Mémoires d'un médecin. Le Collier de la reine, par Alexandre Dumas — XLVIII. JEANNE PROTECTRICE
XLVIII. JEANNE PROTECTRICE
Monsieur le cardinal de Rohan reçut, deux jours après sa visite à Bœhmer, un billet ainsi conçu :
« Son Éminence, monsieur le cardinal de Rohan, sait sans doute où il soupera ce soir. »
— De la petite comtesse, dit-il en flairant le papier. J’irai.
Voici à quel propos madame de La Motte demandait cette entrevue au cardinal.
Des cinq laquais mis à son service par Son Éminence, elle eh avait distingué un, cheveux noirs, yeux bruns, le teint fleuri du sanguin mêlé à la solide carnation du bilieux. C’étaient, pour l’observatrice, tous les symptômes d’une organisation active, intelligente et opiniâtre.
Elle fit venir cet homme, et, en un quart d’heure, elle obtint de sa docilité, de sa perspicacité, tout ce qu’elle en voulait tirer
Cet homme suivit le cardinal et rapporta qu’il avait vu Son Éminence aller deux fois en deux jours chez messieurs Bœhmer et Bossange
Jeanne en savait assez. Un homme tel que monsieur de Rohan ne marchande pas. D’habiles marchands comme Bœhmer ne laissent pas aller l’acheteur. Le collier devait être vendu.
Vendu par Bœhmer.
Acheté par monsieur de Rohan ! et ce dernier n’en aurait pas sonné un mot à sa confidente.
Le symptôme était grave. Jeanne plissa son front, pinça ses lèvres fines, et adressa au cardinal le billet que nous avons lu.
Monsieur de Rohan vint le soir. Il s’était fait précéder par un panier de vin de Tokay et de quelques raretés, absolument comme s’il allait souper chez quelqu’un de son intimité.
La nuance n’échappa pas plus à Jeanne que tant d’autres ne lui avaient échappé ; elle affecta de ne rien faire servir de ce qu’avait envoyé le cardinal ; puis, ouvrant avec lui la conversation avec une certaine émotion lorsqu’ils furent seuls :
— En vérité, Monseigneur, dit-elle, une chose m’afflige considérablement. — Oh ! laquelle, comtesse ? fit monsieur de Rohan avec cette affectation de contrariété qui n’est pas toujours signe que l’on est contrarié véritablement. — Eh bien ! Monseigneur, la cause de ma contrariété, c’est de voir que depuis le jour où nous nous sommes rencontrés, nous n’avons vraiment éprouvé d’amitié l’un pour l’autre que par un motif d’intérêt. — Ah ! fi ! comtesse. — C’est là vérité, Monseigneur. — La vérité ? — Monseigneur, je vous dirai comme le paysan normand disait de la potence de son fils : « Si tu en es dégoûté, n’en dégoûte pas les autres. » Fil de l’intérêt, Monseigneur, comme vous y allez ! — Eh bien ! voyons, comtesse, supposons que nous sommes intéressés, en quoi puis-je servir vos intérêts et vous les miens ? — Et d’abord, Monseigneur, avant toute chose, il me prend envie dé vous faire une querelle. — Sur quoi ? — Vous avez manqué de confiance en moi, c’est-à-dire d’estime. — Moi ! Et quand cela, je vous prie ? — Quand ? Nierez-vous qu’après m’avoir tiré habilement de l’esprit des détails que je mourais d’envie de vous donner... — Sur quoi ? comtesse. — Sur le goût de certaine grande dame, pour certaine chose ; vous vous êtes mis En mesure de satisfaire ce goût sans m’en parler. — Tirer des détails, deviner le goût de certaine dame pour certaine chose, satisfaire ce goût ! comtesse, en vérité, vous êtes une énigme, un sphinx. — Eh ! non, Monseigneur, je suis loin d’être un sphinx, car c’est moi-même qui vais vous donner le mot de l’énigme. Les détails, c’est ce qui s’était passé à Versailles ; le goût de certaine dame, c’est la reine ; et la satisfaction donnée à ce goût de la reine, c’est l’achat que vous avez fait hier à messieurs Bœhmer et Bossange de leur fameux collier. — Comtesse ! murmura le cardinal, tout vacillant et tout pâle.
Jeanne attacha sur lui son plus clair regard.
— Voyons, dit-elle, pourquoi me regarder ainsi d’un air tout effaré, est-ce que vous n’avez point hier passé marché avec les joailliers du quai de l’École ?
Un Rohan ne ment pas, même avec une femme. Le cardinal se tut.
Jeanne profita de l’hésitation du prince pour reprendre la parole. Dans ce moment-là, elle lé dominait et elle n’était pas femme à perdre une si favorable position.
— Pardon, prince, dit-elle. J’ai hâte de vous dire en quoi vous vous trompez sur mon compte. Vous me croyez sotte, méchante et curieuse. — Oh ! oh ! comtesse. — Enfin... — Pas un mot de plus, laissez-moi parler à mon tour. Je vous persuaderai peut-être, car dès aujourd’hui je vois clairement à qui j’ai affaire. Je m’attendais à trouver en vous une femme légère, pleine d’esprit ; une femme comme il en est beaucoup. Vous êtes mieux que cela. Écoutez :
Jeanne se rapprocha pour mieux entendre.
— Vous avez bien voulu être ma confidente ; vous m’avez dit que vous seriez heureuse de ma confiance et démon attachement. — Et je vous le dis encore, fit madame de La Motte. — Vous aviez un but, alors ? — Assurément. — Le but, comtesse ? — Vous avez besoin que je vous l’explique ? — Non, je le touche du doigt. Vous voulez faire ma fortune. N’est-il pas sûr qu’une fois ma fortune faite, mon premier soin sera d’assurer la vôtre ? Est-ce bien cela, et me suis-je trompé ? — Vous ne vous êtes pas trompé, Monseigneur, et c’est bien cela. — Vous êtes aimable, comtesse, et c’est tout plaisir que de causer affaires avec vous... je disais donc que vous avez deviné juste. Vous savez que j’ai quelque part un respectueux attachement, et cet attachement ne sera jamais partagé. — Eh ! fit la comtesse, une femme n’est pas toujours reine, et vous valez bien, que je sache, monsieur le cardinal Mazarin. — C’était un fort bel homme aussi, dit en riant monsieur de Rohan. — Et un excellent premier ministre, répartit Jeanne avec le plus grand calme. — Comtesse, avec vous c’est peine perdue de penser, c’est vingt fois surabondant de dire. Vous pensez et vous parlez pour vos amis. Oui, je tends à devenir premier ministre. Tout m’y pousse : la naissance, l’habitude des affaires, certaine bienveillance que me témoignent les cours étrangères, beaucoup de sympathie qui m’est accordée par le peuple français. — Tout enfin, dit Jeanne, excepté une chose. — Excepté une répugnance, voulez-vous dire ? — Oui, de la reine ; et cette répugnance, c’est le véritable obstacle. Ce qu’elle aime, la reine, il faut toujours que le roi finisse par l’aimer ; ce qu’elle hait, il le déteste d’avance. — Et elle me hait ? Oh ! — Soyons francs. Je ne crois pas qu’il nous soit permis de rester en si beau chemin, comtesse. — Eh bien ! Monseigneur, La reine ne vous aime pas. Alors, je suis perdu ! Il n’y a pas De collier qui tienne. — Voilà en quoi vous pouvez vous tromper, prince. — Comment me tromper ? puisque la reine me hait. — Je n’ai pas dit cela, Monseigneur. Entre haïr et ne pas aimer il y a une lieue de distance. — Alors, comtesse, vous espérez que les répugnances céderont ? vous espérez que j’entrerai en faveur, et que je deviendrai premier ministre ? — J’en suis presque certaine. — Oh ! presque ? — Non, j’en suis sûre. — Comtesse, vous me ravissez de joie. Dites alors ce que je dois faire pour vous. Voyons ! quelles sont vos ambitions ? Parlez, ma reconnaissance... — Je vous parlerai de mes ambitions, Monseigneur, quand vous serez en état de les satisfaire. — Quand je serai premier ministre et tout à fait dans les bonnes grâces de Sa Majesté ? — C’est cela même. — C’est parler cela. Je vous attends à ce jour. — Merci, Monseigneur. Maintenant, soupons. — Tenez, comtesse, il faut que je l’avoue, je n’ai plus faim. — Peste ! comme les parfums de l’ambition vous grisent ! alors, causons. — Mais, je n’ai plus rien à dire. — Alors, quittons-nous. — Voilà, dit-il, ce que vous appelez notre alliance. Vous me congédiez ? — Pour être vraiment l’un à l’autre, dit-elle, Monseigneur, soyons tout à fait l’un et l’autre à nous-mêmes. — Vous avez raison, comtesse ; pardon de m’être encore trompé cette fois sur votre compte. Oh ! je vous jure bien que ce sera, la dernière.
Il lui reprit la main, et la baisa si respectueusement, qu’il ne vit pas le sourire narquois, diabolique, de la comtesse, au moment où ces mots avaient retenti :
« Ce sera la dernière fois que je me tromperai sur votre compte. » Jeanne se leva, reconduisit le prince jusqu’à l’antichambre. Là, il s’arrêta, et tout bas :
— La suite, comtesse ? — C’est tout simple. — Que ferai-je ? — Rien. Attendez-moi. — Et vous irez ? — A Versailles. — Quand ? — Demain. — Et j’aurai réponse ? — Tout de suite. — Allons, ma protectrice, je m’abandonne à vous. — Laissez-moi faire.
Elle rentra sur ce mot chez elle, se mit au lit, et, considérant vaguement le bel Endymion de marbre qui attendait Diane :
— Décidément, la liberté vaut mieux, murmura-t-elle.