Scène XI
Eh bien ! elle est très bien, la grosse reine ! Qui est-ce qui dirait tout de même, à la voir comme ça… Elle a l’air d’une bonne petite mère et puis pas fière. (Paraît Moulineaux.) Ah ! vous voilà !…
Lui… Encore là ! (Voyant Suzanne qui entre à sa suite, il la repousse dans la chambre et ferme brusquement la porte sur elle.) Rentrez.
Qu’est-ce qu’il y a.
Hein ! Rien !
Dites-moi, ma femme est partie ?
Oh ! depuis longtemps. Elle m’a dit : Si mon mari vient, dites-lui que je suis au Louvre. Si vous voulez la retrouver.
Non, au contraire… ça va bien comme ça, parce que, je vais vous dire, il y a une dame… une dame de mes amies qui doit venir me reprendre ici.
Ici ? (À part.) Ah, çà ! il donne ses rendez-vous chez moi ?
Et j’aimerais autant qu’elle ne se croisât pas avec ma femme…
Oh ! parfaitement !… une intrigue, hein ?
Petite… une petite intrigue… Il est donc inutile que ma femme…
Oui, elle n’aurait qu’à vous infliger la peine du talion !…
Oh ? impossible !
Ah !
Oh ! c’est que j’ai l’œil, moi ! toute ma vie j’ai eu des intrigues avec des femmes mariées : on ne m’en conte pas à moi, je les connais toutes !
Ah ! vous…
Toutes !… je ne suis pas comme un tas d’imbéciles de maris. (Riant.) Figurez-vous que j’en ai connu un qui accompagnait sa femme à tous nos rendez-vous. Elle disait qu’elle montait chez la somnambule. C’était moi la somnambule !… Et le mari attendait en bas.
Le fait est qu’on n’est pas bête comme ça !…
D’ailleurs ma femme ne s’y frotterait pas… Elle sait très bien que dans un flagrant délit, je n’hésiterais pas…
Un duel, hein ?
Non, je ne sais pas me battre. (Moulineaux pousse un soupir de soulagement.) Je tirerais dessus !… Toutes les fois que je le rencontrerais, pan, pan ! je le tuerais.
Il me donne le frisson.
D’ailleurs ce n’est pas pour vous parler de ça que je suis venu !… (Changeant de ton.) Monsieur Machin !
Monsieur Mach… ? Ah oui ! (Sur le même ton qu’Aubin.) Monsieur Aubin ?
Monsieur Machin, vous allez être rudement content !
Ah ! vraiment je… (À part.) Il me fait peur.
Savez-vous ce que je vous amène ? (Moulineaux fait signe que non) Une cliente ?
Une cliente, pourquoi faire ?
Pour lui faire des robes.
Hein ! encore… Eh ! bien, elle est jolie votre idée !
Je n’en ai jamais que de comme ça.
Ah ! bien, merci… Vous croyez donc que je n’ai que ça à faire… Eh ! bien, et ma médecine ?
Quoi ! votre médecine ?… Est-ce que cela vous empêche de vous purger, ça ?
Hein ?
On n’a jamais vu un commerçant se plaindre d’avoir trop de clientèle.
Je ne vous dis pas !
Et ce n’est pas parce que vous faites des robes à des têtes couronnées !…
Moi ! je fais des robes à des têtes ?…
Enfin, êtes-vous couturier, oui ou non ?
Hein ! moi, oui, je crois bien que je suis couturier ! (À part.) Merci, si je ne l’étais pas il me tuerait.