iii
La période qui s’écoula de 1810 à 1846 vit se former, sur la côte du Pacifique, une société aimablement paresseuse, élégante, naïve et brave comme les aristocraties coloniales essaimées par la vieille Espagne dans les solitudes du nouveau monde. Étant pour la plupart de sang très pur, ces Californiens méprisaient un peu la République mexicaine devenue leur mère patrie, mais ils obéissaient à ses lois sans résistance. Ce qu’ils aimaient surtout, c’étaient l’atmosphère cristalline, les soirs embrasés, l’alternance heureuse des plaines, des bois et des monts, la grande houle de l’océan sur les grèves dorées et cette effervescence joyeuse de la nature qui, chaque printemps, revêt le pays d’un manteau de fleurs aux nuances triomphales. Éparpillés sur ce vaste territoire, se grisant d’air irrespiré, adorant le sport et la musique, ils se donnaient les uns aux autres une hospitalité charmante. Le galop et la sérénade rythmaient leur vie.
Point d’industries, bien entendu ; pas même le désir d’en établir. Les objets manufacturés leur arrivaient à de longs intervalles : ils les payaient fort cher et n’en prenaient nul souci. À partir de 1822, il y eut un commerce régulier avec Boston, par la voie de Panama. Puis, vers 1826, les premiers trappeurs apparurent, venant des montagnes Rocheuses, de ces profondeurs inconnues et terribles vers lesquelles on ne tournait que des regards craintifs, comme les enfants qui ont peur des recoins obscurs. Bancroft estime qu’en 1830 il y avait quatre mille blancs en Californie, et qu’en 1846, à la veille de la conquête, ils étaient environ dix mille.
Les troubles commencèrent en 1829. Le ranchero Solis, ancien convict, groupa quelques soldats dont la solde était en retard ; il y eut un petit combat près de Santa Barbara, une de ces batailles honnêtement inoffensives où l’on brûle beaucoup de poudre et à la suite desquelles on publie un grand nombre d’ordres du jour. En 1836, une sérieuse tentative d’émancipation força le Mexique à reconnaître pour gouverneur le chef du mouvement insurrectionnel, Alvarado. On prévoyait déjà que les États-Unis entreraient bientôt en scène. Cette même année 1836, le Texas s’était révolté. — Dans la nuit du 6 mars, 170 Texiens assiégés depuis onze jours dans l’église de l’Alamo par 4.000 Mexicains avaient péri jusqu’au dernier. Santa Ana, vainqueur, avait fait amonceler leurs corps sur un bûcher monstrueux et avait froidement contemplé la flamme qui les dévorait. De ces cendres immortelles la République texienne était sortie. Mais on savait qu’elle ne durerait pas. À Washington, l’annexion du Texas était décidée, en principe, même au prix d’une guerre avec le Mexique. Aussi une frégate américaine croisait-elle sur les côtes de Californie : son commandant devait, à la première nouvelle des hostilités, débarquer et prendre possession du pays en arborant le drapeau étoilé.
Entre temps, le nombre des Américains augmentait. Des négociants de l’Est, gens entreprenants, quelques-uns fort distingués, s’étaient établis aux environs de Yerba Buena, le minuscule petit village qui allait devenir San Francisco. Dans la vallée de Sacramento, il y avait tout un « settlement » d’aventuriers ou, comme l’on disait, de « pionniers », et parmi eux, quelques impatients qui s’avisèrent un beau jour de peindre un ours sur un drapeau en manière d’armoiries et de proclamer une République indépendante. On rapporte à ce sujet une anecdote assez typique. Ces néo-républicains, désireux de se procurer quelque otage de marque, descendirent pompeusement à Sonoma, le bourg voisin, pour s’emparer du général Vallejo qui y vivait tranquillement en militaire devenu planteur. Le général reçut fort bien ses visiteurs et fit apporter des rafraîchissements pour aider leurs délégués dans la rédaction de l’acte de capitulation. Ce fut un peu comme dans l’arche de Noé. Délégués sur délégués pénétrèrent dans la maison et ne reparurent plus. Un patriote indigné et incorruptible, entré le dernier, les trouva tous ivres morts dans le salon.
Des rumeurs absurdes circulaient dans le pays. On prêtait aux représentants du gouvernement mexicain des projets sanglants et on interprétait la présence de l’amiral anglais Seymour dans les eaux californiennes comme une menace éventuelle de conquête de la part de l’Angleterre. Un jeune officier des États-Unis, le capitaine (depuis général) Fremont, qui dirigeait une expédition topographique dans la Sierra Nevada, eut le tort d’ajouter foi à ces racontars et de se donner à lui-même la mission de conquérir la Californie sur un ennemi imaginaire. Comme un fruit mûr se détache de l’arbre, la Californie allait paisiblement tomber entre les mains du consul Larkin qui représentait les États-Unis avec autant de zèle que de mesure et de tact. Les violences inutiles de Fremont, les ridicules rodomontades du commodore Stockton, la loi martiale établie sans motif furent autant de maladresses dont les conséquences devaient être graves[4]. Il y eut une rébellion dans le Sud ; il fallut évacuer Los Angeles et Santa-Barbara, et le général Kearny, qui venait d’accomplir en se promenant la facile conquête du Nouveau-Mexique, se fit battre par les insurgés. Les Américains étaient évidemment les plus forts ; ils n’eurent pas de peine à reprendre Los Angeles et le bon sens leur dicta ensuite une amnistie générale. Mais les haines de races étaient nées ; jusqu’en 1858 elles devaient occasionner des crimes dans les comtés du Sud et la guerre sociale ne devait plus cesser qu’après la disparition définitive des vaincus. Ils avaient perdu leur indépendance, ils allaient perdre leurs fortunes. Les vastes domaines qu’ils tenaient de la métropole avaient des limites vagues et la propriété en était fixée par des titres incomplets. Le flot montant des émigrants empiéta sur eux : des procès sans nombre s’engagèrent. Ils les perdirent ou se ruinèrent pour les gagner et bientôt il n’y eut plus pour eux d’autre alternative que de quitter le pays ou de tomber dans la misère. Quelques-uns de leurs descendants y sont encore.
Et soudain, comme la Californie cherchait à se pacifier et à s’organiser, le cyclone de l’or éclata. Nulle météorologie n’avait pu le prévoir. Le 19 janvier 1848, un ouvrier qui travaillait à la construction d’une scierie hydraulique à Coloma, dans la région de Sacramento, trouva les premières pépites. Il les porta à San-Francisco[5] où elles furent exposées aux regards de tous. En un clin d’œil, la ville se vida. Le 29 mai, le journal le Californien suspendait sa publication, faute de lecteurs. Dès la fin de juillet, les mines avaient produit 250.000 dollars et la nouvelle s’était répandue comme une traînée de poudre. On arrivait de partout, de Los Angeles, de l’Orégon, des îles Hawaï, du Mexique, du Chili. Annoncée le 20 septembre à Baltimore, la découverte de l’or provoqua d’abord des sourires d’incrédulité, mais bientôt le doute ne fut plus permis ; le cyclone arrivait. Août et septembre avaient produit 600.000 dollars (3 millions de francs). Une folie spéciale s’emparait de tous : on vit des mariages se rompre, des familles se désorganiser et des agences d’émigration se fonder. Des prédicateurs, qui montaient en chaire un dimanche pour anathématiser le culte idolâtre du veau d’or, étaient en route le dimanche suivant. En quelques mois, le chiffre de la population, en Californie, tripla. À la fin de janvier 1849, quatre-vingt-dix vaisseaux chargés de monde avaient quitté les ports de l’Est et soixante-dix autres se préparaient à les suivre. Cette même année 1849 produisit 1.500.000 dollars et amena 100.000 émigrants. En 1850, on compta 3 millions de dollars. En 1851, on passa à 34 millions et en 1852, à 46 (230 millions de francs). À la fin de cette année-là, la population s’élevait à 255.000 âmes. Entre temps, une constitution avait été votée et la Californie avait pris rang dans l’Union, malgré la violente opposition des sénateurs sudistes, lesquels voyaient s’augmenter ainsi le nombre des États anti-esclavagistes.
San-Francisco n’avait pas de trottoirs, mais possédait un grand nombre de criminels, repris de justice, échappés du bagne, qui multipliaient les mauvais coups. L’émigration avait amené deux catégories de citoyens : une élite d’hommes énergiques, intelligents et tenaces, et une élite d’hommes débauchés, paresseux et malhonnêtes. Les premiers se réunirent pour pendre les seconds. C’est ce qu’on a appelé le « Comité de Vigilance » de 1851. Il y en eut un second en 1866. L’un et l’autre furent absolument remarquables pour l’esprit pratique qui présida à leur organisation, la correction des enquêtes, la fermeté et la modération des jugements. Il y eut peu d’exécutions : elles suffirent à inspirer aux criminels une salutaire terreur.
Dans les mines, on jouait volontiers du couteau. Des campements étranges, sommairement établis dans un repli de montagne, réunissaient les Européens décavés et les Yankees avides. Des fortunes se faisaient et se défaisaient au jeu. La bête humaine se montrait dans toute sa sauvagerie, sans frein et sans loi.
Pauvre Californie ! Les véritables richesses de son sol privilégié demeuraient inconnues, attendant la fin du mauvais rêve et la venue du bon ouvrier.