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Classiquesen Ligne

Scène V

BAUDE-BOBY, DOLLY, BOUCHEROT, puis LE VICOMTE.
BOUCHEROT, entrant. Il est vêtu d’un grand pardessus tout neuf, exagérément long.

Eh bien ! Qu’est ce qu’il y a ?

BAUDE-BOBY.

Il y a que ça va mal ! Il ne veut plus se marier. C’est mademoiselle qui est venu lui raconter des histoires !

BOUCHEROT, à Dolly.

Qu’est-ce que vous venez de lui raconter ?

DOLLY.

Rien du tout ! Ce garçon est ennuyé de se marier : il va là comme un chien qu’on fouette !

BOUCHEROT.

Il ne marche jamais autrement. De quoi vous mêlez-vous ?

DOLLY.

Et vous ?

BOUCHEROT.
Moi… ça ne vous regarde pas !
DOLLY.

Oh ! je les connais, vos raisons ! Enfin… tout ça m’est bien égal, au fond ! J’aimais autant qu’il ne se marie pas, mais si vous voulez qu’il se marie, soit ! Qu’il se marie !… En voilà des types !

Elle sort en faisant claquer la porte.
LE VICOMTE, du cabinet de toilette.

Toussaint, Toussaint ! L’eau est trop chaude ! Toussaint ! (Il entre enveloppé d’un peignoir de bain.) Tiens ! Boucherot… ! Oh ! qu’il est beau ! C’est à vous tout ce paletot, Boucherot ? Ce qu’il y a de terrible, c’est qu’il a l’air inusable ! Vous allez être forcé de rester là-dedans pendant cinq ans, mon pauvre Boucherot !

BOUCHEROT, sévère.

Vous savez l’heure qu’il est ?

LE VICOMTE.

Non ! et je ne veux plus le savoir.

BOUCHEROT, lui montrant sa montre.

Vous avez à peine une demi-heure pour vous habiller et aller à la mairie.

LE VICOMTE, goguenard.

J’ai beaucoup plus longtemps que ça ! J’ai des semaines ! J’ai des années ! Vous avez peut-être eu tort de vous commander ce beau paletot, Boucherot ! Je ne suis pas encore marié !

BOUCHEROT.
Monsieur le vicomte, je vous parle sérieusement !
LE VICOMTE.

C’est la première fois de ma vie que je suis sérieux. Je viens de m apercevoir tout à coup que j’étais un fou… Que je m’embarquais dans une affaire très grave sans avoir réfléchi !… Je veux réfléchir.

BOUCHEROT, furieux.

Une demi-heure avant la mairie ! Bien, M. le vicomte ! Moi aussi, je réfléchirai, et ça ne sera pas long.

LE VICOMTE.

Qu’est-ce qu’il y a ?

BOUCHEROT.

Il y a que j’en ai assez ! Que j’ai été plein de sollicitude…

LE VICOMTE.

Intéressée !

BOUCHEROT.

De sollicitude intéressée, si vous voulez ! Il n’y en a pas beaucoup d’autres de sollicitudes, et celles qui ne sont pas intéressées ont bientôt fait de laisser ça là… Admettons que j’aie eu intérêt, pour être moi-même tranquille, à assurer votre tranquillité… Mais, maintenant, si vous ne vous laissez pas faire, eh bien ! je ne me laisserai pas faire non plus ; ce ne sera pas sans beaucoup de peine que j’userai de rigueur envers vous : car je vous aime, M. le vicomte.

LE VICOMTE.
Oh ! oh !
BOUCHEROT.

Croyez-en ce que vous voudrez, je vous aime. Tout ce qui arrivera ne sera pas de ma faute, mais de la vôtre ; vous n’aurez pas voulu Vous servir du moyen de salut qui se présenté à vous, et c’est le seul…

LE VICOMTE, seul devant une petite table.

Oui, je le sais ! Je sais que, si je me marie, ma tante là chanoinesse paiera mes dettes et que je n’aurai plus d’embarras d’argent. Mais une fois que je n’aurai plus ces ennuis, je ne penserai pas que je ne les ai plus et je ne serai pas plus heureux pour ça… En revanche, j’aurai une femme.

BOUCHEROT.

Eh bien ! quoi ! vous aurez une femme ! Vous ferez comme tant d’autres, vous finirez par en prendre votre parti. (Il vient s’asseoir en face du vicomte.) Écoutez ! Je vais vous dire une chose confidentielle : la femme que vous épouserez, je ne la connais pas, mais elle est certainement moins ennuyeuse que la mienne, ça je le dis hardiment !

LE VICOMTE.

Pas possible !

BOUCHEROT, en confidence.

J’ai, entre nous, la femme la plus insupportable qui soit. Eh bien ! je n’en suis pas plus malheureux ! Je suis même assez content. Quand on n’est pas libre on dit : Oh ! la liberté ! la liberté !… Et si on l’a, on ne sait qu’en faire… Il vaut mieux avoir avec soi un compagnon, même embêtant, que d’être seul. M. le vicomte, retenez bien ceci : il n’y a qu’une chose essentielle dans la vie, c’est d’avoir sa tranquillité parfaite, sa tranquillité matérielle ; vous n’avez qu’à tendre la main pour l’acquérir, n’hésitez pas, sacrebleu ! Vous verrez que, pour ce qui est du reste, ça s’arrange toujours.

LE VICOMTE, se levant.

Allons ! je tais voir si mon bain n’est pas trop chaud.

BOUCHEROT.

Et vous vous habillerez ensuite, pour la mairie ?

LE VICOMTE.

Nous verrons ça.

Il se dirige vers le cabinet de toilette.
BOUCHEROT, à part, à Baude-Boby.

Il se mariera !

TOUSSAINT, entrant.

Voici madame la belle-mère de M. le vicomte.

LE VICOMTE, près de la porte du cabinet de toilette.

Qu’est-ce qu’elle me veut ? Je ne suis pas encore sa propriété ! Qu’elle attende une heure ! On ne réveille pas le condamné à mort une heure avant l’exécution, c’est un manque de tact !

BOUCHEROT.

Il faut la faire entrer.

LE VICOMTE.

Elle va venir avec son amabilité fatigante ! Elle va m’appeler Robert !… Je vais prendre mon bain, débrouillez-vous avec elle.