SCÈNE VI.
Il vient lui-même, le lord-maire, pour M. Chatterton ! Rachel ! mes enfants ! quel bonheur ! embrassez-moi.
Les femmes ont des accès de folie inexplicables !
La mère donne à ses enfants un baiser d’amante sans le savoir.
et pompeusement dans un grand fauteuil.
Ah ! ah ! voici, je crois, tous ceux que je cherchais réunis. — Ah ! John Bell, mon féal ami, il fait bon vivre chez vous, ce me semble ! Car j’y vois de joyeuses figures qui aiment le bruit et le désordre plus que de raison. — Mais c’est de leur âge.
Milord, Votre Seigneurie est trop bonne de me faire l’honneur de venir dans ma maison une seconde fois.
Oui, pardieu ! Bell, mon ami, c’est la seconde fois que j’y viens… Ah ! les jolis enfants que voilà !… Oui, c’est la seconde fois, car la première, ce fut pour vous complimenter sur le bel établissement de vos manufactures ; et aujourd’hui je trouve cette maison nouvelle plus belle que jamais : c’est votre petite femme qui l’administre, c’est très bien. — Mon cousin Talbot, vous ne dites rien ! Je vous ai dérangé, George ; vous étiez en fête avec vos amis, n’est-ce pas ? Talbot, mon cousin, vous ne serez jamais qu’un libertin ; mais c’est de votre âge.
Ne vous occupez pas de moi, mon cher lord.
C’est ce que nous lui disons tous les jours, milord.
Et vous aussi, Lauderdale, et vous, Kingston ? toujours avec lui ? toujours des nuits passées à chanter, à jouer et à boire ? Vous ferez tous une mauvaise fin ; mais je ne vous en veux pas, chacun a le droit de dépenser sa fortune comme il l’entend. — John Bell, n’avez-vous pas chez vous un jeune homme nommé Chatterton, pour qui j’ai voulu venir moi-même ?
C’est moi, milord, qui vous ai écrit.
Ah ! c’est vous, mon cher ! Venez donc ici un peu, que je vous voie en face. J’ai connu votre père, un digne homme s’il en fut ; un pauvre soldat, mais qui avait bravement fait son chemin. Ah ! c’est vous qui êtes Thomas Chatterton ? Vous vous amusez à faire des vers, mon petit ami ; c’est bon pour une fois, mais il ne faut pas continuer. Il n’y a personne qui n’ait eu cette fantaisie. Hé ! hé ! j’ai fait comme vous dans mon printemps, et jamais Littleton, Swift et Wilkes n’ont écrit pour les belles dames des vers plus galants et plus badins que les miens.
Je n’en doute pas, milord.
Mais je ne donnais aux Muses que le temps perdu. Je savais bien ce qu’en dit Ben Jonson : que la plus belle Muse du monde ne peut suffire à nourrir son homme, et qu’il faut avoir ces demoiselles-là pour maîtresses, mais jamais pour femmes.
Bravo, milord ! c’est bien vrai !
Il veut le tuer à petit feu.
Rien de plus vrai, je le vois aujourd’hui, milord.
Votre histoire est celle de mille jeunes gens ; vous n’avez rien pu faire que vos maudits vers, et à quoi sont-ils bons, je vous prie ? Je vous parle en père, moi, à quoi sont-ils bons ? — Un bon Anglais doit être utile au pays. — Voyons un peu, quelle idée vous faites-vous de nos devoirs, à tous tant que nous sommes ?
Pour elle ! pour elle ! je boirai le calice jusqu’à la lie. (Haut.) Je crois les comprendre, milord. — L’Angleterre est un vaisseau. Notre île en a la forme : la proue tournée au nord, elle est comme à l’ancre, au milieu des mers, surveillant le continent. Sans cesse elle tire de ses flancs d’autres vaisseaux faits à son image, et qui vont la représenter sur toutes les côtes du monde. Mais c’est à bord du grand navire qu’est notre ouvrage à tous. Le Roi, les Lords, les Communes sont au pavillon, au gouvernail et à la boussole ; nous autres, nous devons tous avoir les mains aux cordages, monter aux mâts, tendre les voiles et charger les canons : nous sommes tous de l’équipage, et nul n’est inutile dans la manœuvre de notre glorieux navire.
Pas mal ! pas mal ! quoiqu’il fasse encore de la poésie ; mais en admettant votre idée, vous voyez que j’ai encore raison. Que diable peut faire le Poète dans la manœuvre ?
Il lit dans les astres la route que nous montre le doigt du Seigneur.
Qu’en dites-vous, milord ? lui donnez-vous tort ? Le pilote n’est pas inutile.
Imagination, mon cher ! ou folie, c’est la même chose ; vous n’êtes bon à rien, et vous vous êtes rendu tel par ces billevesées. — J’ai des renseignements sur vous… à vous parler franchement… et…
Milord, c’est un de mes amis, et vous m’obligerez en le traitant bien…
Oh ! vous vous y intéressez, George ? Eh bien ! vous serez content ; j’ai fait quelque chose pour votre protégé, malgré les recherches de Bale… Chatterton ne sait pas qu’on a découvert ses petites ruses de manuscrit ; mais elles sont bien innocentes, et je les lui pardonne de bon cœur. Le Magisterial est un bien bon écrit ; je vous l’apporte pour vous convertir, avec une lettre où vous trouverez mes propositions : il s’agit de cent livres sterling par an. Ne faites pas le dédaigneux, mon enfant ; que diable ! votre père n’était pas sorti de la côte d’Adam, il n’était pas frère du roi, votre père ; et vous n’êtes bon à rien qu’à ce qu’on vous propose, en vérité. C’est un commencement ; vous ne me quitterez pas, et je vous surveillerai de près.
Je consens à tout, milord.
Que milord est bon !
Voulez-vous accepter le premier toast, milord ?
Allez lui baiser la main.
Bien, mon ami, tu as été courageux.
J’étais sûr de mon gros cousin, Tom. — Allons, j’ai fait tant qu’il est à bon port.
John Bell, mon honorable Bell, conduisez-moi au souper de ces jeunes fous, que je les voie se mettre à table. — Cela me rajeunira.
Parbleu ! tout ira, jusqu’au quaker. — Ma foi, milord, que ce soit par vous ou par moi, voilà Chatterton tranquille ; allons, — n’y pensons plus.
Nous allons tous conduire milord.
Vous allez revenir faire les honneurs, je le veux.
N’ai-je pas fait tout ce que vous vouliez ?
Milord, je suis à vous tout à l’heure, j’ai quelques papiers à brûler.
Bien, bien !… Il se corrige de la poésie, c’est bien.
Mais rentrez donc chez vous, et souvenez-vous que je vous attends.
Pourquoi veut-il rester seul, mon Dieu ?