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Près d’Oakland, sur les flancs d’une colline aux formes grecques, s’étagent les constructions légères, mais déjà démodées, de l’Université de Californie. Toute une génération porte déjà l’empreinte de la science acquise en ce lieu. Plus californienne dans ses tendances sera vraisemblablement la nouvelle Université de Palo Alto, fondée par le sénateur Stanford sur son propre domaine, situé entre San Francisco et Monterey. Par une heureuse inspiration, l’architecte l’a bâtie dans le style des missions, mais avec des matériaux précieux. Un porche surbaissé donne accès dans une cour centrale que décorent des plantes des tropiques groupées en huit massifs géants. Un cloître très vaste l’entoure, reliant les bâtiments à un étage couverts de tuiles rouges. D’autres cours et d’autres cloîtres viendront peu à peu compléter le plan d’ensemble. Ce qui est là représente déjà une dépense de près de cent millions de francs, et, comme les étudiants ne rapportent guère, il faut, pour soutenir le train d’une pareille maison, des revenus considérables. M. Stanford y a pourvu. En plus de sa royale dotation, il a laissé ses chevaux, qu’il aimait tant, et sa célèbre galerie de tableaux. Sur le domaine de Palo Alto il y avait mille quatre cents chevaux : les connaisseurs les estimaient fort. L’Université en a vendu un grand nombre, mais elle n’a pas renoncé à l’élevage, qui est, pour elle, une source de profits. Cette annexe hippique est bien digne d’une université californienne. Quant aux objets d’art, on leur a bâti un bel asile sur la lisière des bois, un peu loin des jeux et du bruit. Tout à l’opposé sont les maisons des professeurs, éparpillées dans l’herbe. Les professeurs reçoivent des traitements qui varient entre quinze et vingt-cinq mille francs. En tête de la liste figurent l’ex-président des États-Unis, Benjamin Harrison et M. A.-D. White, l’organisateur de la célèbre Université Cornell, actuellement ministre à Pétersbourg.
Deux édifices, surtout, méritent mention, à Palo Alto. Le premier n’est encore qu’à l’état de silhouette ; c’est une église qui servira à tous les cultes. Il n’y a que les Européens qui ne sont jamais venus en Amérique pour s’imaginer, sur la foi des mots, que la religion y vit isolée, étrangère à l’État et renfermée dans ce qu’on pourrait appeler l’arrière-boutique. Bien loin de là, elle est de toutes les fêtes ; on l’associe à tous les actes politiques : aucune cérémonie officielle n’a lieu sans son concours. Le courant, dans le sens chrétien, va même en s’accentuant chaque jour, l’émigration irlandaise et germanique apportant son contingent de foi et de dévotion. Il en résulte que nulle part le sentiment religieux n’est plus développé que dans les universités nouvelles qui se disent unsectarian, ce qui indique simplement qu’elles ne dépendent d’aucun culte. En face de l’Église catholique, qui compte dans ses rangs près d’un sixième de la population totale des États-Unis, il y a une multitude de sectes qui se disputent et parfois même se font une guerre de prospectus très comique. Mais la masse des citoyens et la jeunesse en particulier n’entrent pas dans ces détails : ils sont chrétiens dans le sens le plus large qui ait encore été appliqué à ce mot. Un mouvement d’unification morale, qui a son origine dans les universités, tend à créer en quelque sorte un christianisme général, au-dessus et en dehors des cultes. Ce mouvement mérite d’être suivi avec une extrême attention. Il constitue un des facteurs les plus importants de l’avenir américain. L’église de Palo Alto ne sera pas le premier temple « au Dieu universel » qui ait été élevé dans une université des États-Unis, mais cette fois, l’idée d’unification est nettement exprimée dans la charte de fondation.
Plus modeste, mais non moins suggestif est le second monument dont je voulais parler. Une allée du parc y conduit. C’est une chapelle de marbre blanc où reposent les restes du fils de Leland Stanford, mort avant vingt ans à Florence. Tourné, dès son jeune âge, vers les choses de l’esprit, il rêvait de transformer plus tard le domaine de Palo Alto en une université modèle et, quand ses parents ont vu se fermer devant eux le chemin des espérances terrestres, ils ont pensé qu’il ne leur restait plus qu’à employer leur immense fortune à la réalisation de ce projet si noblement enthousiaste. Ils ont tout donné : ils ont inscrit le nom juvénile au fronton de l’Université et ont confié aux étudiants à venir le soin de le transmettre à la postérité. Dernièrement, le sénateur Stanford est venu rejoindre son fils dans le temple de marbre.
De là, on aperçoit à l’horizon la ligne bleue des montagnes et, sur un des sommets, un point blanc se détache. C’est le fameux observatoire de Lick. James Lick, l’ouvrier enrichi, est enseveli là, dans la maçonnerie qui soutient le télescope géant dont sa libéralité a doté la science. On a beau dire que tous ces gens-là étaient des coureurs de dollars et qu’ils ont cherché à faire parler d’eux après leur mort. C’est une explication jalouse et sans portée. Pour se choisir de pareils tombeaux, il ne suffit pas d’être ambitieux.