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Classiquesen Ligne

Scène VIII

LA BARONNE, MADAME HERBELIER.
LA BARONNE.

Bonjour, chère amie !

MADAME HERBELIER.

Bonjour ! je suis contente de vous voir ! Je viens de conduire Yvonne au tennis.

LA BARONNE.

Elle est ravissante, votre fille ! Si, si !…

MADAME HERBELIER.

Oui, elle est gentille, mais elle n’est pas tout à fait comme je la voudrais ; je voudrais qu’elle aimât un peu plus le monde… Elle est un peu comme son père…

LA BARONNE.

Ça lui viendra, elle a dix-huit ans à peine ! Elle est ravissante, c’est tout ce que je puis vous dire.

MADAME HERBELIER, minaudant.

Elle est comme les autres, elle est comme les jeunes filles de son âge.

LA BARONNE, avec autorité.

Elle est d’une bonne année. Je m’y connais ! L’année était bonne. Mais votre fillette a la palme ! Si fait !… Si fait !…

MADAME HERBELIER.

Je suis vraiment désolée, qu’elle aime si peu le monde !… Et d’un autre côté, je me dis que cela vaut mieux pour elle, et qu’elle est moins sensible que moi à ce qui nous arrive.

Elle soupire.
LA BARONNE.

Qu’est-ce qui vous arrive ?

MADAME HERBELIER.

Toutes les déceptions !

LA BARONNE.

Pas possible !… (Elle la fait asseoir près d’elle.) Confiez vous à moi !

MADAME HERBELIER.
Oui, vous êtes bonne ! (Très émue.) Je suis désespérée… On me tient à l’écart.
LA BARONNE, polie.

Mais non, mais non…

MADAME HERBELIER.

Mais si, madame ! Et pourtant mon mari est un honnête homme. Sa fortune est loyalement acquise.

LA BARONNE.

Certes !… C’est peut-être pour ça. Ceux qui ont à se faire pardonner se croient obligés d’être plus aimables… Ils se multiplient davantage… Ils font des frais… Ils rendent des services à droite et à gauche…

MADAME HERBELIER.

C’est inconcevable qu’il faille tant lutter pour avoir des relations.

LA BARONNE.

Vous en avez beaucoup ?

MADAME HERBELIER.

Pas autant que je devrais, pas autant ! Enfin, chère madame et amie, toutes les déceptions… (Tragiquement.) Vous savez notre malheur de l’exposition des chiens !

LA BARONNE.

Qu’est-ce qu’il y a eu de si terrible ? Parlez-moi sans crainte ! Je suis votre amie !

MADAME HERBELIER.

Des chiens superbes !… Pas une mention !

LA BARONNE, compatissante.
Oh !
MADAME HERBELIER.

Aucun journal mondain ne nous cite.

LA BARONNE, même jeu.

Oh !…

MADAME HERBELIER.

Hier encore, tous ayez vu le dernier numéro de « la Maîtresse de Maison » ?

LA BARONNE

Bh bien ?

MADAME HERBELIER.

Eh bien ! M Baude-Boby, quelques semaines avant mon dernier grand dîner, me dit qu’il préparait un article sur les mains des femmes du monde. Il me demande une photographie de ma main : j’en envoie neuf. Et ce matin l’article parait, sans une photographie, sans même que j’y sois nommée ! (Prête à pleurer.) J’ai pleuré, je ne me fais pas plus forte que je ne suis, j’ai pleuré !

Elle fait effort pour retenir ses sanglots.
LA BARONNE

Pauvre mignonne !… Un bonbon ? (Elle lui offre un bonbon et en prend un.) Et le Saint-Père ! Et ce titre de comte ?

MADAME HERBELIER., avec désespoir, en mangeant un bonbon.

Il y a sept mille demandes ! En mettant les choses au mieux, nous en avons encore pour six ans !

LA BARONNE.
Et les Princes ? M. Herbelier leur a été présenté, aux Princes ?
MADAME HERBELIER.

Oui ! à une chasse d’affaires organisée par le baron Nephtali. On a dit aux Princes : « Monsieur Herbelier. » Et ç’a été tout. M. Herbelier, vous le connaissez ! Aussitôt présenté, il s’est mis lui-même à l’écart, et il s’est amusé à la chasse autant qu’il a pu, au lieu de rester, comme il aurait dû, dans les jambes des Princes, si bien qu’ils auraient fini par lui parler, par lui dire quoi que ce soit, ne fût-ce que « pardon ! » en passant devant lui. Et il y a de ces petites cruautés ! On a donné du gibier à tous les invités ; les Brossard eux-mêmes ont eu des faisans ! La bouriche de mon mari ne contenait que des lapins !

LA BARONNE.

Ça, c’est dur ! Mais c’est un peu la faute de votre mari.

MADAME HERBELIER.

Il est si contrariant ! Il pourrait si bien me seconder ; il a de la prestance et presque grand air ; il est beaucoup mieux que moi… Moi, quand je m’habille, je me fais l’effet d’être endimanchée, d’être vêtue trop somptueusement, avec trop d’ostentation ! Et quand je m’habille simplement, je n’ai plus l’air de rien du tout !

LA BARONNE.
Mais non, mais non, je vous assure, (Elle l’examine.) Vous êtes superbe !… Vous êtes très bien !… Vous êtes très convenable !
MADAME HERBELIER.

Êtes-vous gentille !

LA BARONNE.

Et ce n’est pas parce que vous seriez un peu mieux que vous verriez cesser cette ennuyeuse situation… Non ! Ce qu’il vous faudrait, c’est un beau mariage pour votre fille. Seulement qui ? Qui ? Voila !… Combien est-ce que vous lui donnez, à cette chère petite ?

MADAME HERBELIER.

Je crois que, s’il se présentait un beau parti, M. Herbelier irait jusqu’à quinze cent mille francs…

LA BARONNE.

Quinze cent mille francs net ?… Pas la rente ?

MADAME HERBELIER, avec ampleur.

Pas la rente ! Quinze cent mille francs !

LA BARONNE.

Je commence par vous dire que si la personne à qui je pense… à qui je pense vaguement… à qui je rêve… accepte d’entendre parler de cela,… elle ne demandera pas le chiffre de la dot. Ça n’entrera pas du tout en ligne de compte… Alors je dirai deux millions.

MADAME HERBELIER.

Deux millions… C’est un chiffre !

LA BARONNE.

Justement. Deux millions, c’est un chiffre. Quinze cent mille francs, c’est tout de suite beaucoup moins. Si vous ajoutez cinq cent mille francs à quinze cent mille francs, ce n’est rien, tandis que si je retranche cinq cent mille francs de deux millions, c’est énorme ! Vous saisissez la nuance ?…

MADAME HERBELIER, par politesse.

Oui… (Décidée) M. Herbelier donnera les deux millions… Mais je voudrais bien savoir à qui ?

LA BARONNE.

Est-ce qu’on peut vous le dire ? Je vais vous le dire, parce que c’est vous… Avez-vous entendu parler du vicomte de Houdan ?

MADAME HERBELIER, tout émue.

Houdan ? Houdan ? Vous parlez sérieusement ?

LA BARONNE, pour la calmer.

Voyons ! Voyons !

MADAME HERBELIER.

Houdan ! C’est un nom historique !

LA BARONNE.

Autant dire ! Et si l’histoire ne s’en occupe pas davantage, c’est que les ancêtres de Robert n’étaient pas des gens à faire parler d’eux.

MADAME HERBELIER.

Mais c’est un rêve que vous m’offrez là !

LA BARONNE.

C’est l’idéal ! Un aimable garçon… Très bien apparenté… N’exerçant aucune profession… Il a tout pour lui !

MADAME HERBELIER.
Quel âge ?
LA BARONNE.

Plus près de trente que de vingt cinq… Il est bien de sa personne sans être un bellâtre… Vous ne Voulez pas pour votre fille d’un bellâtre, n’est-ce pas ?… Du reste, il a mieux que ça : il a de la branche !… Tenez, je vais vous faire son portrait en deux mots : c’est le véritable chevalier français… le chevalier français moderne… Voulez-vous mon sentiment intime ? Ces deux enfants-là sont faits l’un pour l’autre.

MADAME HERBELIER.

Ils ne se connaissent pas.

LA BARONNE.

Je les connais tous les deux… M’autorisez-vous à donner un peu d’espoir à mon candidat ?

MADAME HERBELIER.

Il est ici ?

LA BARONNE.

Il est ici ! Ça vous étonne. Est-ce que je ne suis pas toute-puissante ?

MADAME HERBELIER.

Vous êtes une fée… Vraiment, c’est un rêve !… On obtiendra de Monseigneur Petit-Rouget qu’il bénisse le mariage. Il ne s’y refusera pas… S’il refusait, nous pourrions toujours nous rabattre sur l'archevêque de Jéricho…

LA BARONNE.
Voyons, quand est ce que je présente le Vicomte à votre charmante fille ? Car enfin… il faut s’être vus avant de s’épouser…
MADAME HERBELIER.

Nous recevons tous les mardis soirs… D’aujourd’hui en huit ?… Mais c’est bien long !

LA BARONNE.

Pourquoi pas aujourd’hui même ?

MADAME HERBELIER.

Il accepterait ?

LA BARONNE.

Il ne faut pas perdre de temps. Le vicomte est très recherché.

MADAME HERBELIER, se levant précipitamment.


Mon Dieu ! s’il allait nous échapper ! Vite ! Vite !

LA BARONNE.

Envoyez une invitation à l’hôtel d’Angleterre. Venez avec moi, nous trouverons tout ce qu’il faut pour écrire dans ce petit pavillon. Je vous l’amènerai ce soir, nous le présenterons à votre fille, et nous n’aurons plus qu’à laisser parler les cœurs. Venez vite, ma jolie belle !

Elles entrent dans le pavillon.