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Classiquesen Ligne

Scène IV

Les mêmes, moins Gauthier, Francisquine et Nicaise.
Après un temps.
TABARIN, mettant la tête hors du tonneau.

Eh bien ?… personne encore !… Ouais ! ceci me taquine.
Nicaise !… Que font-ils ? — Fritelin ! — Francisquine !
— Je les avais pourtant de leur rôle avertis !
Mondor !…

MONDOR, relevant la tête.

Mondor !Qu’est-ce ?…

TABARIN.

Mondor ! Qu’est-ce ?Où sont-ils ?…

NICAISE, remontant sur le théâtre par le petit escalier et courant au tonneau de Tabarin.

Mondor ! Qu’est-ce ? Où…Partis, maître !…

TABARIN, se dressant sur ses pieds.

Mondor ! Qu’est-ce ? Où… Partis, maître !…Partis ?

NICAISE.

Je les ai vus !… J’allais, galopant à leur suite ;
Mais la foule et la nuit favorisent leur fuite !

TABARIN.

Partis ?… malheur sur vous, traîtres qui me jouez !

Il bondit hors du tonneau, puis tout à coup s’arrête et chancelle.
— Nicaise no 1, et Mondor no 3 le soutiennent.

Mais qu’ai-je donc ? au sol mes pieds restent cloués.
La force m’abandonne, et sous la douleur lâche,
Mon corps — comme rompu — se refuse à sa tâche. —
Faisant de vains efforts pour marcher.
— Ah ! courage !… venez !… viens !…
courons sur leurs pas !…

Rires.

… N’entends-je pas qu’on rit ?… Bon Dieu ! ne riez pas,
Messieurs !… c’est sérieux, et je souffre dans l’âme !

LE PEUPLE, riant.

À merveille !…

TABARIN.

À merveille !…Pardon !… on m’a volé ma femme,

Rires du public.

Je l’aimais en dépit de tout ; je suis jaloux,
Et je la veux !

LE PEUPLE.

Et je la veux !Bravo, Tabarin !

TABARIN.

Et je la veux ! Bravo, Tabarin !Taisez-vous !
Cette foule est stupide à rester là clouée !…

Le public s’étonne, et fait silence.

Eh ! la pièce est finie, et la farce est jouée…
Et ce que vous voyez n’est rien moins que plaisant.
Au nom du ciel ! mes bons messieurs, allez-vous-en !
… Allez !… puisqu’on vous dit que la pièce est finie !
Est-ce drôle de voir un homme à l’agonie,
Se frapper la poitrine et pleurer comme un veau ?

Le public se reprend à rire bruyamment.

— Dieu clément ! se peut-il qu’ils s’y trompent ?…

LE PEUPLE.

Bravo !…

TABARIN.

Taisez-vous ! ce n’est plus un rôle que je joue,
Et les pleurs sont trop vrais qui roulent sur ma joue !
Car cette femme, qu’on m’a prise, était mon bien —
J’étais son serviteur — son esclave — son chien —
Et vous ne voulez pas que mon cœur se déchire ?…
— Si le hasard vous fit témoins de mon martyre,
Laissez qu’à ma douleur je m’abandonne en paix !
Le malheur qui me frappe a droit à vos respects.
— Et toi, viens, ami, viens, car ma raison s’égare !…

Nicaise sort par le fond du théâtre. — Tabarin descend le petit escalier en chancelant. — Mondor est resté sur le théâtre pour apaiser l’orage.
LE PEUPLE, qui a écouté avec stupeur le couplet précédent, murmure, puis crie, et se fâche.

La pièce ! Tabarin !

MONDOR.

La pièce ! Tabarin !Dieu ! ce peuple est barbare !

LE PEUPLE.

Tabarin !

TABARIN, en avant du petit escalier, hors de vue pour le peuple.

TabarinQu’est-ce donc ?

LE PEUPLE.

Tabarin Qu’est-ce doncÀ bas le rustre !… à bas !…

TABARIN.

À bas le rustre !… Ah ! ciel vengeur ! je n’ai donc pas
Ce droit-là, de crier sous le coup qui me tue ?…
J’appartiens à la foule, et la foule me hue
S’il m’arrive — dans ma douleur réfugié —
D’oublier quelle chaîne est rivée à mon pié !…

LE PEUPLE.

Tabarin !… Tabarin !…

MONDOR.

Tabarin !… Tabarin !…Lâches !…

TABARIN.

Tabarin !… Tabarin !…Eh ! non ! c’est l’heure
Du spectacle ! et le lâche est moi seul ! — moi qui pleure !

Il remonte vivement sur le théâtre. S’efforçant de rire et finissant son couplet par des sanglots.

Eh bien ! donc, me voici, maître ! Que me veux-tu ?
Un préambule ?… une ode ?… un conte ?…
un impromptu ?
— Quelque joyeuseté, prologue ou gaillardise ?
Je tiens de tout cela ! — Veux-tu que je te dise
Mon « célèbre procès contre un moulin à vent
Sis près la porte Saint-Antoine, par devant
Un groupe de meuniers réunis en conclave ?… »
Ordonne à ton valet ! commande à ton esclave !
Je t’appartiens ! je suis ta chose, ton hochet !
Et puisque de me voir en larmes te fâchait,
Mon doux maître, veux-tu maintenant que je rie !

ALYSON.

Le pauvre homme. — J’en ai l’âme toute attendrie !…

TABARIN.

Oyez donc mes « adieux aux bons vins, bons repas,
Et fins morceaux » — mais non, là ! vrai ! je ne peux pas !
J’étrangle ! J’ai le front comme un foyer de forge…
Et mes joyeusetés m’étreignent à la gorge !…
Ayez quartier !… Ce n’est point ma faute… on le voit…
Je ne peux pas ! Mon Dieu ! prenez pitié de moi !

Il tombe dans les bras de Mondor.