SCÈNE II
Un appartement dans le château.
On découvre Golaud étendu sur son lit; Mélisande
est à son chevet.
GOLAUD.
Ah! ah! tout va bien, cela ne sera rien. Mais je
ne puis m'expliquer comment cela s'est passé. Je
chassais tranquillement dans la forêt. Mon cheval
s'est emporté tout à coup, sans raison. A-t-il
vu quelque chose d'extraordinaire?… Je venais
d'entendre sonner les douze coups de midi. Au
douzième coup, il s'effraie subitement, et court,
comme un aveugle fou, contre un arbre. Je ne
sais plus ce qui est arrivé. Je suis tombé, et lui
doit être tombé sur moi. Je croyais avoir toute
la forêt sur la poitrine; je croyais que mon cœur
était déchiré. Mais mon cœur est solide. Il paraît
que ce n'est rien…
MÉLISANDE.
Voulez-vous boire un peu d'eau?
GOLAUD.
Merci, je n'ai pas soif.
MÉLISANDE.
Voulez-vous un autre oreiller?… Il y a une
petite tache de sang sur celui-ci.
GOLAUD.
Non, non; ce n'est pas la peine.
MÉLISANDE.
Est-ce bien sûr?… Vous ne souffrez pas trop?
GOLAUD.
Non, non, j'en ai vu bien d'autres. Je suis fait
au fer et au sang…
MÉLISANDE.
Fermez les yeux et tâchez de dormir. Je resterai
ici toute la nuit…
GOLAUD.
Non, non; je ne veux pas que tu te fatigues
ainsi. Je n'ai besoin de rien; je dormirai comme
un enfant… Qu'y a-t-il, Mélisande? Pourquoi
pleures-tu tout à coup?…
MÉLISANDE, fondant en larmes.
Je suis… Je suis malade ici…
GOLAUD.
Tu es malade?… Qu'as-tu donc, qu'as-tu donc,
Mélisande?…
MÉLISANDE.
Je ne sais pas… Je suis malade ici… Je préfère
vous le dire aujourd'hui; seigneur, je ne suis
pas heureuse ici…
GOLAUD.
Qu'est-il donc arrivé?… Quelqu'un t'a fait du
mal?… Quelqu'un t'aurait-il offensée?
MÉLISANDE.
Non, non; personne ne m'a fait le moindre
mal… Ce n'est pas cela…
GOLAUD.
Mais tu dois me cacher quelque chose?… Dis-moi
toute la vérité, Mélisande… Est-ce le roi?…
Est-ce ma mère?… Est-ce Pelléas?…
MÉLISANDE.
Non, non; ce n'est pas Pelléas. Ce n'est personne…
Vous ne pouvez pas me comprendre…
C'est quelque chose qui est plus fort que moi…
GOLAUD.
Voyons; sois raisonnable, Mélisande.—Que
veux-tu que je fasse?—Tu n'es plus une enfant.—Est-ce
moi que tu voudrais quitter?
MÉLISANDE.
Oh! non; ce n'est pas cela… Je voudrais m'en
aller avec vous… C'est ici, que je ne peux plus
vivre… Je sens que je ne vivrai plus longtemps…
GOLAUD.
Mais il faut une raison cependant. On va te
croire folle. On va croire à des rêves d'enfant.—Voyons,
est-ce Pelléas, peut-être?—Je crois
qu'il ne te parle pas souvent…
MÉLISANDE.
Si, si; il me parle parfois. Il ne m'aime pas, je
crois; je l'ai vu dans ses yeux… Mais il me parle
quand il me rencontre…
GOLAUD.
Il ne faut pas lui en vouloir. Il a toujours été
ainsi. Il est un peu étrange. Il changera, tu
verras; il est jeune…
MÉLISANDE.
Mais ce n'est pas cela… Ce n'est pas cela…
GOLAUD.
Qu'est-ce donc?—Ne peux-tu pas te faire à la
vie qu'on mène ici? Fait-il trop triste ici?—Il
est vrai que ce château est très vieux et très
sombre… Il est très froid et très profond. Et tous
ceux qui l'habitent sont déjà vieux. Et la campagne
peut sembler bien triste aussi, avec toutes
ses forêts, toutes ses vieilles forêts sans lumière.
Mais on peut égayer tout cela si l'on veut. Et
puis, la joie, la joie, on n'en a pas tous les jours;
il faut prendre les choses comme elles sont. Mais
dis-moi quelque chose; n'importe quoi; je ferai
tout ce que tu voudras…
MÉLISANDE.
Oui, c'est vrai… On ne voit jamais le ciel clair…
Je l'ai vu pour la première fois ce matin…
GOLAUD.
C'est donc cela qui te fait pleurer, ma pauvre
Mélisande?—Ce n'est donc que cela?—Tu
pleures de ne pas voir le ciel?—Voyons, tu n'es
plus à l'âge où l'on peut pleurer pour ces choses…
Et puis l'été n'est-il pas là? Tu vas voir le ciel
tous les jours.—Et puis l'année prochaine…
Voyons, donne-moi ta main; donne-moi tes deux
petites mains. Il lui prend les mains. Oh! ces
petites mains que je pourrais écraser comme des
fleurs…—Tiens, où est l'anneau que je t'avais
donné?
MÉLISANDE.
L'anneau?
GOLAUD.
Oui; la bague de nos noces, où est-elle?
MÉLISANDE.
Je crois… Je crois qu'elle est tombée…
GOLAUD.
Tombée?—Où est-elle tombée?…—Tu ne l'as
pas perdue?
MÉLISANDE.
Non, elle est tombée… elle doit être tombée…
Mais je ne sais pas où elle est…
GOLAUD.
Où est-elle?
MÉLISANDE.
Vous savez bien… vous savez bien… la grotte
au bord de la mer?
GOLAUD.
Oui.
MÉLISANDE.
Eh bien, c'est là… Il faut que ce soit là… Oui,
oui; je me rappelle… J'y suis allée ce matin,
ramasser des coquillages pour le petit Yniold… Il
y en a de très beaux… Elle a glissé de mon
doigt… puis la mer est entrée; et j'ai dû sortir
avant de l'avoir retrouvée.
GOLAUD.
Es-tu sûre que ce soit là?
MÉLISANDE.
Oui, oui; tout à fait sûre… Je l'ai sentie glisser…
GOLAUD.
Il faut aller la chercher tout de suite.
MÉLISANDE.
Maintenant?—tout de suite?—dans l'obscurité?
GOLAUD.
Maintenant, tout de suite, dans l'obscurité.
J'aimerais mieux avoir perdu tout ce que j'ai plutôt
que d'avoir perdu cette bague. Tu ne sais pas
ce que c'est. Tu ne sais pas d'où elle vient. La
mer sera très haute cette nuit. La mer viendra la
prendre avant toi… Dépêche-toi.
MÉLISANDE.
Je n'ose pas… Je n'ose pas aller seule…
GOLAUD.
Vas-y, vas-y avec n'importe qui. Mais il faut y
aller tout de suite, entends-tu?—Dépêche-toi;
demande à Pelléas d'y aller avec toi.
MÉLISANDE.
Pelléas?—Avec Pelléas?—Mais Pelléas ne
voudra pas…
GOLAUD.
Pelléas fera tout ce que tu lui demandes. Je
connais Pelléas mieux que toi. Vas-y, hâte-toi.
Je ne dormirai pas avant d'avoir la bague.
MÉLISANDE.
Oh! oh! Je ne suis pas heureuse!… Je ne suis
pas heureuse!
Elle sort en pleurant.
SCÈNE II
Un appartement dans le château.
On découvre Golaud étendu sur son lit; Mélisande
est à son chevet.
GOLAUD.
Ah! ah! tout va bien, cela ne sera rien. Mais je
ne puis m'expliquer comment cela s'est passé. Je
chassais tranquillement dans la forêt. Mon cheval
s'est emporté tout à coup, sans raison. A-t-il
vu quelque chose d'extraordinaire?… Je venais
d'entendre sonner les douze coups de midi. Au
douzième coup, il s'effraie subitement, et court,
comme un aveugle fou, contre un arbre. Je ne
sais plus ce qui est arrivé. Je suis tombé, et lui
doit être tombé sur moi. Je croyais avoir toute
la forêt sur la poitrine; je croyais que mon cœur
était déchiré. Mais mon cœur est solide. Il paraît
que ce n'est rien…
MÉLISANDE.
Voulez-vous boire un peu d'eau?
GOLAUD.
Merci, je n'ai pas soif.
MÉLISANDE.
Voulez-vous un autre oreiller?… Il y a une
petite tache de sang sur celui-ci.
GOLAUD.
Non, non; ce n'est pas la peine.
MÉLISANDE.
Est-ce bien sûr?… Vous ne souffrez pas trop?
GOLAUD.
Non, non, j'en ai vu bien d'autres. Je suis fait
au fer et au sang…
MÉLISANDE.
Fermez les yeux et tâchez de dormir. Je resterai
ici toute la nuit…
GOLAUD.
Non, non; je ne veux pas que tu te fatigues
ainsi. Je n'ai besoin de rien; je dormirai comme
un enfant… Qu'y a-t-il, Mélisande? Pourquoi
pleures-tu tout à coup?…
MÉLISANDE, fondant en larmes.
Je suis… Je suis malade ici…
GOLAUD.
Tu es malade?… Qu'as-tu donc, qu'as-tu donc,
Mélisande?…
MÉLISANDE.
Je ne sais pas… Je suis malade ici… Je préfère
vous le dire aujourd'hui; seigneur, je ne suis
pas heureuse ici…
GOLAUD.
Qu'est-il donc arrivé?… Quelqu'un t'a fait du
mal?… Quelqu'un t'aurait-il offensée?
MÉLISANDE.
Non, non; personne ne m'a fait le moindre
mal… Ce n'est pas cela…
GOLAUD.
Mais tu dois me cacher quelque chose?… Dis-moi
toute la vérité, Mélisande… Est-ce le roi?…
Est-ce ma mère?… Est-ce Pelléas?…
MÉLISANDE.
Non, non; ce n'est pas Pelléas. Ce n'est personne…
Vous ne pouvez pas me comprendre…
C'est quelque chose qui est plus fort que moi…
GOLAUD.
Voyons; sois raisonnable, Mélisande.—Que
veux-tu que je fasse?—Tu n'es plus une enfant.—Est-ce
moi que tu voudrais quitter?
MÉLISANDE.
Oh! non; ce n'est pas cela… Je voudrais m'en
aller avec vous… C'est ici, que je ne peux plus
vivre… Je sens que je ne vivrai plus longtemps…
GOLAUD.
Mais il faut une raison cependant. On va te
croire folle. On va croire à des rêves d'enfant.—Voyons,
est-ce Pelléas, peut-être?—Je crois
qu'il ne te parle pas souvent…
MÉLISANDE.
Si, si; il me parle parfois. Il ne m'aime pas, je
crois; je l'ai vu dans ses yeux… Mais il me parle
quand il me rencontre…
GOLAUD.
Il ne faut pas lui en vouloir. Il a toujours été
ainsi. Il est un peu étrange. Il changera, tu
verras; il est jeune…
MÉLISANDE.
Mais ce n'est pas cela… Ce n'est pas cela…
GOLAUD.
Qu'est-ce donc?—Ne peux-tu pas te faire à la
vie qu'on mène ici? Fait-il trop triste ici?—Il
est vrai que ce château est très vieux et très
sombre… Il est très froid et très profond. Et tous
ceux qui l'habitent sont déjà vieux. Et la campagne
peut sembler bien triste aussi, avec toutes
ses forêts, toutes ses vieilles forêts sans lumière.
Mais on peut égayer tout cela si l'on veut. Et
puis, la joie, la joie, on n'en a pas tous les jours;
il faut prendre les choses comme elles sont. Mais
dis-moi quelque chose; n'importe quoi; je ferai
tout ce que tu voudras…
MÉLISANDE.
Oui, c'est vrai… On ne voit jamais le ciel clair…
Je l'ai vu pour la première fois ce matin…
GOLAUD.
C'est donc cela qui te fait pleurer, ma pauvre
Mélisande?—Ce n'est donc que cela?—Tu
pleures de ne pas voir le ciel?—Voyons, tu n'es
plus à l'âge où l'on peut pleurer pour ces choses…
Et puis l'été n'est-il pas là? Tu vas voir le ciel
tous les jours.—Et puis l'année prochaine…
Voyons, donne-moi ta main; donne-moi tes deux
petites mains. Il lui prend les mains. Oh! ces
petites mains que je pourrais écraser comme des
fleurs…—Tiens, où est l'anneau que je t'avais
donné?
MÉLISANDE.
L'anneau?
GOLAUD.
Oui; la bague de nos noces, où est-elle?
MÉLISANDE.
Je crois… Je crois qu'elle est tombée…
GOLAUD.
Tombée?—Où est-elle tombée?…—Tu ne l'as
pas perdue?
MÉLISANDE.
Non, elle est tombée… elle doit être tombée…
Mais je ne sais pas où elle est…
GOLAUD.
Où est-elle?
MÉLISANDE.
Vous savez bien… vous savez bien… la grotte
au bord de la mer?
GOLAUD.
Oui.
MÉLISANDE.
Eh bien, c'est là… Il faut que ce soit là… Oui,
oui; je me rappelle… J'y suis allée ce matin,
ramasser des coquillages pour le petit Yniold… Il
y en a de très beaux… Elle a glissé de mon
doigt… puis la mer est entrée; et j'ai dû sortir
avant de l'avoir retrouvée.
GOLAUD.
Es-tu sûre que ce soit là?
MÉLISANDE.
Oui, oui; tout à fait sûre… Je l'ai sentie glisser…
GOLAUD.
Il faut aller la chercher tout de suite.
MÉLISANDE.
Maintenant?—tout de suite?—dans l'obscurité?
GOLAUD.
Maintenant, tout de suite, dans l'obscurité.
J'aimerais mieux avoir perdu tout ce que j'ai plutôt
que d'avoir perdu cette bague. Tu ne sais pas
ce que c'est. Tu ne sais pas d'où elle vient. La
mer sera très haute cette nuit. La mer viendra la
prendre avant toi… Dépêche-toi.
MÉLISANDE.
Je n'ose pas… Je n'ose pas aller seule…
GOLAUD.
Vas-y, vas-y avec n'importe qui. Mais il faut y
aller tout de suite, entends-tu?—Dépêche-toi;
demande à Pelléas d'y aller avec toi.
MÉLISANDE.
Pelléas?—Avec Pelléas?—Mais Pelléas ne
voudra pas…
GOLAUD.
Pelléas fera tout ce que tu lui demandes. Je
connais Pelléas mieux que toi. Vas-y, hâte-toi.
Je ne dormirai pas avant d'avoir la bague.
MÉLISANDE.
Oh! oh! Je ne suis pas heureuse!… Je ne suis
pas heureuse!
Elle sort en pleurant.