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Classiquesen Ligne

ii


Le soleil tout-puissant paraît, au premier abord, avoir desséché, jusqu’en ses assises profondes, cette longue presqu’île qui allonge entre l’océan Pacifique et la mer Vermeille l’aridité de ses roches et de ses sables. C’est la Basse-Californie que Fernand Cortez visita en 1537 : son nom lui vient, dit-on, d’une vieille chanson espagnole qui célébrait les richesses et les beautés des régions inconnues, situées au nord-ouest de Mexico ; et, après tout, la vieille chanson ne mentait pas ; les métaux précieux sortis du sol californien sont là pour l’attester.

Presque à la pointe de la presqu’île, bâtie dans un lit de torrent sans eau, abritée par un promontoire rocheux, La Paz fait vis-à-vis au port de Mazatlan, situé dans la province mexicaine de Sinaloa. Le district environnant n’est pas sans importance au point de vue agricole, mais le sous-sol en constitue la principale richesse. Les mines d’or et d’argent y abondent. On prétend que jadis, au temps des Jésuites, leur production atteignait un chiffre mensuel de plusieurs millions. Beaucoup de légendes et d’histoires dramatiques se content à ce sujet : les galeries les plus riches auraient été obstruées en 1767, lors du renvoi des Jésuites, et les Indiens, depuis lors, auraient fidèlement gardé le secret de l’exploitation interrompue.

À deux cent cinquante kilomètres de La Paz, la petite ville de Loreto, assise au bord de la mer Vermeille, recueille ses souvenirs et reçoit des pèlerins : elle est encore le centre religieux du pays et l’on y vient de très loin allumer des cierges en l’honneur de la Vierge Marie. C’est là qu’en 1697 le missionnaire jésuite Salvatierra fonda la première mission fortifiée, pour la conquête du sol et la conversion obligatoire des indigènes, et c’est là aussi que, le 24 novembre 1768, le Père franciscain Junipero Serra, natif de Majorque, débarqua avec quinze autres Pères pour succéder aux Jésuites expulsés l’année précédente.

Il ne s’agissait pas seulement de conserver les missions des Jésuites, mais d’en créer de nouvelles, en montant vers le nord, par où pouvait venir l’Anglais, en ce temps-là le rival redouté de l’Espagnol. Le gouvernement de Madrid avait traité avec les Franciscains. Il assurait à chaque Père environ quatre cents piastres par an et leur donnait aussi quelques soldats pour les protéger. Ceux-ci devaient vivre dans un presidio proche de la mission. Il était entendu également que l’on établirait le plus tôt possible des pueblos ou villages destinés à devenir des centres de colonisation. Mais ces préoccupations matérielles tourmentaient peu la sainte âme du Père Junipero Serra. Il ne songeait, lui, qu’à baptiser les Indiens. Qu’importait le reste ? Le monde lui était indifférent : il restait insensible au charme des plus innocentes distractions et tenait les yeux fixés, par delà les horizons de la vie, sur une éternité naïvement paisible. Il était, d’ailleurs, bon et doux, et sa biographie, que son ami et successeur, le Père Palou, nous a laissée, légitime fort bien l’enthousiasme avec lequel la Californie, en 1884, a célébré le centenaire de sa mort.

Une ligne conventionnelle partant de Yuma, où le Rio Colorado, sorti des sublimes horreurs du Grand-Cañon, se jette dans la mer Vermeille, et aboutissant à la baie de San-Diego sur l’océan Pacifique, sépare aujourd’hui la Basse-Californie restée mexicaine, de la Californie proprement dite, devenue yankee. La baie de San Diego fut la première conquête franciscaine. On organisa quatre expéditions pour s’y rendre. Un petit navire, le San-Carlos, partit du cap San-Lucas le 11 janvier 1769, portant vingt-cinq soldats. Il paraît, chose difficile à expliquer, qu’il lui fallut trois mois et demi pour faire la route. Un autre, le San-Antonio, mit à la voile le mois suivant. Par la voie de terre venaient le Père Crespi, accompagné du capitaine Rivera, et le Père Serra, escorté par le capitaine Portala. Le 11 juillet, la mission de San-Diego était fondée ; une grand’messe fut chantée en plein air, et la prise de possession se fit en grande solennité, au nom du roi d’Espagne.

Tout aussitôt, le Père Crespi et le capitaine Portala furent chargés par le Père Serra de pousser une reconnaissance dans l’intérieur des terres : il s’agissait de retrouver la baie de Monterey, découverte et décrite vers 1602 par Sébastien Vizcaino. Les deux voyageurs ne la trouvèrent pas ; ils errèrent le long des berges de la Salinas : c’était à l’automne. Dans la vallée roussie, les ground squirrels, ces gros écureuils gris qui ne savent pas grimper, jouaient gauchement ; des chênes très sombres tachetaient les collines aux nuances fauves et aux reflets cuivrés, formant un de ces paysages bizarres comme on en voit, sans y croire, sur les paravents japonais ; et le soir, l’éblouissante féerie des couchers de soleil charmait leurs regards et soutenait leur constance. Ils allèrent ainsi, apercevant peut-être quelques traces laissées par les tribus indiennes, bien que ces parages fussent peu fréquentés, mais ne rencontrant aucun obstacle sur leur route. Ils passèrent au pied des monts que couronne aujourd’hui l’observatoire de Lick et traversèrent la plaine où l’Université de Palo Alto étend le réseau de ses cloîtres de granit rouge. Puis, un beau soir, la baie de San Francisco leur apparut, cerclée de collines, à demi couverte par les brumes nacrées, avec ses îles et ses îlots, et les roches qui gardent son étroite et mystérieuse entrée sur l’Océan. Sauf les phoques, qui doivent être des gens routiniers, et, sans doute, faisaient déjà leurs délices d’habiter sur ces roches, tout cela était désert. Qu’eût pensé le pauvre franciscain, si, par une fente ouverte sur l’avenir, il avait pu apercevoir, se faisant vis-à-vis sur la baie, ces deux puissantes cités, San-Francisco et Oakland, avec leurs faubourgs, leurs chemins de fer, leurs télégraphes, leurs clochers et les immenses bacs à vapeur qui vont de l’une à l’autre, remuant lourdement les eaux laiteuses ?

Pendant ce temps, on souffrait cruellement à San-Diego : les provisions attendues n’arrivaient pas ; sans doute, le navire qui les apportait avait fait naufrage. Le Père Serra assembla son conseil, et la retraite vers Loreto fut décidée. Mais le lendemain, au jour levant, on aperçut enfin la voile tant désirée et les projets de marche en avant furent repris. Une nouvelle expédition, partie le 16 avril, découvrit enfin la baie de Monterey : elle était bien telle que Vizcaino l’avait décrite cent soixante-sept ans plus tôt. Le 3 juin, la mission de San-Carlos fut fondée : un presidio, situé à peu de distance, devait la protéger. Des Indiens se trouvaient là. « Effrayés par les décharges de mousqueterie, ils s’abstinrent pendant quelques jours de prendre contact avec les blancs. Mais bientôt ils s’approchèrent, confiants, et furent amicalement reçus[1]. »

Quand la nouvelle de cette fondation parvint à Mexico, le 10 août 1770, elle y causa un grand enthousiasme ; un Te Deum fut chanté, le canon tonna et le marquis de Croix, vice-roi en exercice, reçut solennellement les félicitations de ses administrés, comme si le nombre de toutes les Espagnes se fût trouvé accru par le fait.

Monterey devint bien vite le centre et le point de ralliement des établissements espagnols. Des expéditions nombreuses en partirent dont l’une, en 1772, remonta jusqu’à la vallée de Sacramento. Enfin, le Père Serra résolut de gagner la baie de San-Francisco. Le 17 juin 1776, sous la conduite des Pères Palou et Cambon, une petite caravane quittait le rivage. « Il y avait, dit la chronique, sept colons mariés et dix-sept dragons également mariés avec beaucoup d’enfants et commandés par Don José Moraga. » Les laïques s’installèrent dans un presidio improvisé et peu après les religieux inauguraient leur mission. Le 1er juin 1777, on y baptisait les premiers convertis. « Ils ne savaient guère d’espagnol et pouvaient seulement répéter, après le prêtre, les noms des trois personnes de la sainte Trinité et des saints et nommer les mystères : ils récitaient les prières de chaque jour et s’agenouillaient devant la croix et les images. Cela était considéré comme suffisant[2]. » Il n’y avait aucune instruction. Seuls quelques enfants destinés au sacerdoce apprenaient à lire. Le plus grand nombre des Indiens demeuraient dans l’ignorance. On les appelait « gente sin razon », par opposition aux Espagnols réputés « gente de razon ». Il paraît qu’ils n’étaient pas à l’abri du fouet et qu’un long bâton, terminé par une pointe de fer, servait à réveiller leur pieuse ardeur quand ils s’endormaient à l’église ; mais, en règle générale, ils étaient bien traités, ce qui explique comment beaucoup d’entre eux acceptaient cette vie monotone et sans saveur.

Au lever du soleil, la cloche tintait pour la messe obligatoire. Puis venaient le déjeuner et le travail jusqu’à onze heures ; les femmes mariées en étaient seules exemptes. Trois heures de repos occupaient le milieu du jour et le travail reprenait jusqu’à l’office du soir. Comme distractions, les fêtes religieuses et peut-être d’innocentes récréations dont il serait curieux de connaître le détail. Le plus envié des plaisirs devait être de prendre part à l’expédition qui, presque chaque année, poussait jusqu’aux premières rampes de la Sierra Nevada, dans le but de faire des recrues. On mettait en avant les plus convaincus et les plus fidèles des nouveaux convertis : c’était à eux de persuader leurs frères indiens. Quelques troupes suivaient. La rencontre n’était pas toujours pacifique ; à plusieurs reprises, il y eut du sang versé. On appelait cela : ir a la conquista.

Le Père Palou, qui voit naturellement les choses en beau, écrit dans son journal : « Nous avons baptisé aujourd’hui trois enfants nés ces derniers temps d’un gentil et de trois sœurs qu’il avait épousées. Et, non content d’avoir trois femmes, il avait encore épousé sa belle-mère. Mais il a plu à Dieu de convertir ses quatre femmes : il n’a gardé que l’une, et les trois autres, après avoir été baptisées, ont reçu des maris selon la loi de l’Église. Tous ceux qui sont soumis vivent auprès de nous et deux fois par jour viennent aux offices. Ils vivent sur les moissons qu’ils obtiennent en cultivant le blé, le maïs et les haricots. Les pêchers et autres arbres de Castille qu’ils ont plantés donnent déjà des fruits. Ils portent des vêtements que nos Pères nous envoient du Mexique et qui sont donnés par le trésor public ou par de généreux bienfaiteurs. »

En 1787, il n’y avait que neuf missions ; à la fin du siècle, il y en avait dix-huit avec 40 religieux et 13.500 néophytes ; le bétail comprenait à peu près 70.000 têtes, et la récolte variait annuellement de 30 à 75.000 boisseaux de grains[3]. La mission de San Francisco avait, en 1783, 215 Indiens, 308 têtes de bétail, 31 chevaux, 183 moutons ; — en 1813, 1.205 Indiens, 9.270 têtes de bétail, 622 chevaux, 10.120 moutons ; — en 1832, 204 Indiens seulement, 50.000 têtes de bétail, 1.000 chevaux et 35.000 moutons. Cette statistique peut s’appliquer, avec quelques variantes, à la plupart des autres missions. On le voit, les ambitions du Père Serra ne s’étaient pas réalisées : il avait rêvé de laisser derrière lui des milliers de catholiques : il ne laissait guère que des troupeaux de bœufs, de chevaux et de moutons. Ce n’est pas que les Indiens aient déserté en masse, mais ils furent décimés par une maladie inexpliquée ; la mortalité doubla parmi eux, en même temps que diminuait le nombre des naissances. Le phénomène s’est produit ailleurs : il semble que la race rouge ne puisse vivre au contact de la race blanche, même quand celle-ci ne lui apporte que la paix et le bien-être.

Lorsque le Mexique devint indépendant, le salaire des religieux fit défaut, ce qui ne contribua pas à les rendre républicains. Des tiraillements s’étaient produits entre eux et les militaires chargés d’assurer leur sécurité. L’élément civil avait pris parti pour les militaires ; l’œuvre se désagrégeait de toutes parts ; on sentait la sécularisation prochaine. Les Cortès l’avaient déjà demandée pendant les derniers temps de la domination espagnole : elle tarda à s’accomplir, mais l’état de choses auquel elle mit fin ne subsistait plus qu’en apparence.

Les souvenirs de cette époque tranquille et poétique sont restés chers aux cœurs des Californiens ; mais je gage que du haut du ciel, où ses vertus et ses bonnes intentions l’ont certainement conduit, le Père Junipero Serra a refusé de regarder les lampions allumés en son honneur, le jour de son centenaire.