Scène IV
Ah ! (Il se lève, ouvre la porte de droite et appelle d’une voix attendrie.) Dolly ! Dolly !
Qu’est-ce qu’il y a ?
Dolly ! Viens un peu que je te voie ! Il y a vraiment longtemps que je ne t’ai vue ! Entre donc !
Je partais sans te rien dire ! Je croyais ça plus convenable.
J’aime bien les femmes quand je ne les ai pas vues depuis quelque temps.
Mon pauvre vieux !
C’est étonnant comme tu m’attendris aujourd’hui ! Tu ne m’as jamais attendri comme ça…
On a eu pourtant de bons moments ensemble !
Quand nous les avons eus, je ne me suis pas aperçu que c’étaient de bons moments… J’ai même cru que je m’ennuyais… Maintenant je commence à les regretter.
Te rappelles-tu notre gentil voyage en Espagne ?
Si je me le rappelle ! Au bout de deux jours, j’avais une envie terrible de revenir à Paris !… J’avais bien tort…
Maintenant si je recommençais ce voyage, je suis sûr qu’il me ferait plaisir.
Oui ! Mais n i ni ! On dit que ta fiancée est très jolie ?
Oui ! Sans doute elle est très jolie, mais pas plus que toi ; et puis, elle a un grand défaut que tu n’as jamais eu : elle sera la femme obligatoire.
Quand tu avais plaisir à me voir, tu me voyais.
Elle, je la verrai tout le temps !
Je ne t’ennuyais pas.
Tu me comprenais !
Tu n’étais pas forcé de m’aimer.
Je n’avais pas la sensation que tu tenais à moi et que je tenais à toi : ça fait des liens entre nous.
Mon pauvre Triplepatte !
Voyons !
Oui, dans une heure, Triplepatte sera bouclé.
Si tu as tant de regrets, ne te marie pas. (Baude-Boby la pousse du coude, À Baude-Boby.) Pourquoi me poussez vous ?
Je vous ai poussée ?
Il t’a poussée ?
Moi, je vous ai poussée ?
Bien sûr que si, vous m’avez poussée !
Non, je ne vous ai pas poussée !
Si ! tu l’as poussée, et je sais pourquoi tu l’as poussée, c’est parce que vous êtes tous enragés à me marier et qu’elle vient vous contre-carrer en me donnant de bons conseils !
Tu dis-toi même qu’il est trop tard pour revenir là-dessus.
C’est très juste ce qu’elle dit ; on peut toujours défaire ce qui n’est pas fait.
Pense un peu tout de même à l’incorrection !…
Oui, mais si, par peur d’être incorrect, il se rend malheureux toute la vie !
C’est très juste, ce qu’elle dit !
Dans cette affaire-là, mon ami, n’écoute que toi-même.
« La bénédiction nuptiale leur sera donnée… »
Ah ! mon vieux, ne te presse pas de faire ça ! je ne sais pas encore du tout quelle résolution je vais prendre.
Ah ! bien, alors !
Réfléchis bien !
Je vais toujours prendre mon bain, ça n’engage à rien !… (À Dolly, lui tendant la main.) À tout hasard, si nous ne nous revoyons pas !… (Il retire sa main.) Et puis non, j’aime mieux ne pas te faire d’adieux, c’est toujours triste ! D’ailleurs (avec intention, regardant Baude-Boby) je ne suis pas encore marié.
Savez-vous si Boucherot est toujours chez le marchand de vins d’en face ?
Oui, monsieur, il y est.
Descendez lui dire de monter tout de suite ici… Allez !
Bien, monsieur.
Qu’est-ce que vous venez lui raconter là. Nous avions déjà toutes les peines du monde à le décider !
Qu’est-ce que vous voulez ! Je lui ai dit de réfléchir… Je lui ai dit ça, comme je lui aurais dit autre chose…
Tant pis ! après tout ! Moi, je n’ai pas de raisons pour tenir à ce qu’il se marie… Au contraire : c’est un bon camarade que je perds.