Une vie (1883), premier roman de Guy de Maupassant publié après des années consacrées presque exclusivement à la nouvelle, retrace avec une sobriété et une lucidité implacables l'existence entière de Jeanne, jeune aristocrate normande élevée au couvent dans une innocence totale du monde, qui épouse par naïveté sentimentale le vicomte Julien de Lamare, homme séduisant en apparence mais rapidement révélé cynique, avare et infidèle, dont les trahisons répétées, notamment avec la propre femme de chambre de Jeanne, brisent méthodiquement toutes les illusions romantiques de la jeune épouse sur l'amour et le mariage. Maupassant y développe, avec une économie stylistique et une distance narrative désabusée caractéristiques de son art, une chronique pessimiste et quasi clinique de l'existence féminine ordinaire de son époque, Jeanne subissant successivement la trahison conjugale, la mort brutale de son mari assassiné par un mari jaloux d'une autre liaison adultère, puis les déceptions non moins amères que lui inflige son propre fils gâté et ingrat, qui dilapide sans vergogne la fortune familiale avant de l'abandonner à une vieillesse solitaire et démunie. Le roman, dont le titre initial envisagé par Maupassant, « La Humble Vérité », résume bien le projet esthétique naturaliste consistant à dépeindre sans complaisance ni effet dramatique excessif la déception ordinaire d'une existence banale et sans grandeur, s'achève sur une note de résignation amère à peine tempérée par la formule finale prêtée à la vieille servante Rosalie, selon laquelle « la vie, voyez-vous, ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit », résumé désabusé de toute la philosophie maupassantienne de l'existence. Salué à sa parution par Léon Tolstoï lui-même comme l'un des plus grands romans français, aux côtés des Misérables de Hugo, Une vie installe durablement la réputation de Maupassant comme romancier à part entière au-delà de son art déjà reconnu de la nouvelle brève. Par sa chronique désabusée et minutieuse d'une existence féminine brisée par les désillusions successives, Une vie demeure l'un des romans les plus poignants du naturalisme français.