II
Comme l’eau de la Rivière
S’écoule le Temps :
À peine est-il en arrière,
Qu’il est en avant.
Le paroissien de bonne-maman était presque toujours sur sa commode, quand il n’était pas à l’église. Madeleine n’avait jamais prêté grande attention à ce bouquin, plus qu’au chapelet, posé tout à côté, dont quelques mailles étaient rejointes par des ficelles. Aux feuilles de ce livre Madeleine préfère celles de mai. Voici un an que grand’mère est morte. En fouillant dans un tiroir, la petite-fille retrouve le paroissien de son aïeule. Il y a dedans une de ces grosses pensées de velours bleu et jaune, séchée avec soin dans du coton. En encre décolorée, voici l’écriture de bonne-maman, une
jolie écriture fine, qui n’est pas du tout celle adoptée par les jeunes filles d’aujourd’hui, qui s’efforcent d’imiter les caractères grossiers que devaient tracer Charlemagne ou Roland quand ils avaient brandi l’épée.
On lit en première page :
Le 8 Août 1836, Marie est née à trois heures du matin.
« Marie, c’est maman, se dit Madeleine. »
On lit ensuite :
Le 2 Août 1839, à midi, Jean-Baptiste est né.
« C’est l’oncle Jean, pense Madeleine, il est né dans le même mois que maman. »
On lit au-dessous :
Le 9 Décembre 1844, à huit heures du soir, Justine est née.
« Tante Justine qui est morte clarisse, oui. »
« Qu’ils étaient vieux ! Nous sommes en 1889. Maman a donc cinquante-trois ans. Oh ! alors, ils n’étaient pas trop vieux. Moi, j’ai dix-sept ans, et je suis la dernière venue de trois frères qui n’ont pas survécu. Bonne-maman inscrivait les naissances de ses enfants à mesure. Moi, je ferai comme ça, mariée. Mais je n’ai qu’un petit livre de messe en cuir de Russie, édition diamant. Il faudra que j’en achète un gros quand je me marierai, parce que je désire avoir beaucoup d’enfants. »