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Mémoires d'un médecin. Le Collier de la reine, par Alexandre DumasLXX. LA NUIT

Mémoires d'un médecin. Le Collier de la reine
Chapitre 64 / 92

LXX. LA NUIT

Ce jour même ; il était quatre heures du soir, lorsqu’un homme à cheval s’arrêta sur la lisière du parc, derrière les bains d’Apollon. Le cavalier faisait une promenade d’agrément ; au pas ; pensif comme Hippolyte ; beau comme lui, sa main laissait flotter les rênes sur le cou du coursier.

Il s’arrêta, ainsi que nous l’avons dit, à l’endroit où monsieur de Rohan depuis trois jours faisait arrêter son cheval. Le sol était, à cet endroit, foulé par les fers ; et les arbustes étaient broutés tout à l’entour du chêne au tronc duquel avait été attachée la monture.

Le cavalier mit pied à terre.

— Voici un endroit bien ravagé ; dit-il.

Et il approcha du mur.

— Voici des traces d’escalade ; voici une porte récemment ouverte. C’est bien ce que j’avais pensé.

On n’a pas fait la guerre avec les Indiens des savanes sans se connaître en traces de chevaux et d’hommes. Or, depuis quinze jours, monsieur de Charny est revenu ; depuis quinze jours, monsieur de Charny ne s’est point montré. Voici la porte que monsieur de Charny a choisie pour entrer dans Versailles.

En disant ces mots, le cavalier soupira bruyamment comme s’il arrachait son âme avec ce soupir.

— Laissons au prochain son bonheur, murmura-t-il en regardant une à une les éloquentes traces du gazon et des murs ; Ce que Dieu donne aux uns, il le refuse aux autres. Ce n’est pas pour rien que Dieu fait des heureux et des malheureux ; sa volonté soit bénie ! Il faudrait une preuve, cependant. A quel prix, par quel moyen l’acquérir ? Oh ! rien de plus simple. Dans les buissons, la nuit, un homme ne saurait être découvert, et, de sa cachette, il verrait ceux qui viennent. Ce soir, je serai dans les buissons.

Le cavalier ramassa les rênes de son cheval, se remit lentement en selle, et sans presser ni hâter le pas de son cheval, disparut à l’angle du mur.

Quant à Charny, obéissant aux ordres de la reine, il s’était renfermé chez lui, attendant un message de sa part.

La nuit vint, rien ne paraissait. Charny, au lieu de guetter à la fenêtre du pavillon qui donnait sur le parc, guettait, dans la même chambre, à la fenêtre qui donnait sur la petite rue. La reine avait dit : à la porte de la louveterie ; mais fenêtre et porte dans ce pavillon c’était tout un, au rez-de-chaussée. Le principal était qu’on pût voir tout ce qui arriverait.

Il interrogeait la nuit profonde, espérant d’une minute à l’autre entendre le galop d’un cheval ou le pas précipité d’un courrier.

Dix heures et ; demie sonnèrent. Rien. La reine avait joué Charny. Elle avait fait une concession au premier mouvement de surprise : Honteuse, elle avait promis ce qu’il lui était impossible de tenir ; et, chose affreuse à penser, elle avait promis sachant qu’elle ne tiendrait pas. Charny, avec cette rapide facilité de soupçon qui caractérise lés gens violemment épris, se reprochait déjà d’avoir été si crédule. — Comment ai-je pu, s’écriait-il, moi qui ai vu, croire à des mensonges et sacrifier ma conviction, ma certitude, à un stupide espoir ?

Il développait avec rage cette idée funeste, quand le bruit d’une poignée de sable lancée sur les vitres de l’autre fenêtre attira son attention et le fit courir du côté du parc.

Il vit alors, dans une large mante noire, en bas, sous là charmille du parc, une figure de femme qui levait vers lui un visage pâle et inquiet.

Il ne put retenir un cri de joie et de regret tout ensemble. La femme qui l’attendait, qui l’appelait, c’était la reine !

D’un bond il s’élança par la fenêtre et vint tomber près de Marie Antoinette.

— Ah ! vous voilà, Monsieur ? c’est bien heureux ! dit à voix basse la reine tout émue ; que faisiez-vous donc ? — Vous ! vous ! Madame !... vous-même ! est-il possible ? répliqua Charny en se prosternant. — Est-ce ainsi que vous attendiez ? — J’attendais du côté de la rue, Madame. — Est-ce que je pouvais venir par la rue, voyons ? quand il est si simple de venir par le parc ? — Je n’eusse osé espérer de vous voir, Madame, dit Charny avec un accent de reconnaissance passionnée.

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Elle l’interrompit.

— Ne restons pas ici, dit-elle, il y fait clair ; avez-vous votre énés ? — Oui. — Bien !... Par où dites-vous que sont entrés les gens que vous avez vus ? — Par cette porte. — Et à quelle heure ? — A minuit chaque fois. — Il n’y a pas de raison pour qu’ils ne viennent pas cette nuit encore. Vous n’avez parlé à personne ? — A qui que ce soit. — Entrons dans le taillis et attendons. — Oh ! Votre Majesté...

La reine passa devant, et, d’un pas assez prompt, fit quelque chemin en sens inverse.

— Vous entendez bien, dit-elle tout à coup, comme pour aller au devant de la pensée de Charny, que je ne me suis pas amusée à conter cette affaire au lieutenant de police. Depuis que je me suis plainte, monsieur de Crosne aurait dû déjà me faire justice. Si la créature qui usurpe mon nom après avoir usurpé ma ressemblance n’a pas encore été arrêtée, si tout ce mystère n’est pas éclairci, vous sentez qu’il y a deux motifs : ou l’incapacité de monsieur de Crosne, ce qui n’est rien, ou sa connivence avec mes ennemis. Or, il me paraît difficile que chez moi, dans mon parc, on se permette l’ignoble comédie que vous m’avez signalée, sans être sûr d’un appui direct ou d’une tacite complicité. Voilà pourquoi ceux qui s’en sont rendus coupables me paraissent être assez dangereux pour que je ne m’en rapporte qu’à moi-même du soin de les démasquer. Qu’en pensez-vous ? — Je demande à Votre Majesté la permission de ne plus ouvrir la bouche. Je suis au désespoir ; j’ai encore des craintes et je n’ai plus de soupçons. — Au moins, vous êtes un honnête homme, vous, dit vivement la reine ; vous savez dire les choses en face ; c’est un mérite qui peut blesser quelquefois les innocents quand on se trompe à leur égard ; mais une blessure se guérit. — Oh ! Madame, voilà onze heures ; je tremble. — Assurez-vous qu’il n’y a personne ici, dit la reine pour éloigner son compagnon.

Charny obéit. Il courut les taillis jusqu’aux murs.

— Personne, fit-il en revenant. — Où s’est passée la scène que vous racontiez ? — Madame, à l’instant même, en revenant de mon exploration, j’ai reçu un coup terrible dans le cœur. Je vous ai aperçue à l’endroit même où ces nuits dernières je vis... la fausse reine de France. — Ici ! s’écria la reine en s’éloignant avec dégoût de la place qu’elle occupait. — Sous ce châtaignier, oui, Madame. — Mais alors, Monsieur, dit Marie-Antoinette, ne restons pas ici, car s’ils y sont venus ils y reviendront.

Charny suivit la reine dans une autre allée. Son cœur battait si fort qu’il craignit de ne pas entendre le bruit de la porte qui allait s’ouvrir. Elle, silencieuse et fière, attendait que, la preuve vivante de son innocence apparût.

Minuit sonna. La porte ne s’ouvrit pas.

Une demi-heure s’écoula, pendant laquelle Marie-Antoinette demanda plus de dix fois à Charny si les imposteurs avaient été bien exacts à chacun de leurs rendez-vous.

Trois quarts après minuit sonnèrent à Saint-Louis, de Versailles.

La reine frappa du pied avec impatience.

— Vous verrez qu’ils ne viendront pas aujourd’hui, dit-elle ; ces sortes de malheurs n’arrivent qu’à moi !

Et en disant ces mots elle regardait Charny comme pour lui chercher querelle, si elle avait surpris en ses yeux le moindre éclat de triomphe ou d’ironie.

Mais lui, pâlissant à mesure que ses soupçons revenaient, gardait une attitude tellement grave et mélancolique, que certainement son visage reflétait en ce moment la sereine patience des martyrs et des anges.

La reine lui prit le bras et le ramena au châtaignier sous lequel ils avaient fait leur première station.

— Vous dites, murmura-t-elle, que c’est ici que vous avez vu — Ici même, Madame. — Ici, que la femme a donné une rose à l’homme. — Oui, Votre Majesté.

Et la reine était si faible, si fatiguée, du long séjour fait dans ce pare humide, qu’elle s’adossa au tronc de l’arbre, et pencha sa tête sur sa poitrine.

Insensiblement ses jambes fléchirent ; Charny ne lui donnait pas le bras, elle tomba plutôt qu’elle ne s’assit sur l’herbe et la mousse.

Lui, demeurait immobile et sombre.

Elle appuya, ses deux mains sur son visage, et Charny ne put voir une larme de cette poing glisser entre ses doigts longs et blancs.

Soudain, relevant sa tête :

— Monsieur, dit-elle, vous ayez raison ; je suis condamnée. J’avais promis de prouver aujourd’hui que vous m’aviez calomniée : Dieu ne le veut pas, je m’incline. — Madame... murmura Charny. — J’ai fait, continua-t-elle, ce qu’aucune femme n’eût fait à ma place. Je ne parle pas des reines. Oh ! Monsieur, qu’est-ce qu’une reine, quand elle ne peut régner même sur un cœur ? Qu’est-ce qu’une reine quand elle n’obtient pas même l’estime d’un honnête homme ? Voyons, Monsieur, aidez-moi au moins à me relever pour que je parte ; ne me méprisez pas au point de me refuser votre main.

Charny se précipita comme un insensé à ses genoux.

— Madame, dit-il en frappant son front sur la terre, si je n’étais un malheureux qui vous aime, vous me pardonneriez, n’est-ce pas ? — Vous ! s’épria la reine avec un rire amer ; vous ! vous m’aimez, et vous me croyez infâme !... — Oh !... Madame, __ Vous !... vous, qui devriez avoir une mémoire, vous m’accusez d’avoir donné une fleur à un homme... Monsieurs ; pas de mensonge, vous ne m’aimez pas ! — Madame, ce fantôme était là, ce fantôme de reine. Là aussi où je suis était le fantôme de l’inconnu. Arrachez-moi le cœur, puisque ces deux infernales images vivent dans mon cœur et le dévorent. — Vous avez vu, vous avez entendu, reprit la reine avec un ton de suprême dignité, c’est bien ; ne cherchons plus à contester. Quand, un homme comme vous ose porter contre une femme comme moi un pareil témoignage, il faut bien que cet homme, ce gentilhomme, ait vu réellement et ait entendu. Maintenant, monsieur de Charny, le fait est prouvé. C’était moi.

Charny sentit ses genoux, faiblir ; une sueur froide inonda son front. Le voyant prêt à défaillir, la reine lui soutint le bras.

— En vérité, reprit-elle, voilà un grand cœur ! Eh, ! que devient donc cette foudroyante accusation, Monsieur, puisque l’accusateur s’anéantit si pitoyablement devant l’accusée ? Quoi ! suis-je ici la fille des Césars ? Vous ai-je rappelé le sang impérial qui coule dans mes veines ? Est-ce que je me drape devant vous dans ma majesté de reine ? Non, Monsieur. Je descends au rang d’une femme vulgaire, en ce moment ; je m’humilie jusqu’à vous demander des preuves de ma faute, et vous tremblez ! vous hésitez ! vous tombez en défaillance ! Or ça, Monsieur, vous avez pourtant vu, vous avez entendu ; qu’est-ce donc que cela prouve ? — Madame, reprit Charny, cela prouve que vous avez sur moi une puissance qui me brise, qui m’écrase. Je crois rêver... et voilà pourquoi je ne tombe pas mort à vos pieds. — Vous croyez rêver, dit la reine. Vous croyez rêver et vous touchez la réalité ? Alors, Monsieur, comment n’auriez-vous pas rêvé quand on vous entourait de mensonge, quand on jouait ici même une scène préparée avec un art infernal ? Comment n’auriez-vous pas rêvé quand une apparition qui avait ma parfaite ressemblance se montrait devant vous ? Ne savez-vous pas que j’ai des ennemis acharnés à ma perte, et qui, au moyen d’une fausse reine ayant mes traits, ma voix, ma taille, ma démarche et des vêtements d’emprunt semblables aux miens, ne savez-vous pas qu’au moyen de cette comédienne habile on m’a compromise déjà dix fois, on a cherché à me flétrir, à me perdre ?... Eh ! mais, faut-il vous communiquer les rapports faits au roi lui-même par monsieur le lieutenant de police ?... Ah ! monsieur de Charny, vous qui brûlez, dites-vous, d’une passion si exaltée pour moi, vous qui m’avez voué un culte si profond, vous dérogez terriblement en m’obligeant à vous fournir des preuves si triviales en faveur de mon honneur et de ma dignité.

La reine, en achevant ces paroles, fixa sur lui un regard si tendre et si rayonnant à la fois, qu’il fut ébloui et se voilà le visage de ses deux mains.

— Madame ! s’écria-t-il, si vous êtes un ange, achevez de me sauver. — Un ange qui vous tend la main est un ami, dit la reine. Venez, et tâchez de vous guérir, monsieur le visionnaire.

Puis elle ajouta avec une adorable sérénité :

— Allons voir ensemble la porte par où s’enfuyait l’amant de cette reine.

Joyeuse, légère, prenant le bras de Charny, elle traversa presque en courant les pelouses qui séparaient les taillis du mur de ronde. Ils arrivèrent ainsi à une porte derrière laquelle se voyaient les traces des pieds des chevaux.

— C’est ici au dehors, dit Charny. — J’ai toutes les clés, répondit la reine. Ouvrez, Monsieur ; instruisons-nous.

Ils sortirent et se penchèrent pour voir. La lune sortit d’un nuage comme pour les aider dans leurs investigations.

Le blanc rayon s’attacha tendrement au beau visage de la reine qui s’appuyait sur le bras de Charny, en écoutant et en regardant les buissons d’alentour.

Lorsqu’elle se fut bien convaincue que personne n’était là, elle fit rentrer le gentilhomme.

— Adieu, dit-elle. Rentrez chez vous. A demain.

Elle lui serra la main, et sans un mot de plus elle s’éloigna rapidement sous les charmilles, dans la direction du château.

Au delà de cette porte qu’ils venaient de refermer, un homme se leva du milieu des buissons et disparut dans les bois qui bordent la route. Cet homme emportait en s’en allant le secret de la reine.