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Classiquesen Ligne

Scène IX

LE VICOMTE, UN MÉCANICIEN, LA DEMOISELLE DE LA SOURCE, LA COMTESSE DE CRÊVECŒUR, LA BARONNE.
LE MÉCANICIEN, à la Demoiselle de la source.
Bonjour, madame, je viens prendre un verre d’eau.
LA DEMOISELLE.

Ça va, le traitement ?

LE MÉCANICIEN.

Pas trop mal, mais ce qui me manque, c’est de ne pouvoir venir à la source plus régulièrement. Madame de Crèvecœur, ma patronne, habite à quinze kilomètres d’ici. Ça n’est pas commode…

LE VICOMTE, entrant par la droite.

Il faut pourtant que je prenne mon verre d’eau.

LA DEMOISELLE, au Vicomte.

Chaude ou froide ?

LE VICOMTE, à part.

Il y en a de la chaude et de la froide ! C’est bien ma veine ! Il va falloir choisir ! Si je mélangeais la chaude et la froide !… Oui, mais, tiède, ça me fera mal au cœur… Chaude ou froide ? (Il jette une pièce en l’air.) Si c’est face, je la prends chaude. (Il se baisse.) C’est face. (Après une dernière hésitation.) Je la prends froide !

LE MÉCANICIEN, à la demoiselle qui lui donne un verre d’eau.

Aujourd’hui, par exemple, je viens en service commandé : j’ai amené madame la comtesse, et elle m’a chargé de prévenir à l’hôtel un monsieur… Comment c’est-y donc qu’il s’appelle ?… Un monsieur… de Houdan…

LE VICOMTE, qui a entendu les derniers mots du Mécanicien.
Ah !
LE MÉCANICIEN.

Oui, c’est un monsieur qui doit épouser la fille de la patronne. Mais ça ne doit arriver que dans douze ans, quand il sera tout à fait défraîchi.

LA DEMOISELLE.

Comment ça ?

LE MÉCANICIEN.

C’est que la fiancée est une gosseline de six ans, une gentille petite fillette… qui a déjà aussi mauvais caractère que sa mère. Heureusement que la maman crie aussi fort qu’elle, depuis le matin jusqu’au soir. À part ça, la maison est bien tranquille. Vous n'avez pas vu sa figure, à ce vicomte de Houdan ?

LA DEMOISELLE.

Non, je ne le connais pas.

LE VICOMTE, au Mécanicien.

Moi, je le connais… Je puis même vous dire qu’il est déjà reparti.

LE MÉCANICIEN.

Il est reparti ?

LE VICOMTE.

Oui, il est reparti très loin… Vous pouvez le dire à votre maitresse.

LE MÉCANICIEN.

Bien ! Je suis content de savoir ça. La commission sera plus vite faite. On rentrera plus vite au château. À demain ! Merci, monsieur et dame.

Il s’éloigne en allumant une cigarette.
LE VICOMTE, à la Demoiselle.

Est-ce que vous la voyez quelquefois ici, là patronne de ce mécanicien ?

LA DEMOISELLE.

Jamais, monsieur, et vous savez, je connais mon monde.

LE MÉCANICIEN, apercevant la comtesse de Crèvecœur.
À part.

Madame !

Il éteint précipitamment sa cigarette.
MADAME DE CRÈVECŒUR, entrant, au Mécanicien, avec un fort accent anglais.

Eh bien ! vous avez vu ce monsieur ?

LE MÉCANICIEN

Non, madame !

MADAME DE CRÈVECŒUR

J’ai su qu’il est arrivé.

LE MÉCANICIEN.

Oui, oui, madame, il est arrivé, mais il est reparti bien loin.

MADAME DE CRÈVECŒUR

Pas possible ! Qui vous a dit cela ?

LE MÉCANICIEN

C’est un autre monsieur !

MADAME DE CRÈVECŒUR

Comment le sait-il, cet autre monsieur ?

LE MÉCANICIEN
Madame la Comtesse peut le lui demander à lui-même. C’est celui qui est là, à la buvette.
MADAME DE CRÈVECŒUR.

Bien ! Je vais lui demander des détails. (Elle s’approche du vicomte.) Pardon, monsieur !… Monsieur, s’il vous plaît…

Le vicomte se retourne, tous deux se regardent interloqués.
LE VICOMTE.

Ma tante !

MADAME DE CRÈVECŒUR.

Oh ! Dear ! Vraiment ! Vous n’êtes pas un garçon sérieux. You ought to be ashamed of yourself ! Heureusement que vous devez attendre encore douze ans pour vous mettre en ménage.

LE VICOMTE, aimable.

Bonjour, ma tante !

MADAME DE CRÈVECŒUR, avec raideur.

Bonjour ! Il me semble, Robert, que vous vous cachez de moi ?

LE VICOMTE.

Je vous assure…

MADAME DE CRÈVECŒUR.

Je n’aime pas votre conduite à l’égard de moi… D’abord vous ne m’écrivez jamais…

LE VICOMTE.

Vous n’avez pas reçu la lettre que je vous ai écrite… au nouvel an ?

MADAME DE CRÈVECŒUR.

À l’avant-dernier nouvel an. Voilà quand vous m’écrivez, au nouvel an ! Et encore tous les deux ou trois ans ! Vous ne me considérez pas comme la mère de votre future femme ! Vous oubliez tous vos devoirs ! Vous êtes pourtant un Houdan, Robert.

LE VICOMTE.

Je le sais bien !

MADAME DE CRÈVECŒUR.

Non ! Vous ne le savez pas assez. Il faut vous dire sans cesse que le dernier des Houdan doit épouser la dernière des Crèvecœur. Il faut penser constamment à votre famille et à votre race. Vous êtes comme beaucoup de ces nobles de votre pays qui oublient beaucoup trop ce qu’ils représentent. Oui, les hommes français oublient cela… Ils ne savent plus la valeur des noms historiques !

LE VICOMTE.

Heureusement que les femmes américaines le leur rappellent.

MADAME DE CRÈVECŒUR.

Parce qu’elles savent que les habitudes nobles, les nobles manières, le noble prestige, sont une belle richesse qu’il ne faut pas laisser perdre… C’est pour cela, Robert, que je vous surveille. Depuis un mois, je savais que vous veniez ici.

LE VICOMTE.

Alors vous le saviez avant moi.

MADAME DE CRÈVECŒUR.

Oui ! Je sais aussi que vous menez ici la vie de garçon ! Et j’en étais très contente.. Il faut que vous soyez heureux encore douze ans avec la vie de garçon.

LE VICOMTE.

Douze ans ! Ça approche !

MADAME DE CRÈVECŒUR.

Dans douze ans, vous aurez la joie d’exécuter l’engagement de votre père. Je pense que ni vous, ni moi, ne songeons pas à le discuter.

LE VICOMTE, résigné.

Vous voyez…

MADAME DE CRÈVECŒUR.

Je l’espère bien !

LE VICOMTE.

Je vous dirai même que cet engagement ne me déplaît pas, parce qu’il est à longue échéance : j’ai toujours aimé les engagements à longue échéance.

MADAME DE CRÈVECŒUR.

Je vous emmène ce soir dîner avec moi.

LE VICOMTE.

Ce soir… Je ne peux pas…

MADAME DE CRÈVECŒUR.

Comment ! Vous ne pouvez pas ?

LE VICOMTE, cherchant un prétexte.

J’ai un rendez-vous… avec mon docteur… à sept heures.

MADAME DE CRÈVECŒUR.
Nous dînons à neuf, et il y a vingt-cinq minutes d’auto d’ici chez moi.
LE VICOMTE.

Permettez…

MADAME DE CRÈVECŒUR.

C’est entendu ! (sur un ton plus aimable.) Ce soir, Robert, vous ne verrez pas votre fiancée. Elle a grandi ! Elle est haute comme ça ! Mais vous ne la verrez pas aujourd’hui, elle sera couchée. D’ailleurs, il faudra que vous l’excusiez en ce moment, car elle commence à perdre ses premières dents ! Allons ! À tout à l’heure, j’attends des amis qui vont arriver par le train ; l’auto va me conduire à la gare et reviendra vous chercher dans un quart d’heure.

LE VICOMTE.

Je vous assure qu’il me sera très difficile…

MADAME DE CRÈVECŒUR.

Pas d’excuses ! Vous m’appartenez !

Elle sort.
LE VICOMTE, seul.

C’est incroyable, le nombre de gens à qui j’appartiens : à ma tante, à Boucherot, à la Baronne, à Dolly, au Docteur ! Il n’y a que moi à qui je n’appartienne pas !

Il remonte vers la source.
LA BARONNE, descendant du pavillon et apercevant le Vicomte qui se dispose à boire un verre d’eau.
Eh bien ! Eh bien ! Je vous y prends ! Voulez-vous lâcher ça ! Pas de traitement le jour ! La nuit ! en cachette !
LE VICOMTE.

Il n’y a personne ! Nous sommes dans Un désert !

LA BARONNE, l’entraînant au premier plan.

Mais d’abord…

LE VICOMTE.

La source va fermer ! Vous allez me faire manquer mon premier jour de traitement.

LA BARONNE, à la demoiselle.

Servez un verre d’eau chaude, très chaude !

LE VICOMTE, essayant de remonter vers la source.

Alors…

LA BARONNE.

Un mot d’abord… J’ai une grande nouvelle à vous annoncer !…

LE VICOMTE, effrayé.

Déjà ! Oh ! Non ! Non ! Pas si vite !… Nous avons parlé de ça comme d’un projet possible… Mais si tôt que ça, je ne veux pas ! Il faut que je réfléchisse !

LA BARONNE.

Non ! Il vaut mieux que vous ne réfléchissiez pas ! La réflexion pour vous, c’est l’indécision, c’est le chaos. Laissez-moi réfléchir pour vous. (Elle se frappe le front.) C’est tout réfléchi ! Je vous amène ce soir chez madame Herbelier.

LE VICOMTE.
Chez madame Herbelier !… Vous me destinez à la fille de l’Éléphant blanc ?
LA BARONNE.

Quelle est cette plaisanterie ? Je préfère n’avoir pas entendu !… M. Herbelier a douze millions.

LE VICOMTE.

Un palais en foie gras.

LA BARONNE.

Des chasses extraordinaires en Seine-et-Oise !

LE VICOMTE, intéressé.

Du gros gibier ?

LA BARONNE.

De tous les gibiers. Une chasse à courre…

Un silence.
LE VICOMTE, après réflexion.

Après tout, je suis peut-être capable de faire un excellent mari.

LA BARONNE.

C’est votre vocation ! C’est ce qu’il vous faut dans la vie. Tant que vous ne serez pas marié, vous serez hésitant et malade. Votre femme s’occupera de vous, vous vous occuperez d’elle. Vous serez un mari charmant… Je viens vous prendre ce soir pour aller à la Villa des Cytises.

LE VICOMTE.

Je vous retrouverai là-bas.

LA BARONNE.

Est-ce bien sûr ? Jurez-le moi !

LE VICOMTE.

Pour que ça soit sûr, il vaut mieux que je ne jure pas ! Quand je jure, ça ne me porte pas bonheur.

LA BARONNE.

Alors, c’est promis ! On vous attend. Et vous allez voir comme elle est jolie !

LE VICOMTE.

Ne me parlez pas trop de la jeune personne. C’est ce qui me plait le moins dans l’idée du mariage.

LA BARONNE.

Vous allez rentrer chez vous comme un bon garçon bien sage, en attendant le grand moment. (Elle tâte le cœur du Vicomte.) Je sens déjà son cœur qui bat. (Le Vicomte fait un signe de dénégation.) Si, si, il bat, il bat !…

LE VICOMTE, hésitant.

C’est que… Il faut que je dîne ce soir avec ma tante de Crèvecœur…

LA BARONNE.

Madame de Crèvecœur ?

LE VICOMTE.

Cette parente américaine qui veut me faire épouser sa fille…

LA BARONNE.

Qui ça ? La petite fille de six ans ? Mais c’est de la folie, ce mariage là !

LE VICOMTE.
Et celui que vous me proposez ! Qu’est-ce que c’est ?
LA BARONNE.

Ce sera de l’amour !

LE VICOMTE.

… Si vous avez le malheur de me répéter ce mot là, vous êtes sûre de ne pas me voir ce soir chez votre éléphant.

LA BARONNE.

De l’amour ! À ce soir !

Elle tort par le fond.