SCÈNE I
Un corridor dans le château.
PELLÉAS.
Où vas-tu? Il faut que je te parle ce soir. Te
verrai-je?
MÉLISANDE.
Oui.
PELLÉAS.
Je sors de la chambre de mon père. Il va
mieux. Le médecin nous a dit qu'il était sauvé.
Il m'a reconnu. Il m'a pris la main, et il m'a dit
de cet air étrange qu'il a depuis qu'il est malade:
«Est-ce toi, Pelléas? Tiens, je ne l'avais jamais
remarqué, mais tu as le visage grave et amical de
ceux qui ne vivront pas longtemps. Il faut
voyager; il faut voyager…» C'est étrange; je vais
lui obéir… Ma mère l'écoutait et pleurait de joie.
Tu ne t'en es pas aperçue? Toute la maison semble
déjà revivre, on entend respirer, on entend
marcher… Écoute, j'entends parler derrière cette
porte. Vite, vite, réponds vite, où te verrai-je?
MÉLISANDE.
Où veux-tu?
PELLÉAS.
Dans le parc: près de la fontaine des aveugles?
Veux-tu? Viendras-tu?
MÉLISANDE.
Oui.
PELLÉAS.
Ce sera le dernier soir. Je vais voyager comme
mon père l'a dit. Tu ne me verras plus…
MÉLISANDE.
Ne dis pas cela, Pelléas… Je te verrai toujours;
je te regarderai toujours…
PELLÉAS.
Tu auras beau regarder… Je serai si loin que
tu ne pourras plus me voir.
MÉLISANDE.
Qu'est-il arrivé, Pelléas? Je ne comprends
plus ce que tu dis…
PELLÉAS.
Va-t'en, va-t'en, séparons-nous. J'entends
parler derrière cette porte.
Ils sortent séparément.
Puis Arkël entre accompagné de Mélisande.
ARKEL.
Maintenant que le père de Pelléas est sauvé, et
que la maladie, la vieille servante de la mort, a
quitté le château, un peu de joie et un peu de
soleil vont enfin rentrer dans la maison… Il était
temps!—Car depuis ta venue, on n'a vécu ici
qu'en chuchotant autour d'une chambre fermée…
Et vraiment, j'avais pitié de toi, Mélisande…
Je t'observais, tu étais là, insouciante
peut-être, mais avec l'air étrange et égaré de
quelqu'un qui attendrait toujours un grand
malheur, au soleil, dans un beau jardin… Je ne
puis pas expliquer… Mais j'étais triste de te voir
ainsi; car tu es trop jeune et trop belle pour
vivre déjà, jour et nuit, sous l'haleine de la mort…
Mais à présent tout cela va changer. A mon âge,—et
c'est peut-être là le fruit le plus sûr de ma
vie,—à mon âge, j'ai acquis je ne sais quelle foi
à la fidélité des événements, et j'ai toujours vu que
tout être jeune et beau, créait autour de lui des
événements jeunes, beaux et heureux… Et c'est
toi, maintenant, qui vas ouvrir la porte à l'ère
nouvelle que j'entrevois… Viens ici; pourquoi
restes-tu là sans répondre et sans lever les yeux?—Je
ne t'ai embrassée qu'une seule fois jusqu'ici, le
jour de ta venue; et cependant, les vieillards ont
besoin de toucher quelquefois de leurs lèvres, le
front d'une femme ou la joue d'un enfant, pour
croire encore à la fraîcheur de la vie et éloigner
un moment les menaces de la mort. As-tu peur
de mes vieilles lèvres? Comme j'avais pitié de toi
ces mois-ci!…
MÉLISANDE.
Grand-père, je n'étais pas malheureuse…
ARKEL.
Laisse-moi te regarder ainsi, de tout près, un
moment… on a tant besoin de beauté aux côtés
de la mort…
Entre Golaud.
GOLAUD.
Pelléas part ce soir.
ARKEL.
Tu as du sang sur le front.—Qu'as-tu fait?
GOLAUD.
Rien, rien… J'ai passé au travers d'une haie
d'épines…
MÉLISANDE.
Baissez un peu la tête, seigneur… Je vais
essuyer votre front…
GOLAUD, la repoussant.
Je ne veux pas que tu me touches, entends-tu?
Va-t'en, va-t'en!—Je ne te parle pas.—Où est
mon épée?—Je venais chercher mon épée…
MÉLISANDE.
Ici; sur le prie-Dieu.
GOLAUD.
Apporte-la. A Arkël. On vient encore de
trouver un paysan mort de faim, le long de la
mer. On dirait qu'ils tiennent tous à mourir sous
nos yeux.—A Mélisande. Eh bien, mon épée?—Pourquoi
tremblez-vous ainsi? Je ne vais pas
vous tuer. Je voulais simplement examiner la
lame. Je n'emploie pas l'épée à ces usages. Pourquoi
m'examinez-vous comme un pauvre?—Je
ne viens pas vous demander l'aumône. Vous
espérez voir quelque chose dans mes yeux, sans
que je voie quelque chose dans les vôtres?—Croyez-vous
que je sache quelque chose?—A
Arkël. Voyez-vous ces grands yeux?—On
dirait qu'ils sont fiers d'être riches…
ARKEL.
Je n'y vois qu'une grande innocence…
GOLAUD.
Une grande innocence!… Ils sont plus grands
que l'innocence!… Ils sont plus purs que les yeux
d'un agneau… Ils donneraient à Dieu des leçons
d'innocence! Une grande innocence! Écoutez:
j'en suis si près que je sens la fraîcheur de leurs
cils quand ils clignent; et cependant, je suis
moins loin des grands secrets de l'autre monde
que du plus petit secret de ces yeux!… Une grande
innocence!… Plus que de l'innocence! On dirait
que les anges du ciel y célèbrent sans cesse un
baptême!… Je les connais ces yeux! Je les ai vus
à l'œuvre! Fermez-les! Fermez-les! ou je vais les
fermer pour longtemps!…—Ne mettez pas
ainsi votre main à la gorge; je dis une chose très
simple… Je n'ai pas d'arrière-pensée… Si j'avais
une arrière-pensée, pourquoi ne la dirais-je pas?
Ah! ah!—ne tâchez pas de fuir!—Ici!—Donnez-moi
cette main!—Ah! vos mains sont
trop chaudes… Allez-vous-en! Votre chair me
dégoûte!… Il ne s'agit plus de fuir à présent!—Il
la saisit par les cheveux.—Vous allez me
suivre à genoux!—A genoux!—A genoux
devant moi!—Ah! ah! vos longs cheveux servent
enfin à quelque chose!… A droite et puis à
gauche!—A gauche et puis à droite!—Absalon!
Absalon!—En avant! en arrière! Jusqu'à
terre! jusqu'à terre!… Vous voyez, vous voyez;
je ris déjà comme un vieillard…
ARKEL, accourant.
Golaud!…
GOLAUD, affectant un calme soudain.
Vous ferez comme il vous plaira, voyez-vous.—Je
n'attache aucune importance à cela.—Je
suis trop vieux; et puis, je ne suis pas un espion.
J'attendrai le hasard; et alors… Oh! alors!…
simplement parce que c'est l'usage; simplement
parce que c'est l'usage…
Il sort.
ARKEL.
Qu'a-t-il donc?—Il est ivre?
MÉLISANDE, en larmes.
Non, non; mais il ne m'aime plus… Je ne suis
pas heureuse!…
ARKEL.
Si j'étais Dieu, j'aurais pitié du cœur des
hommes…
SCÈNE I
Un corridor dans le château.
PELLÉAS.
Où vas-tu? Il faut que je te parle ce soir. Te
verrai-je?
MÉLISANDE.
Oui.
PELLÉAS.
Je sors de la chambre de mon père. Il va
mieux. Le médecin nous a dit qu'il était sauvé.
Il m'a reconnu. Il m'a pris la main, et il m'a dit
de cet air étrange qu'il a depuis qu'il est malade:
«Est-ce toi, Pelléas? Tiens, je ne l'avais jamais
remarqué, mais tu as le visage grave et amical de
ceux qui ne vivront pas longtemps. Il faut
voyager; il faut voyager…» C'est étrange; je vais
lui obéir… Ma mère l'écoutait et pleurait de joie.
Tu ne t'en es pas aperçue? Toute la maison semble
déjà revivre, on entend respirer, on entend
marcher… Écoute, j'entends parler derrière cette
porte. Vite, vite, réponds vite, où te verrai-je?
MÉLISANDE.
Où veux-tu?
PELLÉAS.
Dans le parc: près de la fontaine des aveugles?
Veux-tu? Viendras-tu?
MÉLISANDE.
Oui.
PELLÉAS.
Ce sera le dernier soir. Je vais voyager comme
mon père l'a dit. Tu ne me verras plus…
MÉLISANDE.
Ne dis pas cela, Pelléas… Je te verrai toujours;
je te regarderai toujours…
PELLÉAS.
Tu auras beau regarder… Je serai si loin que
tu ne pourras plus me voir.
MÉLISANDE.
Qu'est-il arrivé, Pelléas? Je ne comprends
plus ce que tu dis…
PELLÉAS.
Va-t'en, va-t'en, séparons-nous. J'entends
parler derrière cette porte.
Ils sortent séparément.
Puis Arkël entre accompagné de Mélisande.
ARKEL.
Maintenant que le père de Pelléas est sauvé, et
que la maladie, la vieille servante de la mort, a
quitté le château, un peu de joie et un peu de
soleil vont enfin rentrer dans la maison… Il était
temps!—Car depuis ta venue, on n'a vécu ici
qu'en chuchotant autour d'une chambre fermée…
Et vraiment, j'avais pitié de toi, Mélisande…
Je t'observais, tu étais là, insouciante
peut-être, mais avec l'air étrange et égaré de
quelqu'un qui attendrait toujours un grand
malheur, au soleil, dans un beau jardin… Je ne
puis pas expliquer… Mais j'étais triste de te voir
ainsi; car tu es trop jeune et trop belle pour
vivre déjà, jour et nuit, sous l'haleine de la mort…
Mais à présent tout cela va changer. A mon âge,—et
c'est peut-être là le fruit le plus sûr de ma
vie,—à mon âge, j'ai acquis je ne sais quelle foi
à la fidélité des événements, et j'ai toujours vu que
tout être jeune et beau, créait autour de lui des
événements jeunes, beaux et heureux… Et c'est
toi, maintenant, qui vas ouvrir la porte à l'ère
nouvelle que j'entrevois… Viens ici; pourquoi
restes-tu là sans répondre et sans lever les yeux?—Je
ne t'ai embrassée qu'une seule fois jusqu'ici, le
jour de ta venue; et cependant, les vieillards ont
besoin de toucher quelquefois de leurs lèvres, le
front d'une femme ou la joue d'un enfant, pour
croire encore à la fraîcheur de la vie et éloigner
un moment les menaces de la mort. As-tu peur
de mes vieilles lèvres? Comme j'avais pitié de toi
ces mois-ci!…
MÉLISANDE.
Grand-père, je n'étais pas malheureuse…
ARKEL.
Laisse-moi te regarder ainsi, de tout près, un
moment… on a tant besoin de beauté aux côtés
de la mort…
Entre Golaud.
GOLAUD.
Pelléas part ce soir.
ARKEL.
Tu as du sang sur le front.—Qu'as-tu fait?
GOLAUD.
Rien, rien… J'ai passé au travers d'une haie
d'épines…
MÉLISANDE.
Baissez un peu la tête, seigneur… Je vais
essuyer votre front…
GOLAUD, la repoussant.
Je ne veux pas que tu me touches, entends-tu?
Va-t'en, va-t'en!—Je ne te parle pas.—Où est
mon épée?—Je venais chercher mon épée…
MÉLISANDE.
Ici; sur le prie-Dieu.
GOLAUD.
Apporte-la. A Arkël. On vient encore de
trouver un paysan mort de faim, le long de la
mer. On dirait qu'ils tiennent tous à mourir sous
nos yeux.—A Mélisande. Eh bien, mon épée?—Pourquoi
tremblez-vous ainsi? Je ne vais pas
vous tuer. Je voulais simplement examiner la
lame. Je n'emploie pas l'épée à ces usages. Pourquoi
m'examinez-vous comme un pauvre?—Je
ne viens pas vous demander l'aumône. Vous
espérez voir quelque chose dans mes yeux, sans
que je voie quelque chose dans les vôtres?—Croyez-vous
que je sache quelque chose?—A
Arkël. Voyez-vous ces grands yeux?—On
dirait qu'ils sont fiers d'être riches…
ARKEL.
Je n'y vois qu'une grande innocence…
GOLAUD.
Une grande innocence!… Ils sont plus grands
que l'innocence!… Ils sont plus purs que les yeux
d'un agneau… Ils donneraient à Dieu des leçons
d'innocence! Une grande innocence! Écoutez:
j'en suis si près que je sens la fraîcheur de leurs
cils quand ils clignent; et cependant, je suis
moins loin des grands secrets de l'autre monde
que du plus petit secret de ces yeux!… Une grande
innocence!… Plus que de l'innocence! On dirait
que les anges du ciel y célèbrent sans cesse un
baptême!… Je les connais ces yeux! Je les ai vus
à l'œuvre! Fermez-les! Fermez-les! ou je vais les
fermer pour longtemps!…—Ne mettez pas
ainsi votre main à la gorge; je dis une chose très
simple… Je n'ai pas d'arrière-pensée… Si j'avais
une arrière-pensée, pourquoi ne la dirais-je pas?
Ah! ah!—ne tâchez pas de fuir!—Ici!—Donnez-moi
cette main!—Ah! vos mains sont
trop chaudes… Allez-vous-en! Votre chair me
dégoûte!… Il ne s'agit plus de fuir à présent!—Il
la saisit par les cheveux.—Vous allez me
suivre à genoux!—A genoux!—A genoux
devant moi!—Ah! ah! vos longs cheveux servent
enfin à quelque chose!… A droite et puis à
gauche!—A gauche et puis à droite!—Absalon!
Absalon!—En avant! en arrière! Jusqu'à
terre! jusqu'à terre!… Vous voyez, vous voyez;
je ris déjà comme un vieillard…
ARKEL, accourant.
Golaud!…
GOLAUD, affectant un calme soudain.
Vous ferez comme il vous plaira, voyez-vous.—Je
n'attache aucune importance à cela.—Je
suis trop vieux; et puis, je ne suis pas un espion.
J'attendrai le hasard; et alors… Oh! alors!…
simplement parce que c'est l'usage; simplement
parce que c'est l'usage…
Il sort.
ARKEL.
Qu'a-t-il donc?—Il est ivre?
MÉLISANDE, en larmes.
Non, non; mais il ne m'aime plus… Je ne suis
pas heureuse!…
ARKEL.
Si j'étais Dieu, j'aurais pitié du cœur des
hommes…