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Classiquesen Ligne

Scène IV

Les Mêmes, DOLLY.
LE VICOMTE.

Ah ! (Il se lève, ouvre la porte de droite et appelle d’une voix attendrie.) Dolly ! Dolly !

DOLLY, paraissant à droite.

Qu’est-ce qu’il y a ?

LE VICOMTE.

Dolly ! Viens un peu que je te voie ! Il y a vraiment longtemps que je ne t’ai vue ! Entre donc !

Il la fait entrer.
DOLLY.

Je partais sans te rien dire ! Je croyais ça plus convenable.

LE VICOMTE, regardant Dolly.

J’aime bien les femmes quand je ne les ai pas vues depuis quelque temps.

Il lui prend les mains.
DOLLY, émue.

Mon pauvre vieux !

LE VICOMTE.

C’est étonnant comme tu m’attendris aujourd’hui ! Tu ne m’as jamais attendri comme ça…

DOLLY.

On a eu pourtant de bons moments ensemble !

LE VICOMTE.

Quand nous les avons eus, je ne me suis pas aperçu que c’étaient de bons moments… J’ai même cru que je m’ennuyais… Maintenant je commence à les regretter.

DOLLY.

Te rappelles-tu notre gentil voyage en Espagne ?

LE VICOMTE.

Si je me le rappelle ! Au bout de deux jours, j’avais une envie terrible de revenir à Paris !… J’avais bien tort…

DOLLY.
Tu n’appréciais pas ton bonheur.
LE VICOMTE.

Maintenant si je recommençais ce voyage, je suis sûr qu’il me ferait plaisir.

DOLLY.

Oui ! Mais n i ni ! On dit que ta fiancée est très jolie ?

LE VICOMTE.

Oui ! Sans doute elle est très jolie, mais pas plus que toi ; et puis, elle a un grand défaut que tu n’as jamais eu : elle sera la femme obligatoire.

DOLLY.

Quand tu avais plaisir à me voir, tu me voyais.

LE VICOMTE.

Elle, je la verrai tout le temps !

DOLLY.

Je ne t’ennuyais pas.

LE VICOMTE.

Tu me comprenais !

DOLLY.

Tu n’étais pas forcé de m’aimer.

LE VICOMTE.

Je n’avais pas la sensation que tu tenais à moi et que je tenais à toi : ça fait des liens entre nous.

DOLLY.

Mon pauvre Triplepatte !

LE VICOMTE.
Fini, Triplepatte maintenant. Je vais être prisonnier pour la vie.
DOLLY.

Voyons !

LE VICOMTE.

Oui, dans une heure, Triplepatte sera bouclé.

DOLLY.

Si tu as tant de regrets, ne te marie pas. (Baude-Boby la pousse du coude, À Baude-Boby.) Pourquoi me poussez vous ?

BAUDE-BOBY, vivement.

Je vous ai poussée ?

LE VICOMTE, même jeu.

Il t’a poussée ?

BAUDE-BOBY, même jeu.

Moi, je vous ai poussée ?

DOLLY, même jeu.

Bien sûr que si, vous m’avez poussée !

BAUDE-BOBY, même jeu.

Non, je ne vous ai pas poussée !

LE VICOMTE.

Si ! tu l’as poussée, et je sais pourquoi tu l’as poussée, c’est parce que vous êtes tous enragés à me marier et qu’elle vient vous contre-carrer en me donnant de bons conseils !

BAUDE-BOBY.

Tu dis-toi même qu’il est trop tard pour revenir là-dessus.

DOLLY.
Moi je dis qu’il est toujours assez tôt pour défaire ce qui n’est pas fait.
LE VICOMTE.

C’est très juste ce qu’elle dit ; on peut toujours défaire ce qui n’est pas fait.

BAUDE-BOBY.

Pense un peu tout de même à l’incorrection !…

DOLLY.

Oui, mais si, par peur d’être incorrect, il se rend malheureux toute la vie !

LE VICOMTE.

C’est très juste, ce qu’elle dit !

DOLLY.

Dans cette affaire-là, mon ami, n’écoute que toi-même.

BAUDE-BOBY, lisant ce qu’il a écrit sur le morceau de papier.

« La bénédiction nuptiale leur sera donnée… »

LE VICOMTE.

Ah ! mon vieux, ne te presse pas de faire ça ! je ne sais pas encore du tout quelle résolution je vais prendre.

Il fait tomber le papier d’un revers de main.
BAUDE-BOBY, désespéré.

Ah ! bien, alors !

DOLLY, au Vicomte.

Réfléchis bien !

TOUSSAINT.
Le bain de M. le vicomte est prêt.
LE VICOMTE.

Je vais toujours prendre mon bain, ça n’engage à rien !… (À Dolly, lui tendant la main.) À tout hasard, si nous ne nous revoyons pas !… (Il retire sa main.) Et puis non, j’aime mieux ne pas te faire d’adieux, c’est toujours triste ! D’ailleurs (avec intention, regardant Baude-Boby) je ne suis pas encore marié.

Il entre dans sa salle de bain.
BAUDE-BOBY, bas à Toussaint.

Savez-vous si Boucherot est toujours chez le marchand de vins d’en face ?

TOUSSAINT.

Oui, monsieur, il y est.

BAUDE-BOBY.

Descendez lui dire de monter tout de suite ici… Allez !

TOUSSAINT.

Bien, monsieur.

Il sort.
BAUDE-BOBY, à Dolly.

Qu’est-ce que vous venez lui raconter là. Nous avions déjà toutes les peines du monde à le décider !

DOLLY.

Qu’est-ce que vous voulez ! Je lui ai dit de réfléchir… Je lui ai dit ça, comme je lui aurais dit autre chose…

BAUDE-BOBY.
Tout ce qu’on lui dit a une importance. Ah ! c’est du beau travail que vous avez fait là !
DOLLY.

Tant pis ! après tout ! Moi, je n’ai pas de raisons pour tenir à ce qu’il se marie… Au contraire : c’est un bon camarade que je perds.