viii
À cette heure-ci (il est tard, c’est le soir), San-Francisco se repose des labeurs du jour. La ville chinoise a allumé ses lanternes et ouvert ses fumeries d’opium : les dormeurs en sont à la première période de leur silencieuse orgie ; un tapage bizarrement rythmé s’échappe des théâtres où les drames en huit soirées déroulent leurs complications enfantines. À l’Olympic Club, il y a concert et gymnastique. Les trapèzes vont et viennent au son des guitares, tandis que, dans la vaste piscine étincelante de lumière électrique, des nageurs attardés prennent leurs ébats. Au Bohemian Club, l’on joue, l’on cause et l’on rit entre artistes. Quatre ou cinq associations se donnent des banquets et savourent les mets les plus parisiens. Sur les hauteurs, les demeures des « millionnaires » sont discrètement éclairées. Dans la plaine, la lune effleure la blanche façade de la mission Dolores, l’humble église de pisé qui fut le berceau de cette métropole — et allonge quelques rayons timides sur la sombre carcasse d’un cuirassé géant, tout seul dans les chantiers déserts, sans équipage encore et sans canons.
La cour du Palace Hotel est toute blanche, blanche comme un conte de fée. Les galeries superposées s’envolent, légères, vers le toit vitré. Les lampes électriques, semées dans les encoignures, lui font un éclairage de ver luisant. Et, pour aviver la bizarrerie du spectacle., deux jeunes serviteurs chinois sont là qui attendent les ordres du majordome. Ils ont enroulé autour de la tête la longue tresse de cheveux pour la soustraire aux gamins qui, dans la rue, s’amusent à la tirer, et cela encadre doucement leur visage jaune. Leurs regards sont perdus dans le vague et une sorte de sourire « en dedans » plisse leurs lèvres. On se figure volontiers qu’ils songent à leur pays, aux belles jonques enluminées qui croisent sur les rivages. Mais ceux qui les connaissent assurent qu’ils ne songent à rien…
- ↑ Hittell, History of San Francisco.
- ↑ Hittell, History of San Francisco.
- ↑ Royce, American Commonwealths : California.
- ↑ C’est le 7 juin 1846 que les États-Unis s’emparèrent de la Californie. Cette prise de possession ne devint régulière que par le traité de Queretaro, signé le 30 mai 1848.
- ↑ Yerba Buena avait reçu officiellement, l’année précédente, le nom de San-Francisco et ne comptait encore que fort peu d’habitants.
- ↑ Joséphine Walcott.