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Classiquesen Ligne

Scène IV

Les Mêmes, puis MADAME HERBELIER.
GILBERTE, faisant un grand salut à la porte par laquelle Madame Herbelier vient de sortir.

Oui, Eugénie ! (Elle déclame.) « Vraiment ! la figure de la reine était encore plus imposante quand son noble visage se trouvait coloré par l’émoi ! » (Changeant de ton.) Avez vous vu l’émoi d’Eugénie ? (Chantant.) « Pourquoi cet émoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? » (Parlé.) Moi, je sais pourquoi !

ANDRÉE.

Dis-mous ça.

GILBERTE, mystérieusement.

Elle l’attend !

JEANNINE.

Qui donc ?

GILBERTE.
Le dernier descendant des Houdan, fondateur de la branche Triplepatte, dont il est actuellement le seul numéro.
ANDRÉE.

Qu’est-ce qu’elle veut en faire ?

GILBERTE.

Elle veut unir le noble écu des Houdan aux écus moins illustres, mais infiniment plus nombreux, des Herbelier.

JEANNINE.

Comment le sais-tu ?

GILBERTE.

Triplepatte et mon frère Jacques ont un petit lien de parenté. Ils ont le même usurier, un nommé Boucherot, si ça peut servir à messieurs vos frères. Ce Boucherot savait la nouvelle par le fâcheux Baude-Boby, qui l’avait recueillie de la bouche de la Baronne Pépin. Vous n’avez donc pas vu, innocentes créatures, l’agitation désordonnée de la baronne Pépin ? C’est qu’il se prépare de grandes choses !

JEANNINE.

Et Yvonne est contente de ce mariage ?

GILBERTE.
Je suis persuadée qu’elle n’est au courant de rien. On ne lui en parlera que lorsque ce sera nécessaire, c’est-à-dire dans la soirée. Les dernières personnes informées, dans cette affaire là, ce seront Yvonne et le vénéré chef de la famille, l’éléphant blanc. Tout est conduit par la mère Herbelier, la seule maîtresse de céans.
ANDRÉE.

Madame Herbelier a toujours été une maîtresse femme.

YVONNE, entr’ouvrant la porta de gauche.

Est-ce que tous aurez bientôt fini ?

GILBERTE.

Voilà, voilà !… Encore deux minutes et nous sommes à vous. (Aux autres.) Il faut pourtant s’occuper d’elle, (À Jeannine.) Pourquoi est-elle sur la sellette ? (Elle se penche Vers Jeannine qui lui dit quelques mots tout bas.) Non, pas de méchancetés ! D’abord c’est injuste ce que tous dites-là. Elle est très intelligente… Mais elle est comme ça… nonchalante…

ANDRÉE.

Elle ne fait pas de frais !

GILBERTE.

Non ! Elle ne fait aucun effort pour briller. C’est une fille qui a horreur de l’effort. Elle n’a jamais eu la plus petite histoire de flirt… C’est pour cela que vous mettez en doute son intelligence, mesdemoiselles les ingénues !

YVONNE, passant la tête à gauche.

Eh bien ? Voyons !

GILBERTE.
Plus qu’un tout petit instant ! (Yvonne disparaît.) Je vais la faire revenir, ce serait trop long : j’inventerai des réponses, voilà tout ! Yvonne ! Yvonne ! Arrivez !
YVONNE, entrant.

Eh bien ! Qu’est-ce que vous ayez trouvé pendant tout ce temps là ?… Allons, parlez. Je suis humblement résignée à tout entendre.

GILBERTE.

Vous êtes sur la sellette parce que vous êtes une personne sans volonté.

YVONNE.

C’est bien vrai !

GILBERTE.

Qui est-ce qui a dit cela ?

YVONNE.

Tout le monde.

GILBERTE.

Vous êtes encore sur la sellette parce que… J’ai beaucoup de réponses à me rappeler… Vous êtes sur la sellette… parce que vous allez être vicomtesse !

YVONNE, étonnée.

Parce que je vais être vicomtesse !

JEANNINE.

C’est vrai que vous ne le saviez pas ?

YVONNE.

Je ne sais rien du tout… Qu’est-ce que cela veut dire ?… Vous m’effrayez !

ANDRÉE.
Vous ne saviez pas que vous alliez être vicomtesse de Houdan ?
YVONNE.

Qu’est-ce que c’est que cette histoire-là ?

GILBERTE.

Le vicomte de Houdan vient ce soir même pour vous être présenté.

YVONNE.

C’est effrayant ce que vous m’apprenez-là !… Oh !… Je voyais bien qu’il y avait quelque chose… Papa, lui, ne savait rien… Il m’en aurait parlé… (Avec désespoir.) Oh ! mon Dieu !… mon Dieu ! mon Dieu ! Il ne manquait plus que ça maintenant !… (À Gilberte.) Je me disais bien que cela devait arriver un jour ou l’autre… Mais j’étais encore tranquille, parce que je n’ai que dix-huit ans et qu’on avait toujours dit qu’on ne me marierait qu’à vingt ans.

JEANNINE.

Vous avez si peur que ça de vous marier ?

YVONNE.

Je n’ai peur que de ça depuis l’âge de douze ans !Je me dis, depuis l’âge de douze ans, qu’il arrivera un jour où j’aurai vingt ans, et où il faudra me marier ! Et voilà qu’on veut me marier deux ans avant !

ANDRÉE.
Si vous voulez raisonner, vous n’êtes vraiment pas à plaindre ! Le vicomte de Houdan appartient à une des plus nobles familles de France.
JEANNINE.

C’est ce qu’on appelle en d’autres termes du gratin premier choix.

YVONNE.

Si vous croyez que ça me rassure que ce soit du gratin premier choix !… C’est encore plus un étranger pour moi !… Oh ! mon Dieu !… Moi qui hier encore était si tranquille !… Et c’est ce soir même qu’il va venir !… Ce soir !… Pas un instant de répit !…

GILBERTE.

C’est ce soir qu’il vous sera présenté ! Mais vous avez encore du temps avant le mariage.

YVONNE, inquiète.

Trois mois ? (Plus inquiète.) Deux mois ?

GILBERTE.

Peut-être six semaines seulement…

YVONNE.

Six semaines !

GILBERTE.

Allons ! Allons ! Vous allez être très heureuse. On va vous faire la cour.

YVONNE.

Oh ! ça non ! Qu’il me laisse tranquille pendant ces six semaines !

GILBERTE.

Il faudra bien que vous fassiez connaissance.

YVONNE.

Nous ne ferons jamais connaissance. J’accepterai d’être sa femme parce que je ne pourrai pas faire autrement. Et puis j’aime autant celui-là qu’un autre que je ne connaîtrais pas davantage. Oh ! mon Dieu ! Moi qui étais si tranquille !

ANDRÉE.

Nous qui pensions vous faire plaisir en vous annonçant ça !

GILBERTE, à Andrée.

Une autre fois, il faudra trouver autre chose.

JEANNINE.

Voici votre maman !

Madame Herbelier entre par le fond.
YVONNE.

Qu’est-ce qu’elle va me dire ?

MADAME HERBELIER.

Excusez-moi, mesdemoiselles, si je vous enlève Yvonne quelques instants.

JEANNINE, bas à Yvonne.

Les révélations !

YVONNE.

Oh ! mon Dieu !

La Baronne Pépin entre par le fond.
GILBERTE, bas à Yvonne.

Voici la baronne Pépin ; je vous conseille de l’avoir à l’œil.

YVONNE.

Pourquoi ?

GILBERTE.
C’est elle qui a fait le coup !