Écoles de filles et de garçons.
Qu’il nous soit permis de gémir ici d’une injustice de plus dont les femmes ont à souffrir. Elles n’ont pas besoin d’en savoir si long, dit-on dans les campagnes (276) ; et nous-mêmes, en condamnant ce préjugé rustique, ne l’avons-nous pas confirmé lorsque nous avons oublié les filles dans la loi de l’instruction primaire ? Il fallait bien aller au plus pressé, sans doute. Mais quand viendra le tour des femmes ? En attendant, leur esprit reste sans culture, à moins que l’intérêt particulier des localités n’explique l’instruction qu’on leur donne (277). Nous ne voudrions pas que la galanterie française poussât les choses jusqu’à céder encore cet avantage aux femmes, comme on le voit dans les églises du Vélay où la villageoise suit la messe avec intelligence dans le livre qu’elle tient à la main, tandis que son mari, son fils ou son frère, repasse stupidement entre ses doigts les grains de son rosaire (278). Mais nous voudrions que toute la France prît exemple sur ces cantons des Pyrénées où chaque village a son école de filles et son institutrice particulière (279).
Il est vrai qu’il faudrait alors choisir ces bonnes sœurs moins ignorantes qu’elles ne le sont d’ordinaire (280) ; car, si quelques maisons privilégiées, celle de la Providence à Langres (281), de Portieux (282) et de Ribeauvillé dans les Vosges fournissent aux communes certaines institutrices dont l’enseignement porte des fruits, il ne faut guère demander en général à ces pauvres filles, comme à la béate du Cantal que des dentelles et des prières (283). Les exemples contraires sont si rares (284) que, malgré les inconvénients d’un pareil mélange, les familles préfèrent ordinairement envoyer leurs filles partager avec les garçons les leçons de l’instituteur (285). Nous avons même noté une école de filles à la tête de laquelle on a placé de préférence un maître (286).
Cependant les dangers de cette sécurité sont réels (287). Il ne faut rien exagérer, et nous croyons bien que dans les campagnes, l’habitude pour les filles et les garçons d’être continuellement occupés ensemble à des travaux communs, de partager les mêmes jeux, loin de toute espèce de surveillance, le retard des tempéraments, moins précoces que dans les villes (288), diminuent beaucoup les inconvénients du mélange des sexes dans les écoles (289). Aussi, partout où le local permet de pratiquer la sage précaution imposée par le conseil royal de l’instruction publique (290), il y aurait plutôt avantage à ne point priver les filles du seul moyen d’instruction qu’elles puissent espérer (291), si l’on n’avait pas souvent plus à craindre du maître que des écoliers. Malheureusement les scandales de ce genre sont si communs, et les effets en sont toujours si funestes à la tranquillité des familles, qu’on ne saurait trop se hâter d’organiser partout des écoles spéciales de filles pour remplacer un genre d’instruction pire que l’ignorance (292).