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Classiquesen Ligne

Scène III

Les Mêmes, TABARIN, MONDOR, sous les traits de Piphagne, puis GAUTHIER, en Capitaine Rodomont. NICAISE, en Lucas, puis FRANCISQUINE, en Isabelle.
PIPHAGNE, MONDOR[6].
Il prononce son baragouin à l’italienne.

« Vien’, caro mio Tabarin !
Ti voglio dire qualque coso !

TABARIN.

Dites donc !

PIPHAGNE.

Je suis amoroso
Comè… comè…

TABARIN.

Comme un serin !

PIPHAGNE, se fâchant.

Un’ serino ?…

TABARIN.

Un’serino ?…Peste !… il s’emporte ?
On aime toujours de la sorte.
Mais qui diable l’a muselé,
Mon maître ? Ses aveux me passent.
Voici les crapauds qui coassent :
C’est de la pluie à bref délai.
L’amour vous trotte dans le ventre
Comme carpes sur le gazon !

Il lui tape sur le ventre.

Vous êtes amoureux ! Diantre,
Il en a passé la saison !…

PIPHAGNE.

Marouflo !

TABARIN.

Marouflo !Et quelle est cette belle ?…
Son nom ?…

PIPHAGNE.

Son nom ?…È un’ segretto…

TABARIN.

Son nom ?… È un’segretto…Bon !
Ça n’est point ma femme Isabelle ?…

PIPHAGNE.

Dona Isabella ?… — No !

TABARIN.

Dona Isabella ?… — No !Non ?

PIPHAGNE, à part.

Si, c’est Isabella que z’aimo ;
Ma di lo lui dire à lui-mêmo
Non avro la stupidità ;
E per veder sa femme sola
Tirant une fiole de sa poche.
Lo vo far’portar’questa fiola
A l’altro bout délia cità…

TABARIN, à part.

Quoi qu’il dise, je le soupçonne
De braconner sur mon terrain.
Ma femme est si belle personne !
Prenons garde, et veillons au grain !

PIPHAGNE.

Donc, tout entier à ma tendressa,
Ti prego d’allar prestement
Portar toi-même à son adressa
Quel pitito médicament.
Il lui remet la fiole étiquetée.

TABARIN.

Ah ? moi-même ?

PIPHAGNE.

Ah ? moi-même ?Tu !

TABARIN.

Ah ? moi-même ? Tu !Que je porte
Ce flacon ?

PIPHAGNE.

Ce flacon ?Si.

TABARIN, regardant l’adresse.

Ce flacon ? Si.La trotte est forte !

À part.

On m’éloigne.

PIPHAGNE.

On m’éloigne.Vito !

TABARIN.

On m’éloigne. Vito !J’y cours.
Mais vous ?

PIPHAGNE.

Mais vous ? Di mé que non t’inquiéta !
Vo’ fare un’ pocco di toiletta,
Per allar veder mes amours !

Il sort.
TABARIN.

Il va faire un bout de toilette ?
Sa laideur en a bon besoin.
Mais pour me croquer ma poulette,
C’est prendre un inutile soin.
Il restera laid quoi qu’il fasse,
Laid de profil… et laid de face…
— Hormis de cacher son museau…
— Moi, ce serait une autre affaire :
Je sais un sûr moyen de plaire,
Et quand je me veux faire beau…
Je n’ai qu’à mettre mon chapeau ! »

Fausse sortie.
LE PEUPLE.

Le chapeau !

TABARIN, revenant.

Le chapeau ! S’il vous plaît ?

LE PEUPLE.

Le chapeau ! S’il vous plaîtLe chapeau !

TABARIN, il le met. — On rit.

Le chapeau ! S’il vous plaît Le chapeauC’est notoire
Qu’il m’embellit !

LE PEUPLE.

Qu’il m’embellit ! Bravo !

TABARIN.

Qu’il m’embellit ! Bravo !Vous plais-je ainsi ?

LE PEUPLE.

Qu’il m’embellit ! Bravo ! Vous plais-je ainsiL’histoire
Du chapeau ! —

TABARIN.

Du chapeau ! —Nenni-dà ! ce n’est point le moment,
Et vous interrompez la pièce incongrûment !

Fausse sortie.
LE PEUPLE.

Le chapeau !… Tabarin !…

TABARIN.

Le chapeau !… Tabarin !..Vous interrompez, dis-je !

Même jeu.
LE PEUPLE.

L’histoire du chapeau !

TABARIN.

L’histoire du chapeau !Toujours ! c’est un prodige
Comme on m’écoute !… Or çà, traitons !… Si j’obéi,
Crierez-vous encor ?

LE PEUPLE.

Crierez-vous encor ?Non !

TABARIN.

Crierez-vous encor ? Non !Serez-vous sages ?

LE PEUPLE.

Crierez-vous encor ? Non ! Serez-vous sages ?Oui !

TABARIN.

Très-bien !… Le voulez-vous jurer sur mon épée ?

Il étend sa batte.

Jurez !…

LE PEUPLE.

Jurez !…Oui !…

TABARIN[7].

« Cette histoire est toute une épopée !
Et je comprends, d’ailleurs, que l’on soit curieux
De l’entendre ! — Un chapeau, qui descendit des cieux ;
Et depuis six mille ans, en son espèce unique,
Coiffe — de père en fils — la gent tabarinique,
Dont je suis le dernier très-humble rejeton !
Ce chapeau-là, — lisez Bérose et Manéton,
Deux auteurs chaldéens, qui, sur cette matière,
Ont, par leurs longs écrits, jeté quelque lumière —

Ce chapeau — comme moi descendu de haut lieu —
Fut fait expressément pour la tête d’un dieu !
Oui, d’un dieu, certe !… et si vous doutez de la chose,
Par la sambleu !… lisez Manéton et Bérose !
Quand Saturne — autrefois — descendit de l’Éther,
Fuyant, non sans raison, l’ire de Jupiter,
Ce dieu, voulant tenir sa disgrâce secrète,
Fit faire ce chapeau pour s’en couvrir la tête ;
À quoi doit mon chapeau sa gloire et sa vertu.
Il était, en ce temps, moins large et plus pointu ;
D’où les chapeaux pointus sont venus à la mode,
La forme haute étant absolument commode
Pour cacher sous la coiffe, et mieux qu’un chapeau rond,
Ce que certains maris ont planté sur le front.
— Ledit Saturne, avant que de quitter la terre,
Fit de son couvre-chef mon aïeul légataire.
Avec cette défense expresse de donner
Ledit chapeau, louer, troquer, aliéner,
Mais garder et porter, sous peine de disgrâce,
Comme une pièce rare et fatale à sa race.
Lors Tabarin premier s’en fit un appareil
Qui lui pût garantir son museau du soleil ;
D’où vint l’invention des parasols en France !
Tabarin… trente-neuf — soit par inadvertance,
Soit qu’il ne craignît point de se gâter la peau
Soit… pour quelque autre cause — égara le chapeau !…
— Ganymède le prit, et pour en avoir cure,
Jupiter, en présent, le remit à Mercure.
Mais ce dieu, certain jour que les vents étaient forts,
Ayant mis mal à point le feutre aux larges bords,
Et l’aquilon s’étant engouffré dans les ailes,
Fit une chute, avec des contusions telles,
Qu’il jura par le Styx, l’Averne et l’Achéron,
De ne plus se coiffer que de son chapeau rond !
Foin de l’autre ! — Voilà Janus qui le ramasse !
Mais Janus, ayant — comme il est dit — double face,

Et la tête de plus grosse à proportion,
Après maint changement et transformation,
Voyant qu’en fin de compte il n’en fait rien qui vaille,
Sous le mont Aventin enfouit sa trouvaille !
Mais Romulus, selon de précis documents.
De Rome, par après, jetant les fondements,
Retrouve le chapeau magique et mirifique,
Et, désirant d’en faire un signe honorifique —
Ordonne par rescrits, ordonnances et brefs,
Qu’il figure dès lors aux triomphes des chefs,
Au-dessus des faisceaux et parmi les trophées !
Les vestales — après Numa — s’en sont coiffées !
Puis il passa, par un décret des sénateurs,
De leur front, sur le front des sacrificateurs.

Ces derniers vers doivent être dits avec une grande volubilité.

— C’est lors qu’un mien parent,
sommelier du grand-prêtre,
Pour notre propre bien le croyant reconnaître,
Le vola par adresse, et le mit en lieu sûr,
Pour en doter plus tard son héritier futur,
Qui le transmit au sien en forme d’héritage,
Et si bien que, de mâle en mâle, et d’âge en âge,
En ligne droite, et par juste succession,
Notre chapeau resta dans la possession
Des Tabarins, seigneurs comtes de Valburlesque
Et cent lieux en pays chrétien et barbaresque,
Dont je suis — relisez Bérose et Manéton —
Pour vous servir, messieurs, le dernier rejeton !… »

Les spectateurs applaudissent. — Changement de ton.

— Et maintenant que mon histoire est débitée,
La pièce va reprendre où nous l’avions quittée,
Et je cède la place au matamore, ayant
Naturellement peur de cet homme effrayant !…

Tabarin sort.
— Entrent Rodomont (Gauthier) et Lucas (Nicaise.)
RODOMONT[8].
« Tu l’as donc vue ?…
LUCAS.

Oui, capitaine !

RODOMONT.

Qu’a-t-elle dit ?

LUCAS.

Ses jeux d’abord,
Sous le coup d’un si grand transport,
Se sont transformés en fontaine !
L’annonce de votre retour
Et la charme, et la désespère ;
Car son vieux corsaire de père,
Toujours contraire à votre amour,
— Du temps que vous étiez en Chine,
Combattant le grand mandarin —
A marié votre héroïne
À ce maraud de Tabarin !

Rodomont porte la main à la garde de son épée.

Mais pour vous mieux conter la chose,
Le cœur gros, et les yeux rougis,
Sitôt que la nuit sera close,
Elle vous attend au logis.

GAUTHIER.

Doux espoir ! »

MAILLEFER, se dressant au milieu de la foule.

Doux espoir ! » Je n’ai pas la berlue !

NICAISE, secouant Gauthier dont le regard est fixé sur Maillefer.

Doux espoir ! » Je n’ai pas la berlue ! Eh ! compère !

GAUTHIER.

Je ne me trompe point !

MAILLEFER.

Je ne me trompe pointC’est mon fils !

GAUTHIER.

Je ne me trompe point C’est mon filsC’est mon père !

MAILLEFER.

Chenapan !

DES VOIX, dans le peuple.

Chenapan !Chut !

GAUTHIER.

Chenapan ! Chut !Je suis perdu !

MAILLEFER.

Chenapan ! Chut ! Je suis perdu !Sacripant !

LES VOIX.

Chenapan ! Chut ! Je suis perdu ! Sacripant !Chut !

MAILLEFER.

Mais !…

LES VOIX.

Mais !…Chassez-le !… chassez !…

NICAISE, à Gauthier qu’il retient de force sur le théâtre.

Mais !… Chassez-le !Cornes de Belzébuth !…
Parlez ! marchez ! trouvez quelque chose à répondre !…

LE PEUPLE, bousculant Maillefer.

Chassez-le !…

MAILLEFER, se dégageant.

Chassez-le !…C’est mon fils et je veux le semondre !

LE PEUPLE.

Au large !

MAILLEFER, bousculé de rang en rang.

Au large !À l’aide !… Au guet !

NICAISE.

Au large ! À l’aide ! Au guetAllez-vous rester coi ?
Fi !…

GAUTHIER.

Fi !…J’étouffe !

MAILLEFER, qu’on emporte. — De la coulisse.

Fi !… J’étouffe !Au secours !…

NICAISE, à part.

Fi !… J’étouffe ! Au secours !…Joli début, ma foi !

GAUTHIER, il reprend courage, voyant que son père n’est plus là.

La peur paralysait ma mémoire incertaine,
Mais je veux…

NICAISE.

Mais je veux…Allons donc !

DES VOIX.

Mais je veux… Allons donc !À bas le capitaine !

GAUTHIER.

Les entends-tu ?

NICAISE.

Les entends-tu ?Tâchez à réparer l’échec !

GAUTHIER.

Je n’ose plus !

NICAISE.

Je n’ose plus !Parlez toujours… et fût-ce grec !

LE CAPITAINE, balbutiant[9].

« Palsambleu… Lucas… Isabelle…
L’amour… l’Espagne… le Piémont…
Ce n’est pas en vain qu’on m’appelle
Le capitaine Rodomont !

À cet endroit le public se fâche tout rouge.

Je veux… j’ai… l’Afrique… l’Europe…
Ma dague…

On commence à jeter des pommes, à Gauthier qui se sauve sous les projectiles, suivi de Nicaise.

Ma dague…L’espoir… un moyen !…
Je sens la peur qui me galope…
Sortons, je ne trouve plus rien !

Ils sortent.
ISABELLE.
Francisquine entre. Elle déclame son couplet, en manière de mélopée et avec des gestes exagérés. Le public, qui lui a fait une entrée chaude, l’applaudit avec transport à la fin de son couplet.

Pleurez, mes yeux, toutes vos larmes !
Mes soupirs, volez jusqu’à lui,

Et lui redites les alarmes
Qui pressent mon cœur aujourd’hui !
— Quelle cruauté fut la vôtre,
Ô mon père ! et que cette loi
M’était dure, qui malgré moi
Me jeta dans les bras d’un autre !
— Mais puisqu’on a surpris ma foi,
Je reprends cette foi surprise,
Et, libre des fers que je brise,
Rodomont, je suis toute à toi !

Entre Piphagne.
PIPHAGNE[10].

Ecco mi !

ISABELLE.

Ecco mi !Le docteur Piphagne !

PIPHAGNE.

Tu l’as ditto, mio caro cor !

ISABELLE.

Qui vous mène céans ?

PIPHAGNE, tombant à deux genoux devant elle.

L’amor !

ISABELLE.

L’amour ?… battez-vous la campagne ?

PIPHAGNE.

Si, crudela ! si ! tua rigor
Mi rende la vita exécrabla,
Et si tu rest’ inexorabla,
C’en est fait del’ pover’ dottor !

Il cherche à se relever, et n’y parvient pas, de quoi rient fort les spectateurs. — Isabelle veut l’aider à se relever. — Il refuse d’abord son aide. — puis voyant qu’il ne peut s’en passer, il la demande. — Quand il est remis sur ses pieds, nouveaux éclats des rire des spectateurs.
ISABELLE, se dégageant de Piphagne qui la lutine.

Seigneur !…

Elle passe no 2
PIPHAGNE, no 1.

Un’ baccio !…

ISABELLE.

Un’baccio !…Point !… Je tremble
Que Tabarin…

PIPHAGNE.

Que Tabarin…Per précaution,
A fino d’esser seuls ensemble
Io l’o mandat’ en commission…

ISABELLE.

Mon mari ? — Voyez-moi le traître !

PIPHAGNE.

Ceda donque ?…

ISABELLE.

Ceda donque ?…Non, s’il vous plaît !

PIPHAGNE.

Ma…

LA VOIX DE TABARIN, au dehors.
« Comme j’étais au banquet
Bon virolet… »
ISABELLE.

C’est sa voix !

PIPHAGNE, effrayé, passe no 1.

C’est sa voix !Diavolo !…

ISABELLE, no 2.

Peut-être
Qu’il a des soupçons !

PIPHAGNE.

Qu’il a des soupçons !Diavolo !…Io frémi !…

ISABELLE.

Il est si brutal !…

PIPHAGNE.

Salva mi !

ISABELLE, lui montrant le tonneau à sa gauche, et à droite du spectateur et levant le couvercle.

Là ! vivement ! ce fût est vide,
Cachez-vous !… et ne craignez rien !…

Mondor entre dans le tonneau dont Isabelle referme le couvercle[11].
TABARIN, entrant.

Je n’ai pas été si stupide
Que mon maître le croyait bien :
— Pour abréger la promenade,
Jetant remède, verre, et tout,
J’ai peut-être sauvé d’un coup
Et mon honneur., et son malade !
— Bonsoir, mon petit cœur.

ISABELLE.

— Bonsoir, mon petit cœur.Bonsoir.

TABARIN.

Pour rentrer, j’ai fait diligence ;
Mais, je te prie, en mon absence
Personne n’est venu te voir ?

ISABELLE.

Personne.

TABARIN.

Personne.Et point d’autre nouvelle ?

ISABELLE.

Si cependant… une… cruelle…
Pour vous !

TABARIN.

Pour vous !Qu’est-ce donc, mon amour ?

ISABELLE.

Le capitaine est de retour !

TABARIN, épouvanté.

Rodomont !… ce coup-là m’assomme !
Un batailleur !… un aigrefin !

— Le lâche !… et qui vous larde un homme,
Comme on boit un verre de vin !

ISABELLE.

Que faire ?… il va venir !

TABARIN.

Que faire ?… il va venir !Ma femme !
Défends-moi contre ce démon !
Je vois d’ici sa longue lame
Me pénétrer dans le poumon !

ISABELLE.

Chut ! — écoutez !

TABARIN.

Chut ! — écoutez !Quoi ? je tressaille !

ISABELLE.

C’est lui !

TABARIN.

C’est lui !C’est lui !… Ciel ! sauve-moi !

Il va pour entrer dans le tonneau à droite.
ISABELLE, montrant l’autre tonneau.

Vite !… entrez dans cette futaille
Et prudemment tenez-vous coi !…

Elle a levé le couvercle du tonneau à sa droite et à gauche du spectateur. Tabarin plonge dedans, la tête ta première, et referme le couvercle.
ISABELLE.

Est-ce vous, seigneur capitaine ?

GAUTHIER, entrant no 2.
À l’entrée de Gauthier, des murmures se produisent dans le public. — Le mercier fait signe qu’il faut attendre cette seconde épreuve, avant d’immoler le débutant.

Oui, perfide ! et n’écoutant rien
Que mon désespoir, et ma haine,
Pour lui perforer la bedaine,
Je cherche ton époux.

Il dégaine.
TABARIN, soulevant le couvercle du tonneau.

Je cherche ton époux.Très-bien !…

ISABELLE.

Grâce pour lui !

GAUTHIER, l’écartant de la main.

Non ! point de grâce !
De mes mains il faut qu’il trépasse,
Haché !… taillé ! — déchiqueté
Menu, comme chair à pâté !

TABARIN.

Très-bien !…

ISABELLE.

Capitaine !

GAUTHIER, passant et repassant.

Le lâche !
En quel coin est-ce qu’il se cache ?

ISABELLE.

Je vous jure…

GAUTHIER.

Où s’est-il blotti ?
Ici ? — là ? —[12]

ISABELLE, no 2.

Point ! il est sorti.

GAUTHIER, no 1.

Sorti ? comble de l’impudence !
N’a-t-il pas crainte, le butor,
Qu’on mette à profit son absence
Pour lui dérober son trésor !…
Il remet son épée au fourreau.
Sorti ?… Fuyons alors !…

Il passe derrière Francisquine et se trouve no 2

Sorti ?… Fuyons alors !…Oui, fuyons ! sur mon âme
C’est l’instant ! viens !

TABARIN, s’enfermant dans le tonneau.

C’est l’instant ! viens ! Eh ! eh ! le drôle a de la flamme !

GAUTHIER, avec sincérité.

Viens-t’en !… car je me sens mal à l’aise — et je voi
Le regard paternel toujours fixé sur moi —

Faisant un effort pour allier sa situation personnelle à la situation du matamore.

Viens, Isabelle, avant que l’on ne nous sépare,
Fuyons ! l’heure est propice, et l’occasion rare,
Et, contre les périls dont je crains le retour,
La fuite seule peut abriter notre amour.
Il l’entraîne hors du théâtre, par le petit escalier à droite.

LE PEUPLE.

Bravo !

GAUTHIER, au pied de l’escalier, montrant la droite, hors de vue pour le peuple. — Avec sincérité.

Bravo !Hâtons-nous !

ISABELLE[13], sur la dernière marche de l’escalier.

Hâtons-nous !Quoi ?… que voulez-vous encore ?…

GAUTHIER, arrachant sa fausse moustache et jetant son chapeau à plume.

Fuir ! ça n’est plus l’acteur, c’est l’amant qui t’implore.

TABARIN, sortant la tête de son tonneau. Mondor en fait autant par moments.

Holà ?…

GAUTHIER.

Holà ?…Fuir tous les deux par l’ombre secondés !…

ISABELLE.

C’est une trahison que vous me demandez !…

GAUTHIER.

Qu’importe ? il faut choisir. Adorée ou battue,
Choisis ! — Viens avec moi, cruelle ou je me tue !

ISABELLE.

Gauthier !

GAUTHIER.

Gauthier !Le fleuve est là ! la mort me tente ! et si
Tu refuses…

ISABELLE.

Tu refuses…Gauthier !…

GAUTHIER, l’entraînant à droite.

Tu refuses… Gauthier !…Je t’aime !…

NICAISE, qui a paru sur le tréteau au fond de l’escalier et a entendu les dernières répliques.

Tu refuses… Gauthier !…Oh ! qu’est ceci ?…

Il court à droite après eux. — Pendant ce qui précède le public s’est amusé d’abord de voir les deux têtes de Mondor et de Tabarin. — Puis il commence de s’étonner. — Un silence se fait.