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Classiquesen Ligne

IV

Comme l’eau de la Rivière
S’écoule le Temps :
À peine est-il en arrière,
Qu’il est en avant.



Au mois de Juillet, on coupe le blé. L’oncle Jean-Baptiste vient voir sa sœur Marie et sa nièce Madeleine. Il dit à sa sœur :

— Vous êtes bien là, dans cette petite maison. Vous avez été sage de ne point la quitter.

Et sa sœur lui répond :

— D’autant plus que maman y est morte…

— Combien ?

— Treize ans.

— Déjà ! Quel âge a donc Madeleine ?

— Vingt-neuf ans, mon oncle.

— Tu es jolie, active et bonne. Il faudrait songer à te marier.

— Oncle jean, quand on n’a pas de dot…

— Ah ! mon enfant ! Le monde d’aujourd’hui ne va pas selon Dieu. Qu’une belle fille comme toi, qui n’a pas la vocation religieuse, ne se marie pas, je trouve cela contre nature. Est-ce que les femmes sont faites pour devenir postières, avocats, journalistes, médecins, que sais-je ? Est-ce que l’on peut aisément, quand on porte un petit, se traîner du téléphone au télégraphe, et de la salle d’opération au cher berceau ? Est-ce que l’on peut, quand on donne à téter, plaider la cause de Pierre contre Paul ? Est-ce qu’en écrivant un article sur la politique extérieure, on a le temps de surveiller la nichée, d’accueillir son mari quand il est las, de lui servir la soupe chaude ? Ah ! époque de détraqués ! Est-ce que la femme a jamais été faite pour gagner sa vie autrement que par l’austère et doux travail manuel, celui de la petite commerçante, de la paysanne ou de la couturière, qui, derrière la vitre de la ferme, voyait l’étoile du soir se lever ? Ah ! monde renversé ! monde sans foi ni loi qui paralyse l’épouse et la mère, qui ne lui demande plus le pain du ménage, la douceur des plumes sur la couvée, mais l’argent quand même ! Ah ! je sais bien que l’on me traite de retardataire et je me suis laissé dire l’autre jour que j’avais les idées de Francis Jammes.

— Ce catholique, mon oncle, qui est si naïf ?

— Précisément ! Et je suis à me demander si, malgré sa candeur, il ne finit point par avoir raison. À quoi nous sert l’intelligence, quand elle ne donne pas la juste solution du problème ? Que tu ne sois pas encore mariée, dotée de ces deux belles gerbes de blé que sont tes cheveux, c’est une solution fausse. La société, donc, est mal faite. Et c’est le troupeau qui nous dirige qui est responsable. Peut-être, s’ils te voyaient, nos gouvernants ne comprendraient-ils pas très bien pourquoi tu n’es pas mariée. Mais il suffit que tu ne le sois pas pour que j’en conclue que leur machine est mal faite alors que la tienne a été bien construite par le Bon Dieu.

— Maman ? interroge Madeleine.

— Ma petite ?

— J’ai perdu mon chapelet. Puis-je prendre celui de grand’mère qui est dans le tiroir de la commode ?

— Mais, certes !

— Au revoir, mon oncle. Je me rends à l’Adoration.

— Bonjour, petite.