pas absolument de cœur et de mémoire, ne risquez pas d’englober dans votre ruine ceux qui vous ont servi par amitié. Moi je ne joue pas avec le feu. Me jurez-vous de ne pas faire un pas pour voir la reine ? Seulement la voir, entendez vous, je né dis pas lui parler, d’ici à quinze jours ? Le jurez-vous ? je reste et je pourrai vous servir encore. Êtes-vous décidé à tout braver pour enfreindre ma défense et la sienne ? Je le saurai, et dix minutes après je pars ! Vous vous en tirerez comme vous pourrez. — C’est affreux, murmura le cardinal, la chute est écrasante. — Allons donc ! reprit Jeanne. — Oh ! j’en mourrai. — Vraiment ? nous verrons bien. Savez-vous, Monseigneur, que vous faites là une triste figure pour un prince de Rohan ? — Oui, reprit le prince avec fierté et en redressant noblement la tête, le rôle est indigne de moi : — Eh bien ! dit Jeanne, c’est mieux, c’est beau. Sachez souffrir. Maintenant décidez-vous. Resterai-je ici ? prendrai-je là route de Lausanne ? — Restez, comtesse. — Alors, jurez-vous de m’obéir ? — Foi de Rohan, si ce que l’on m’impose est digne de moi. — D’accord, Monseigneur. Voici un terme moyen et qui concilie toutes choses. Je vous défends les entrevues, mais je né défends pas les lettres. — Eh vérité ! s’écria l’insensé ranimé par cet espoir. Je pourrai écrire ? — Essayez. — Et elle me répondrait ? — J’essaierai :

Le cardinal prit la main de Jeanne et l’appela son ange tutélaire.

Il dut bien rire le démon qui habitait dans la cœur de la comtesse.