Scène V
Allons ! Allons ! Toute cette jeunesse !… Qu’est-ce qu’elle attend pour aller danser ?… (À madame Herbelier.) Regardez votre fillette, regardez-la !… C’est la reine de ce gentil troupeau.
Ne trouvez-vous pas, chère amie, que le vicomte est en retard ?
Laissez-le faire. Il arrivera à l’heure qu’il faut. C’est un homme plein de tact.
Vous êtes sûre qu’il n’y a pas de malentendu et qu’il viendra ?
Mais oui, mais oui. (Lui prenant la main) Comme elle se tracasse ! Je l’ai quitté cinq minutes avant le dîner, et, malgré sa crânerie de chevalier français, il était tout ému, tout rougissant.
Reste, Yvonne, j’ai quelque chose à te dire.
Musique de danse dans la coulisse. Les autres jeunes fille sortent.Oui ! Oui ! Nous faisons de vilaines cachotteries devant cette petite ; n’est-ce pas le moment de lui révéler à notre chère petite… Attention ! (Elle fait un pas vers Yvonne qui recule.) À notre chère petite quoi ? (Elle fait encore un pas et lui crie rapidement à l’oreille.) Vicomtessei !… (Vivement, en se reculant.) Je n’ai rien dit ! Je n’ai rien dit !
Tu as entendu, Yvonne ?
Oui, maman.
Moi, je ne voulais rien dire ! Je voulais laisser arriver le beau vicomte, le prince charmant ! Il aurait regardé la jolie belle… La jolie belle aurait baissé les yeux ! Et pan ! pan ! Le coup de foudre ! (Avec explosion.) Ah ! Je suis une romanesque, moi ! J’aime les surprises, l’imprévu, l’aventure, la grande route, la berline, les postillons, les grelots, le clair de lune, l’échelle au balcon !… Mais maman, qui est une personne raisonnable, a préféré qu’on prévienne.
C’était plus sage.
Et ce bon M. Herbelier ? Où est-il, votre cher mari ?
Ah ! le grand travailleur !
Il doit être allé dormir.
Ah !… Et que dit-il de nos grands projets ?
Je ne lui ai encore parlé de rien.
Il ne sait rien ! Ah ! Que c’est piquant !
Ce n’est pas cela… mais il vaut mieux ne rien lui dire avant que les choses soient un peu avancées. C’est comme cela qu’il faut agir avec lui ! Autrement, quand on le met au courant, il résiste, il fait des objections. Tandis qu’une fois que c’est décidé, il n’ose plus déranger ce qu’on a fait, et il ne dit plus rien.
Ah ! comme elle le connaît bien, son cher mari ! Ah ! la fine mouche que cette chère amie !
Demain seulement je lui dirai ce qui en est.
Alors c’est le grand complot en sourdine ? (Regardant Yvonne.) Le mystère ? Parfait, parfait, parfait ! (À Yvonne.) Eh bien ?
Maman !
Eh bien ! On est contente ? On ne sait pas ? On est troublée ? On ressent une délicieuse petite angoisse ! Ah ! c’est qu’un grand moment se prépare ! C’est le jour où la maman et le papa vous donneront l’autorisation d’aimer ! (Avec extase.) Ah ! aimer ! aimer ! Vous êtes contente ?
Oui, madame !
Chère petite ! Quelle joie pour moi de faire le bonheur de ces deux êtres si bien faits l’un pour l’autre, (Elle se dirige vers le fond.) Il me semble déjà le voir entrer tout souriant, avec sa grande allure et se précipiter, plein d’impatience. (Sur un autre ton à elle-même.) Ah ! ça ! Qu’est-ce qu’il fait donc ?
Ecoute, maman !… (Bas, à madame Herbelier qui s’est approchée d’elle.) Je voudrais bien ne pas me marier !
Qu’est-ce que tu me racontes ?
Je voudrais bien ne pas me marier ! Tu avais dit que je ne me marierais qu’à vingt ans.
Oui, mais je te le répète que c’est un mariage tellement inespéré, le vicomte de Houdan ! Tu seras de l’entourage des Princes !
Ecoute, maman !… Je voudrais bien ne pas me marier !
Tu veux décourager la baronne, qui s’occupe si gentiment de toi ? Surtout ne dis pas ça devant elle.
Maman, ma petite maman chérie, laisse-moi te dire encore une chose… Je voudrais ne pas me marier…
Tu n’es pas raisonnable.
Ah ! Je vois ce que c’est ! On raconte tout bas son bonheur à sa maman. (Elle descend vers Yvonne.) Vous êtes heureuse ? Dites un peu si vous êtes heureuse ?
Oui, madame !
Ne restons pas ici. Je crois que j’entends mon mari.
Allons danser !… En attendant le Prince Charmant ! (À elle même, regardant la porte d’entrée.) Il ne vient pas vite, mon Prince Charmant !