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Mémoires d'un médecin. Le Collier de la reine, par Alexandre DumasLIV. DÉLIRE

Mémoires d'un médecin. Le Collier de la reine
Chapitre 49 / 92

LIV. DÉLIRE

Dieu avait sans doute entendu la prière d’Andrée. Monsieur de Charny ne succomba pas à son accès de fièvre ;

Le lendemain, tandis qu’elle absorbait avec avidité toutes les nouvelles qui lui, arrivaient du blessé, celui-ci, grâce aux soins du bon docteur Louis, passait de la mort à la vie. L’inflammation avait cédé à l’énergie et au remède. La guérison commençait.

Charny une fois sauvé ; le docteur Louis s’en occupa moitié moins ; le sujet cessait d’être intéressant. Polir lé médecin le vivant est bien peu de chose, surtout lorsqu’il est convalescent ou qu’il se porte bien.

Seulement, au bout de huit jours ; pendant lesquels Andrée se rassura tout à fait, Louis, qui avait sur lé cœur toutes les manifestations de son malade pendant la crise, jugea bon de faire transporter Charny dans un endroit éloigné : Il voulait dépayser le délire.

Mais Charny, aux premières tentatives qui furent faites ; se revolta. Il leva sur le docteur des yeux étincelants de colère, lui dit qu’il était chez le roi, et que nul n’avait le droit de chasser un homme à qui Sa Majeste donnait un asile.

Le docteur, qui n’était pas patient envers les convalescences revêches, fit entrer purement et simplement quatre valets en leur ordonnant d’enlever le blessé.

Mais Charny se cramponna, au bois de son lit, et frappa rudement un des hommes en menaçant lés autres comme Charles XII à Bender.

Le docteur Louis essaya du raisonnement. Charny fut d’abord assez logique ; mais comme les valets insistaient, il fit un tel effort que la plaie se rouvrit, et avec son sang sa raison se mit à s’enfuir. Il était rentré dans un accès de délire plus violent que le premier.

Alors il commença à crier qu’on voulait l’éloigner, pour le priver des visions qu’il avait eues dans son sommeil, mais que c’était en vain, que les visions lui souriraient toujours, qu’on l’aimait et qu’on viendrait le voir malgré le docteur : celle qui l’aimait étant d’un rang à ne craindre, les refus de personne.

A ces mots, le docteur tremblant se hâta de congédier les valets, reprit la blessure en sous-œuvre, et décidé à soigner la raison après le corps, il remit la matière en un état satisfaisant, mais il n’arrêta point le délire, ce qui commença à l’effrayer, attendu que de l’égarement le malade pouvait passer à la folie. Tout empira en un jour de telle sorte que le docteur Louis songea aux remèdes héroïques. Le malade, non-seulement se perdait, mais il perdait la reine ; à force de parler il criait, à force de se souvenir il inventait ; le pis était que dans ses moments lucides, et il en avait beaucoup, Charny était plus fou que dans sa folie.

Embarrassé au suprême degré, Louis, ne pouvant s’étayer de l’autorité du roi, car le malade s’en étayait aussi, résolut d’aller tout dire à la ; reine, et il profita pour faire cette démarche d’un moment où Charny dormait, fatigué d’avoir conté ses rêves et d’avoir appelé sa vision. Il trouva Marie-Antoinette toute pensive et toute radieuse à la fois, car, elle supposait que le docteur allait lui rendre bon compte de son malades. Mais elle fut bien surprise ; dès sa première question, Louis répondit vertement que le malade était très-malade.

— Comment ! s’écria la reine, hier il allait fort bien. — Non, Madame, il allait fort mal. — Cependant j’ai envoyé Misery, et vous avez répondu par un bon bulletin. — Je me leurrais et voulais vous leurrer. — Qu’est-ce à dire ? répliqua, la reine fort pâle, s’il est mal, pourquoi me le cacher ? Qu’ai-je à craindre, docteur, sinon un malheur, trop commun, hélas ! — Madame... — Et s’il va bien, pourquoi me donner une inquiétude toute naturelle quand il s’agit d’un bon serviteur du roi ?... Ainsi donc, répondez franchement par oui ou par non. Quoi sur la maladie ? Quoi sur le malade ? Y a-t-il danger ? — Pour lui, moins encore que pour d’autres, Madame. — Voilà où commencent les énigmes, docteur, fit la reine impatientée. Expliquez-vous. — C’est malaisé, Madame, répondit le docteur. Qu’il vous suffise de savoir que le mal du comte de Charny est tout moral. La blessure n’est qu’un accessoire dans les souffrances, un prétexte pour le délire. — Un mal moral ! monsieur de Charny ! — Oui, Madame ; et j’appelle moral tout ce qui ne s’analyse point avec le scalpel. Épargnez-moi d’en dire plus long à Votre Majesté. — Vous voulez dire que le comte... insista la reine. — Vous le voulez ? fit le docteur. — Mais sans doute, je le veux. — Eh bien ! je veux dire que le comte est amoureux, voilà ce que je veux dire. Votre Majesté demande une explication, je m’explique.

La reine fit un petit mouvement d’épaules qui signifiait : la belle affaire !

— Et vous croyez qu’on guérit comme cela d’une blessure, Madame ? reprit le docteur ; non, le mal empire, et du délire passager, monsieur de Charny tombera dans une monomanie mortelle. Alors... — Alors, docteur ? — Vous aurez perdu ce jeune homme, Madame. — En vérité, docteur, vous êtes surprenant avec vos façons. J’aurai perdu ce jeune homme ! Est-ce que je suis cause, moi, s’il est fou ? — Sans doute. — Mais vous me révoltez, docteur. — Si vous n’en êtes pas cause en ce moment, poursuivit l’inflexible docteur en haussant les épaules, vous le serez plus tard. — Donnez des conseils alors, puisque c’est votre étal, dit la reine un peu radoucie. — C’est-à-dire que je fasse une ordonnance ?

— Si vous voulez. — La voici. Que le jeune homme soit guéri par le baume ou par le fer ; que la femme dont il invoque le nom à chaque instant le tue ou le guérisse. — Voilà bien de vos extrêmes, interrompit la reine reprenant son impatience. Tuer... guérir... grands mots ! Est-ce qu’on tue un homme avec une dureté ? Est-ce qu’on guérit un pauvre fou avec un sourire ? — Ah ! si vous êtes incrédule, vous aussi, dit le docteur, je n’ai plus rien à faire qu’à présenter mes très-humbles respects à Votre Majesté. — Mais, voyons, s’agit-il de moi, d’abord ? — Je n’en sais rien, et n’en veux rien savoir ; je vous répète seulement que monsieur de Charny est un fou raisonnable, que la raison peut à la fois rendre insensé et tuer, que la folie peut rendre raisonnable et guérir. Ainsi quand vous voudrez débarrasser ce palais de cris, de rêves et de scandale, vous prendrez un parti. — Lequel ? — Ah ! voilà ; lequel ? Moi, je ne fais que des ordonnances et je ne conseille pas. Suis-je bien sûr d’avoir entendu ce que j’ai entendu, d’avoir vu ce que mes yeux ont vu ! — Allons, supposez que je vous comprenne, qu’en résultera-t-il ? — Deux bonheurs : l’un, le meilleur pour vous comme pour nous tous, c’est que le malade, frappé au cœur par ce stylet infaillible qu’on nomme la raison, voie finir son agonie qui commence ; l’autre... en bien ! l’autre.. Ah ! Madame, excusez-moi ; j’ai eu le tort de voir deux issues au labyrinthe. Il n’y en à qu’une pour Marie-Antoinette ; pour la reine de France — Je Vous comprends ; vous avez parlé avec franchise, docteur. Il faut que la femme pour laquelle monsieur de Charny a perdu là raison lui rende cette raison de gré ou de forcé. — Très-bien ! C’est cela. — Il faut qu’elle ait le courage d’aller lui arracher ses rêvés, c’est-à-dire le serpent rongeur qui vit replié au plus profond de son âme. — Oui, Votre Majesté. — Faites parvenir quelqu’un, mademoiselle de Taverney, par exemple. — Mademoiselle de Taverney ? fit le docteur. — Oui, vous disposerez toutes choses pour que le blessé nous reçoive convenablement. — C’est fait, Madame. — Sans ménagement aucun. — Il le faut bien. — Mais, murmura la reine, il est plus triste que vous ne croyez d’aller ainsi chercher la vie ou la mort d’un homme. — C’est ce que je fais tous les jours quand j’aborde une maladie inconnue. L’attaquerai-je par le remède qui tue le mal ou par le remède qui tue le malade ? — Vous, vous êtes bien sur de tuer le malade, n’est-ce pas ? fit la reine en frissonnant. — Eh ! ! dit le docteur d’un air sombre, quand bien même il mourrait un homme pour l’honneur d’une reine, combien n’en meurt-il pas tous les jours pour le caprice d’un roi ? Allons, Madame allons !

Là reine soupira et suivit le vieux docteur, sans avoir pu trouver Andrée.

Il était onze heures du matin ; Charny, tout habillé, dormait sur un fauteuil après l’agitation d’une nuit terrible. Lés volets de la chambre, fermés avec soin, ne laissaient passer qu’un reflet affaibli du jour. Tout ménageait pour le malade Bette sensibilité nerveuse, cause première de sa souffrance.

Pas de bruit, pas de contact, pas de vue. Le docteur Louis s’attaquait habilement à tous les prétextes d’une recrudescence, et cependant, décidé à frapper un grand coup, il ne reculait pas devant une crise qui pouvait tuer son malade. Il est vrai qu’elle pouvait aussi le sauver.

La reine, vêtue d’un habit du matin, coiffée avec une élégance tout abandonnée, entra brusquement dans le corridor qui menait à la chambre de Charny. Le docteur lui avait recommandé de ne pas, hésiter, de né pas essayer, mais de se présenter sur-le-champ, avec résolution, pour produire un violent effet.

Elle tourna donc si vivement le bouton ciselé de la première porte de l’antichambre, qu’une personne penchée sur la porte de la chambre de Charny, une femme enveloppée de sa mante, n’eût que le temps de se redresser et de prendre une contenance, dont sa physionomie bouleversée, ses mains tremblantes, démentaient la tranquillité.

— Andrée ! s’écria la reine surprise... Vous, ici. ? — Moi ! répliqua Andrée pâle et troublée, moi ! oui, Votre Majesté. Moi ! mais Votre Majesté n’y est-elle pas elle-même ? — Oh ! oh ! complication, murmura le docteur. — Je vous cherchais partout, dit la reine ; où étiez-vous donc ?

Il y avait dans ces paroles de là reine un accent qui n’était pas celui de sa bonté ordinaire. C’était comme le prélude d’un interrogatoire, c’était comme le symptôme d’un soupçon.

Andrée eut peur, elle craignait surtout que sa démarche inconsidérée ne donnât, la clé de ses sentiments si effrayants pour elle-même. Aussi toute fièvre qu’elle fût, se décida-t-elle à mentir pour la seconde fois.

— Ici, vous le voyez. — Sans doute ; mais comment ici ? — Madame, répliqua-t-elle, on m’a dit que Voire Majesté me faisait chercher ; je suis venue.

La reine n’était pas au bout de sa défiance, elle insista.

— Comment avez-vous fait, dit-elle, pour deviner où j’allais ? — C'était facile, Madame ; vous étiez avec monsieur le docteur Louis, et l’on vous avait vue traverser les petits appartements ; vous n’aviez, dès lors, d’autre but que ce pavillon. — Bien deviné, reprit la reine encore indécise mais sans dureté ; bien deviné.

Andrée fit un dernier effort.

— Madame, dit-elle en souriant, si Votre Majesté avait l’intention de se cacher, il n’eût pas fallu se montrer dans les galeries découvertes, comme elle l’a fait tout à l’heure pour venir ici. Quand la reine traversé la terrasse, mademoiselle de Taverney la voit de son appartement, et ce n’est pas difficile de suivre du dé précéder quelqu’un qu’on à vu de loin. — Elle a raison, dit là reine, et cent fois raison. J’ai une malheureuse habitude, qui est de ne deviner jamais, moi, réfléchissant peu, je ne croîs pas aux réflexions des autres.

La reine sentait qu’elle allait avoir besoin d’indulgence peut-être ; puisqu’elle avait besoin de confidente.

Son âme, d’ailleurs, n’étant pas un composé de coquetterie et de défiance comme l’âme des femmes vulgaires, elle avait foi dans ses amitiés, sachant qu’elle pouvait aimer. Les femmes qui se défient d’elles se défient encore bien plus des autres. Un grand malheur qui punit les coquettes, c’est quelles ne se croient jamais aimées de leurs amants.

Marie-Antoinette oublia donc bien vite l’impression que lui avait faite mademoiselle de Taverney devant la porte dé Charny. Elle prit la main d’Andrée, lui fit tourner la clé de cette porte, et passant la première avec une rapidité extrême, elle pénétra dans la chambre du malade pendant que le docteur restait dehors avec Andrée. A peine celle-ci eut-elle vu disparaître là reine qu’elle leva vers le ciel un regard plein de colère et de douleur, dont l’expression ressemblait à une imprécation furieuse.

Le bon docteur lui prit le bras et arpenta avec elle le corridor en lui disant :

— Croyez-vous qu’elle réussira ? — Réussir, et à quoi ? mon Dieu ! dit Andrée. — A faire transporter ailleurs ce pauvre fou, qui mourra ici pour peu que sa fièvre dure. — Il guérirait donc ailleurs ? s’écria Andrée.

Le docteur la regarda, surpris, inquiet.

— Je crois que oui, dit-il. — Oh ! qu’elle, réussisse alors ! fit la pauvre fille.

XV. CONVALESCENCE

Cependant la reine avait marché droit au fauteuil de Charny ; Celui-ci leva la tête au bruit des mules qui criaient sur le parquet.

— La reine ! murmura-t-il en essayant de se lever. — La reine, oui, Monsieur, se hâta de dire Marie-Antoinette, la reine qui sait comment vous travaillez à perdre la raison et la vie, la reine que vous offensez dans vos rêves, la reine que vous offensez éveillé, la reine qui a soin de son honneur et de votre sûreté ! Voici pourquoi elle vient à vous, Monsieur, et ce n’est pas ainsi que vous devriez la recevoir.

Charny s’était levé tremblant, éperdu, puis aux derniers mots il s’était laissé glisser sur ses genoux, tellement écrasé par la douleur physique et la douleur morale, que, courbé ainsi en coupable, il ne voulait ni ne pouvait se relever.

— Est-il possible, continua la reine touchée de ce respect et de ce silence, est-il possible qu’un gentilhomme, renommé autrefois parmi les plus loyaux, s’attache comme un ennemi à la réputation d’une femme ? Car notez ceci, monsieur de Charny, dès notre première entrevue, ce n’est pas la reine que vous avez vue et que je vous ai montrée, c’était une femme, et vous n’eussiez jamais dû l’oublier.

Charny, entraîné par ces paroles sorties du cœur, voulut essayer d’articuler un mot pour sa défense, Marie-Antoinette ne lui en laissa pas le temps.

— Que feront mes ennemis, dit-elle, si vous donnez l’exemple de la trahison ?. — La trahison... balbutia Charny. — Monsieur voulez-vous choisir ? ou vous êtes un insensé, et je vais vous ôter le moyen de faire le mal ; ou vous êtes un traître, et je vais vous punir. — Madame, ne dites pas que je suis un traître. Dans la bouche des rois cette accusation précède l’arrêt de mort, dans la bouche d’une femme elle déshonore. Reine, tuez-moi ; femme, épargnez-moi. — Êtes-vous dans votre bon sens, monsieur de Charny ? dit la reine d’une voix altérée. — Oui, Madame. — Avez-vous conscience de vos torts envers moi, de votre crime envers... le roi ? — Mon Dieu ! murmura l’infortuné. — Car, vous l’oubliez trop facilement, messieurs les gentil hommes, le roi est l’époux de cette femme que vous insultez tous en levant les yeux sur elle ; le roi est le père de votre maître futur, mon dauphin. Le roi, c’est un homme plus grand et meilleur que vous tous, un homme que je vénère et que j’aime. — Oh ! murmura Charny en poussant un sourd gémissement, et, pour se soutenir, il fut obligé d’appuyer une de ses mains sur le parquet.

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Son cri traversa le cœur de la reine. Elle lut dans le regard éteint du jeune homme qu’il venait d’être frappé à mort, si elle ne tirait promptement de la blessure le trait qu’elle y avait enfoncé.

C’est pourquoi, miséricordieuse et douce, elle s’effraya de la pâleur et de la faiblesse du coupable, et fut près un moment d’appeler au secours.

Mais elle réfléchit que le docteur, qu’Andrée, interpréteraient mal cette pamoison du malade. Elle le releva de ses mains.

— Parlons, dit-elle, moi en reine, vous en homme. Le docteur Louis a essayé de vous guérir ; cette blessure, qui n’était rien, empire par les extravagances de votre cerveau. Quand sera-t-elle guérie, cette blessure ? Quand cesserez-vous de donner au bon docteur le spectacle scandaleux d’une folie qui l’inquiète ? Quand par tirez-vous du château ? — Madame, balbutia Charny, Votre Majesté me chasse... Je pars, je pars.

Et il fit un mouvement si violent pour partir, que, lancé hors de son équilibre, il vint tomber en chancelant aux pieds de la reine qui lui barrait le passage.

— Je ne vous chasse pas, reprit-elle, et comme vous êtes atteint de folie, la pitié m’ordonne de vous parler avec bonté. — Parlez, Madame.

La reine aida Charny à se relever, et, avec une grâce et une dignité adorables, elle le soutint jusqu’à ce qu’il fut assis dans un fauteuil.

— Monsieur de Charny, dit-elle, tout ce qui se passe ici est étrange, et je ne devrais pas le souffrir. Cependant vous voyez que j’oublie que je suis la reine ; vous voyez que je n’écoute dans ce moment que la voix du cœur.

Elle s’arrêta.

— Oh ! Madame, continuez. Quand vous me parlez comme cela la vie me revient. Vous pouvez un miracle, vous pouvez me sauver.

La reine s’épouvanta d’avoir réveillé un souvenir et un espoir quand elle n’avait cru que donner-une consolation comme dernier adieu. Elle fit trois pas vers la porte avec une telle précipitation, que Charny eut à peine le temps de saisir le bas de sa robe en s’écriant :

— Madame ! au nom de tout le respect que j’ai pour Dieu, moins grand que le respect que j’ai pour vous !... — Adieu ! adieu ! dit la reine — Madame ! oh ! pardonnez-moi ! — Je vous pardonne, monsieur de Charny. — Madame, un dernier regard ! — Monsieur de Charny, fit la reine en tremblant d’émotion et de colère, si vous n’êtes pas le dernier des hommes, ce soir, demain, vous serez mort ou parti du château.

Une reine prie quand elle commande en ces termes. Charny, joignant les mains avec ivresse, se traîna agenouillé jusqu’aux pieds de Marie Antoinette.

Celle-ci avait déjà ouvert la porte pour fuir plus vite le danger.

Andrée, dont les yeux dévoraient celte porte depuis le commencement de l’entretien, vit ce jeune homme prosterné, la reine défaillantes elle vit les yeux de celui-ci resplendir d’espoir et d’orgueil, les regards dé celle-là pencher éteints vers le sol.

Frappée au cœur, désespérée, gonflée de haine et de mépris, elle ne courba point la tête. Quand elle vit revenir la reine, il lui sembla que Dieu avait trop donné à cette femme en lui donnant comme superflu un trône et la beauté, puisqu’il venait de lui donner cette demi-heure avec monsieur de Charny.

Le docteur, lui, voyait trop de choses pour en remarquer aucune.

Tout entier au succès de la négociation entamée par la reine, il se contenta de dire

— Eh bien ! Madame ?

La reine prit une minute pour se remettre et retrouver la voix étouffée par les battements de son cœur.

— Que fera-t-il ? répéta le docteur. — Il partira, murmura la reine. Et, sans faire attention à Andrée qui fronçait le sourcil, et à Louis qui se frottait les mains, elle traversa d’un pas rapide le corridor de la galerie, s’enveloppa machinalement de sa mante à ruche de dentelle, et rentra dans son appartement.

Andrée serra la main du docteur, qui courait retrouver son malade ; puis, d’un pas solennel comme celui d’une ombre, elle retourna dans son logis à elle, la tête baissée, l’œil fixe et la pensée absente.

Elle n’avait pas même songé à demander les ordres de la reine. Pour une nature comme celle d’Andrée, la reine n’est rien : la rivale est tout.

Charny, remis aux soins de Louis, ne parut plus être le même homme que la veille.

Fort jusqu’à l’exagération, hardi jusqu’à la fanfaronnade, il adressa au bon docteur des questions si pressées, si énergiques au sujet de sa prochaine convalescence, sur le régime à suivre, sur les moyens de transport, que Louis crut à une rechute plus dangereuse, produite par une manie d’un autre ordre.

Charny le détrompa bientôt ; il ressemblait à ces fers rougis au feu, dont la teinte s’affaiblit à l’œil à mesure que la chaleur diminue d’intensité. Le fer est noir et ne parle plus à la vue, mais il est encore assez brûlant pour dévorer tout ce qu’on lui présentera !

Louis vit le jeune homme reprendre son palme et sa logique des bontjours. Charny fut réellement si raisonnable, qu’il se crut obligé d’expliquer au médecin le brusque changement de sa résolution.

— La reine, dit-il, m’a plus guéri en me faisant honte, que votre science, cher docteur, ne l’eût fait avec d’excellents remèdes ; me prendre par l’amour-propre, voyez-vous, c’est me dompter comme on dompte un cheval avec un mors. — Tant mieux, tant mieux, murmurait le docteur. — Oui, je nie souviens qu’un Espagnol, ils sont assez vantards, me disait un jour, pour me prouver sa force de volonté, qu’il lui avait suffi, dans un duel où il était blessé, de vouloir retenir son sang, pour que le sang ne coulât pas et ne réjouît pas l’œil de l’adversaire. J’ai ri de cet Espagnol, cependant je suis un peu comme lui ; si ma fièvre, si ce délire que vous me reprochez voulaient reparaître, je les chasserais, je gage, en disant : délire et fièvre, vous ne reparaîtrez plus. — Nous avons des exemples de ce phénomène, dit gravement le docteur. Toutefois, permettez-moi de vous féliciter. Vous voilà guéri moralement ? — Oh ! oui. — Eh bien ! vous ne tarderez pas à voir tout le rapportqu’il y a entre le moral et le physique de l’homme. C’est une belle théorie que je rédigerais en livre si j’avais le temps. Sain d’esprit, vous serez sain de corps en huit jours. — Cher docteur, merci ! — Et pour commencer vous allez donc partir ? — Quand il vous plaira. Tout dp suite. — Attendons ce soir. Modérons-nous. Procéder par les extrêmes, c’est risquer toujours. — Attendons au soir, docteur. — Irez-vous loin ? — Au bout du monde, s’il le faut — C’est trop loin pour une première sortie, dit le docteur avec le même flegme. Contentons-nous de Versailles d’abord, hein ? — Versailles soit, puisque vous le voulez. — Il, me semble, dit le docteur, que ce n’est pas une raison pour vous expatrier, que d’être guéri de votre blessure.

Ce sang-froid étudié acheva de mettre Charny sur ses gardes.

— C’est vrai, docteur, j’ai une maison à Versailles. — Eh bien ! voilà nôtre affaire : on vous y portera ce soir. — C’est que vous ne m’avez pas bien compris, docteur, je désirerais faire un tour dans mes terres — Ah ! dites donc cela. Vos terres, que diable ! mais vos terres ne sont pas au bout du monde. — Elles sont sur les frontières de Picardie, à quinze ou dix-huit lieues d’ici. — Vous voyez bien !

Charny serra la main du docteur, comme pour le remercier de toutes ses délicatesses.

Le soir, les quatre valets qu’il avait si rudement éconduits lors de leur première tentative, emportèrent Charny jusqu’à son carrosse, qui l’attendait au guichet des communs.

Le roi, ayant chassé toute la journée, venait de souper et dormait. Charny, un peu préoccupé de partir sans prendre congé, fut pleinement rassuré par le docteur, qui promit d’excuser le départ en le motivant par un besoin de changement.

Charny, avant d’entrer dans son carrosse, se donna la douloureuse satisfaction de regarder jusqu’au dernier moment les fenêtres de l’appartement de la reine. Nul ne pouvait le voir. Un des laquais, portant un flambeau à la main, éclairait le chemin sans éclairer la physionomie.

Charny ne rencontra sur les degrés que plusieurs officiers, ses amis, prévenus assez à temps pour que le départ n’eût pas l’air d’une fuite,

Escorté jusqu’au carrosse par ces joyeux compagnons, Charny put permettre à ces yeux d’errer sur les fenêtres : celles de la reine resplendissaient de lumière. Sa Majesté, un peu souffrante, avait reçu les dames dans sa chambre à coucher.

Celles d’Andrée, mornes et noires, cachaient derrière le pli des rideaux de damas une femme tout anxieuse, toute palpitante, qui suivait sans être aperçue jusqu’au mouvement du malade et de son escorte.

Le carrosse partit enfin, mais si lentement qu’on entendait chaque fer des chevaux sur le pavé sonore.

— S’il n’est pas à moi, murmura Andrée, il n’est plus à personne, du moins. — S’il lui reprend des envies de mourir, dit le docteur en entrant chez lui, au moins ne mourra-t-il ni chez moi ni dans mes mains. Diantre soit des maladies de l’âme ! on n’est pas le médecin d’Antiochus et de Stratonice pour guérir ces maladies-là.

Charny arriva sain et sauf à sa maison. Le docteur lui vint rendre visite le soir, et le trouva si bien, qu’il se hâta d’annoncer que caserait la dernière visite qu’il lui ferait.

Le malade soupa d’un blanc de poulet et d’une cuillerée de confitures d’Orléans.

Le lendemain, il reçut la visite de son oncle, monsieur de Suffren, la visite de monsieur de Lafayette, celle d’un envoyé du roi. Il en fut à peu près de même le surlendemain, et puis on ne s’occupa plus de lui.

Il se levait et marchait dans son jardin.

Au bout de huit jours, il pouvait monter un cheval de paisible allure ; ses forces étaient revenues. Sa maison n’étant pas encore assez délaissée, il demanda au médecin de son oncle, et fit demander au docteur Louis l’autorisation de partir pour ses terres.

Louis répondit de confiance que la locomotion était le dernier degré de la médication des blessures ; que monsieur de Charny avait une bonne chaise, que la roule de Picardie était unie comme un miroir, et que demeurer à Versailles, quand on pouvait si bien et si heureusement voyager, serait folie.

Charny fit charger un gros fourgon de bagages ; il offrit ses adieux au roi, qui le combla de bontés, pria monsieur de Suffren de présenter ses respects à la reine, ce soir-là malade, et qui ne recevait pas. Puis, montant dans sa chaise à la porte même du château royal, il partit pour la petite ville de Villers-Cotterets, d’où il devait gagner le château de Boursonne, situé à une lieue de cette petite ville, qu’illustraient déjà les premières poésies de Dumoustier.