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Classiquesen Ligne

Toukoro et Damélara.

25 mars. — Nous partons de Faralatro à une heure du matin. Pendant tout le trajet de nuit, des bandes de perdrix partent des bords du sentier. Parfois un gros oiseau de proie s’échappe avec un grand bruit d’ailes. Avant le lever du soleil, des oiseaux trompettes (Balearica pavonina) se font entendre. A 3 kilomètres de Faralatro, on traverse une région couverte de puits destinés à la recherche de l’or. On retrouve des puits semblables avant d’arriver à Toukoro.

Nous traversons Gonko dont il ne reste plus guère trace. Vers 5 heures et demie nous rencontrons de nombreuses et pittoresques montées riches en goïn. Plus loin, on traverse un marigot assez important, rempli d’eau claire, tout bordé de grands cosos (Berlinia) dont les belles grappes de fleurs blanches poudrent agréablement la végétation verdoyante des bords du marigot. Le coso (Berlinia acuminata Soland.) est certainement l’un des plus beaux arbres de ces contrées quand il est en fleurs. Les grappes formées de grandes corolles blanches parfumées forment d’immenses traînées le long des ruisseaux. Plus tard elles laissent pendre de larges gousses aplaties, veloutées et couleur de vieux bronze. Le tronc laisse exsuder une espèce de gomme copal qui n’est pas exploitée.

Une demi-heure après, j’arrive au village ruiné de Toukoro. Deux cases ont été récemment édifiées et sont habitées par une famille de pêcheurs. Une mousso (femme) est en train d’enfumer des poissons par un procédé fort primitif. Le gril haut de 50 centimètres a été établi avec quatre piquets fourchus sur lesquels sont disposées des baguettes de nété formant toit. Là-dessus sont placés les poissons ouverts et vidés. On fait du feu au-dessous. Les cases sont entourées de cotonniers et de cultures de mil. A la sortie du village, on traverse un marigot boueux rempli de Canna, de joncs (Maya des Bambaras) de Cladium et d’une infinité de Cypéracées. Il est bordé d’arbustes parmi lesquels, je remarque le niago (malinké), le diagou (bambara), le coguira.

Le tomboro (Zizyphus Jujuba Lamk.) reparaît mais ne semble exister que près de l’emplacement des anciens villages où il aurait été planté. Je rencontre plusieurs villages détruits et des lougans très vastes abandonnés tout le long du chemin. Les lianes goïn çà et là sont saignées. Le saba présente partout une deuxième période de végétation ; les rameaux inférieurs anciens sont chargés de fruits non encore mûrs ; les jeunes rameaux sont couverts de feuilles d’un beau vert tendre et chargés de fleurs. Les nétés sont très abondants ; ce sont avec les manans (Lophira alata Banks.), les ntabas (Cola cordifolia Benn.), les sanans (Daniella thurifera Benn.), les arbres dominants de la région.

Le Cassytha guineensis Schum. et Thönn., rencontré déjà aux environs de Bammako et de Kouroussa, est commun ici et couvre la plupart des buissons de ses tiges fauves, filamenteuses.

Les singans sont toujours en fleurs. Leur floraison dure fort longtemps, car déjà en décembre ils s’épanouissaient sur la ligne des convois. La maturité des fruits de manans est complète ; ils tombent et quelques femmes en font provision afin d’utiliser la graisse pour la fabrication du savon indigène.

Une butte dénudée, cultivée, précède le village de Ouassana. Elle paraît servir à faire les cultures durant la saison hivernale. Un épais buisson de l’Euphorbe de Kankan existe sur cette butte.

Ouassana est au fond d’une cuvette qui doit être très humide durant l’hivernage. J’ai remarqué dans le village des oignons, du boron et du n’goyo (Solanum Pierreanum Paill. et Bois). Les cotonniers sont cultivés dans la région. Nous partons pour Danéla ; il faut environ une heure et demie de marche pour s’y rendre. Sur le chemin, d’énormes baobabs dont les bourgeons commencent à s’épanouir, marquent l’emplacement d’anciens villages. Nous arrivons à Ouassana qui paraît avoir été très grand et qui, aujourd’hui, est réduit à une trentaine de cases dispersées dans une plaine vaste et nue, mais autrefois couverte de cases à en juger par l’étendue des restes de la tata. A côté de ma case, se trouve un grand kobo et tout près un palmier ban.

Les moussos, à cette époque de l’année, sont occupées à piler les fruits de manan (Lophira alata Banks), pour la fabrication de leur savon. Elles vont dans la brousse remplir de grandes calebasses de ces fruits ailés qu’elles cueillent sous les arbres d’où ils se détachent eux-mêmes, après avoir bruni ou roussi, signe de leur maturité. Ces fruits sont d’abord écossés par les femmes et les enfants ; l’enveloppe du fruit se brise facilement d’elle-même, sous la pression des doigts, comme les fruits d’arachides. L’amande blanche avec l’indication très nette de la petite plantule et de deux cotylédons est de la grosseur d’une amande de petite noisette et de la même forme. Ces amandes à amertume très prononcée seraient un poison d’après les indigènes. On les réunit dans un pilon à couscous où on les soumet à un premier écrasement. La poudre résultant de cette opération, qui présente encore des morceaux non écrasés de la grosseur d’un noyau de cerise est étendue sur des nattes au soleil, pour sécher. On écrase de nouveau la pulpe au pilon une deuxième, puis une troisième fois. La poudre impalpable qui en résulte est ensuite placée dans des canaris (marmites en terre) avec de l’eau qu’on porte à l’ébullition. Pendant ce temps, on remue constamment le mélange avec des feuilles de manan ou de pimpérimané fira, ce qui a pour effet d’amener la matière grasse à la surface. On n’a plus ensuite qu’à la recueillir. Cette graisse n’est pas bonne pour l’alimentation en raison de son amertume.

Un chasseur de biches du village est rentré ce matin après avoir tué un coba (Antilope orcas). Cet animal est énorme ; il a été dépecé dans la brousse. Quatre individus portent chacun un quartier de l’animal, un cinquième porte la peau, le sixième porte la tête surmontée d’une paire de cornes arquées avec de nombreux anneaux en relief. Ces cornes ont environ 70 centimètres de longueur. J’en ai vu qui avaient plus d’un mètre de long.

Le dougoutigui m’offre un gigot ; le reste sera partagé entre les hommes du village et les porteurs.

Le chasseur me dit que les éléphants existent dans la brousse à trois jours du village. Ils ne viennent jamais dans les cultures. Il en a aperçu d’énormes. On n’ose pas les chasser dans le village. Les panthères sont aussi communes : elles ne viennent pas autour des habitations ; on ne les tire pas non plus.

Un dioula maure parti depuis un mois et demi de Siguiri, est de passage ici et il se dirige vers Odjenné. Il achète dans les villages (à l’aide de quatre porteurs) des boules de caoutchouc contre du sel de la Guinée, des kolas, de la toile, mais la plainte d’une femme m’a révélé qu’il trafiquait surtout des captifs et qu’il est venu en réalité, comme beaucoup de ses compatriotes, razzier les malheureux Bambaras que Samory traînait à sa suite et qui regagnent en ce moment leur village natal.

Près du village, je remarque un palmier ban en fruits. Le fond de la végétation du marais qui l’environne est formé par une Composée à feuilles charnues et à fleurs jaunes. J’ai remarqué aussi dans les parties les plus humides un Marsilea qui croît spécialement autour des trous remplis d’eau. Je rencontre de fortes touffes de Graminées formant des monticules analogues à ceux qui sont produits par Carex paniculata L. et paradoxa Benth. en France ; entre ces touffes, croît une plante à fleurs jaunes récoltée au bord des marigots dans la région des convois, ainsi que deux Labiées. On rencontre aussi une Cypéracée en fleurs analogue à Cladium Mariscus R. Br., deux Cyperus et tout un champ de Marantacées. Il existe, en outre, une mare contenant des Nymphæa, ainsi que le Pontederia natans Beauv. à fleurs bleues, etc.

Le coguira en fruits est très abondant au bord de cette mare. A la limite des marais, mais sur un terrain sec, inondé peut-être durant l’hivernage, croissent de nombreuses Cypéracées à fleurs groupées en capitules blancs.

Les jardins indigènes contiennent des oignons, l’aubergine indigène (Solanum Pierreanum Paill. et Bois), le dabé, les calebasses qui commencent à pousser.

Près des mares, à côté du village, une excavation laisse voir plusieurs blocs énormes se désagrégeant à la surface, de granit à feldspath, teinté en rouge par l’oxyde de fer, analogues à certains granits de Normandie. L’excavation a été probablement creusée pour la recherche de l’or.

Des traces de ces terres granitiques se retrouvent dans le pays, quoique la prédominance appartienne toujours au sol ferrugineux et à l’argile cendrée d’alluvion.

J’ai récolté dans le lougan une petite Euphorbiacée, le Croton lobatum L. qui croît en abondance dans tous les terrains cultivés et serait, au dire des indigènes de la Côte d’Ivoire, un poison très violent (d’après M. Thoiré).