SCÈNE V.
qui court au devant de lui, donne la main au quaker.
Bonjour, mon sévère ami.
Pas assez comme ami, et pas assez comme médecin. Ton âme te ronge le corps. Tes mains sont brûlantes et ton visage est pâle. — Combien de temps espères-tu vivre ainsi ?
Le moins possible. — Mistress Bell n’est-elle pas ici ?
Ta vie n’est-elle donc utile à personne ?
Au contraire, ma vie est de trop à tout le monde.
Crois-tu fermement ce que tu dis ?
Aussi fermement que vous croyez à la charité chrétienne.
Quel âge as-tu donc ? Ton cœur est pur et jeune comme celui de Rachel, et ton esprit expérimenté et vieux comme le mien.
J’aurai demain dix-huit ans.
Pauvre enfant !
Pauvre ? oui. — Enfin ? non… J’ai vécu mille ans !
Ce ne serait pas assez pour savoir la moitié de ce qu’il y a de mal parmi les hommes. — Mais la science universelle, c’est l’infortune.
Je suis donc bien savant !… Mais j’ai cru que mistress Bell était ici. — Je viens d’écrire une lettre qui m’a bien coûté.
Je crains que tu ne sois trop bon. Je t’ai bien dit de prendre garde à cela. Les hommes sont divisés en deux parts : martyrs et bourreaux. Tu seras toujours martyr de tous, comme la mère de cette enfant-là.
La bonté d’un homme ne le rend victime que jusqu’où il le veut bien, et l’affranchissement est dans sa main.
Qu’entends-tu par là ?
Voulons-nous faire peur à cette enfant ? et si près de l’oreille de sa mère ?
Sa mère a l’oreille frappée d’une voix moins douce que la tienne, elle n’entendrait pas. — Voilà trois fois qu’il la demande !
Vous me grondez toujours ; mais dites-moi seulement pourquoi on ne se laisserait pas aller à la pente de son caractère, dès qu’on est sûr de quitter la partie quand la lassitude viendra ? Pour moi, j’ai résolu de ne me point masquer et d’être moi-même jusqu’à la fin, d’écouter, en tout, mon cœur dans ses épanchements comme dans ses indignations, et de me résigner à bien accomplir ma loi. À quoi bon feindre le rigorisme, quand on est indulgent ? On verrait un sourire de pitié sous ma sévérité factice, et je ne saurais trouver un voile qui ne fût transparent. — On me trahit de tout côté, je le vois, et me laisse tromper par dédain de moi-même, par ennui de prendre ma défense. J’envie quelques hommes en voyant le plaisir qu’ils trouvent à triompher de moi par des ruses grossières ; je les vois de loin en ourdir les fils, et je ne me baisserais pas pour en rompre un seul, tant je suis devenu indifférent à ma vie. Je suis d’ailleurs assez vengé par leur abaissement, qui m’élève à mes yeux, et il me semble que la Providence ne peut laisser aller longtemps les choses de la sorte. N’avait-elle pas son but en me créant ainsi ? Ai-je le droit de me roidir contre elle pour réformer la nature ? Est-ce à moi de démentir Dieu ?
En toi, la rêverie continuelle a tué l’action.
Eh ! qu’importe, si une heure de cette rêverie produit plus d’œuvres que vingt jours de l’action des autres ? Qui peut juger entre eux et moi ? N’y a-t-il pour l’homme que le travail du corps, et le labeur de la tête n’est-il pas digne de quelque pitié ? Eh ! grand Dieu ! la seule science de l’esprit, est-ce la science des nombres ? Pythagore est-il le Dieu du monde ? Dois-je dire à l’inspiration ardente : « Ne viens pas, tu es inutile ? »
Elle t’a marqué au front de son caractère fatal. Je ne te blâme pas, mon enfant, mais je te pleure.
Bon quaker, dans votre société fraternelle et spiritualiste, a-t-on pitié de ceux que tourmente la passion de la pensée ? Je le crois ; je vous vois indulgent pour moi, sévère pour tout le monde ; cela me calme un peu.
En vérité, depuis trois mois, je suis presque heureux ici : on n’y sait pas mon nom, on ne m’y parle pas de moi, et je vois de beaux enfants sur mes genoux.
Ami, je t’aime pour ton caractère sérieux. Tu serais digne de nos assemblées religieuses, où l’on ne voit pas l’agitation des papistes, adorateurs d’images, où l’on n’entend pas les chants puérils des protestants. Je t’aime, parce que je devine que tout le monde te hait. Une âme contemplative est à charge à tous les désœuvrés remuants qui couvrent la terre : l’imagination et le recueillement sont deux maladies dont personne n’a pitié ! — Tu ne sais seulement pas les noms des ennemis secrets qui rôdent autour de toi ; mais j’en sais qui te haïssent d’autant plus qu’ils ne te connaissent pas.
Et cependant, n’ai-je pas quelque droit à l’amour de mes frères, moi qui travaille pour eux nuit et jour ; moi qui cherche avec tant de fatigues, dans les ruines nationales, quelques fleurs de poésie dont je puisse extraire un parfum durable ; moi qui veux ajouter une perle de plus à la couronne de l’Angleterre, et qui plonge dans tant de mers et de fleuves pour la chercher ?
Si vous saviez mes travaux !… J’ai fait de ma chambre la cellule d’un cloître, j’ai béni et sanctifié ma vie et ma pensée ; j’ai raccourci ma vue, et j’ai éteint devant mes yeux les lumières de notre âge ; j’ai fait mon cœur plus simple : je me suis appris le parler enfantin du vieux temps ; j’ai écrit, comme le roi Harold au duc Guillaume, en vers à demi saxons et francs ; et ensuite, cette Muse du dixième siècle, cette Muse religieuse, je l’ai placée dans une châsse comme une sainte. — Ils l’auraient brisée s’ils l’avaient crue faite de ma main : ils l’ont adorée comme l’œuvre d’un moine qui n’a jamais existé, et que j’ai nommé Rowley.
Oui, ils aiment assez à faire vivre les morts et mourir les vivants.
Cependant on a su que ce livre était fait par moi. On ne pouvait plus le détruire, on l’a laissé vivre ; mais il ne m’a donné qu’un peu de bruit, et je ne puis faire d’autre métier que celui d’écrire. — J’ai tenté de me ployer à tout, sans y parvenir. — On m’a parlé de travaux exacts ; je les ai abordés, sans pouvoir les accomplir. — Puissent les hommes pardonner à Dieu de m’avoir ainsi créé ! — Est-ce excès de force, ou n’est-ce que faiblesse honteuse ? Je n’en sais rien, mais jamais je ne pus enchaîner dans des canaux étroits et réguliers les débordements tumultueux de mon esprit, qui toujours inondait ses rives malgré moi. J’étais incapable de suivre les lentes opérations des calculs journaliers, j’y renonçai le premier. J’avouai mon esprit vaincu par le chiffre, et j’eus dessein d’exploiter mon corps. Hélas ! mon ami ! autre douleur ! autre humiliation ! — Ce corps, dévoré dès l’enfance par les ardeurs de mes veilles, est trop faible pour les rudes travaux de la mer ou de l’armée ; trop faible même pour la moins fatigante industrie.
Et d’ailleurs, eussé-je les forces d’Hercule, je trouverais toujours entre moi et mon ouvrage l’ennemie fatale née avec moi : la fée malfaisante trouvée sans doute dans mon berceau, la Distraction, la Poésie ! — Elle se met partout ; elle me donne et m’ôte tout ; elle charme et détruit toute chose pour moi ; elle m’a sauvé… elle m’a perdu !
Et à présent que fais-tu donc ?
Que sais-je ?… J’écris. — Pourquoi ? Je n’en sais rien… Parce qu’il le faut.
La maladie est incurable !
La mienne ?
Non, celle de l’humanité. — Selon ton cœur, tu prends en bienveillante pitié ceux qui te disent : « Sois un autre homme que celui que tu es » ; moi, selon ma tête, je les ai en mépris, parce qu’ils veulent dire : « Retire-toi de notre soleil ; il n’y a pas de place pour toi. » Les guérira qui pourra. J’espère peu en moi ; mais, du moins, je les poursuivrai.
pendant la réponse du quaker.
Et vous ne l’avez plus, votre Bible ? où est donc votre maman ?
Veux-tu sortir avec moi ?
Qu’avez-vous fait de la Bible, miss Rachel ?
N’entends-tu pas le maître qui gronde ? Écoute !
Je ne le veux pas. — Cela ne se peut pas ainsi. — Non, non, madame.
en prenant son chapeau et sa canne à la hâte.
Tu as les yeux rouges, il faut prendre l’air. Viens, la fraîche matinée te guérira de ta nuit brûlante.
Certainement cette jeune femme est fort malheureuse.
Cela ne regarde personne. Je voudrais que personne ne fût ici quand elle sortira. Donne la clef de ta chambre. — Elle la trouvera tout à l’heure. Il y a des choses d’intérieur qu’il ne faut pas avoir l’air d’apercevoir. — Sortons. — La voilà.
Ah ! comme elle pleure ! Vous avez raison… je ne pourrais pas voir cela. — Sortons.