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Classiquesen Ligne

SCÈNE VII.

CHATTERTON, seul, se promenant.

Allez, mes bons amis. — Il est bien étonnant que ma destinée change ainsi tout à coup. J’ai peine à m’y fier ; pourtant les apparences y sont. — Je tiens là ma fortune. — Qu’a voulu dire cet homme en parlant de mes ruses ? Ah ! toujours ce qu’ils disent tous. Ils ont deviné ce que je leur avouais moi-même, que je suis l’auteur de mon livre. Finesse grossière ! je les reconnais là ! Que sera cette place ? quelque emploi de commis ? Tant mieux, cela est honorable ! Je pourrai vivre sans écrire les choses communes qui font vivre. — Le quaker rentrera dans la paix de son âme que j’ai troublée, et elle ! Kitty Bell, je ne la tuerai pas, s’il est vrai que je l’eusse tuée. — Dois-je le croire ? J’en doute : ce que l’on renferme toujours ainsi est peu violent ; et, pour être si aimable, son âme est bien maternelle. N’importe, cela vaut mieux, et je ne la verrai plus. C’est convenu… autant eût valu me tuer. Un corps est aisé à cacher. — On ne le lui eût pas dit. Le quaker y eût veillé, il pense à tout. Et à présent, pourquoi vivre ? pour qui ?… — Pour qu’elle vive, c’est assez… Allons… arrêtez-vous, idées noires, ne revenez pas… Lisons ceci…

Il lit le journal.

« Chatterton n’est pas l’auteur de ses œuvres… Voilà qui est bien prouvé. — Ces poèmes admirables sont réellement d’un moine nommé Rowley, qui les avait traduits d’un autre moine du dixième siècle, nommé Turgot… Cette imposture, pardonnable à un écolier, serait criminelle plus tard… Signé… Bale… » Bale ? Qu’est-ce que cela ? que lui ai-je fait ? — De quel égout sort ce serpent ?

Quoi ! mon nom étouffé ! ma gloire éteinte ! mon honneur perdu ! — Voilà le juge !… le bienfaiteur ! Voyons, qu’offre-t-il ?

Il décachète la lettre, lit… et s’écrie avec indignation.

Une place de premier valet de chambre dans sa maison !…

Ah ! pays damné ! terre du dédain ! sois maudite à jamais !

Prenant la fiole d’opium.

Ô mon âme, je t’avais vendue ! je te rachète avec ceci.

Il boit l’opium.

Skirner sera payé ! — Libre de tous ! égal à tous, à présent ! — Salut, première heure de repos que j’aie goûtée ! — Dernière heure de ma vie, aurore du jour éternel, salut ! — Adieu, humiliation, haines, sarcasmes, travaux dégradants, incertitudes, angoisses, misères, tortures du cœur, adieu ! Oh ! quel bonheur, je vous dis adieu ! — Si l’on savait ? si l’on savait ce bonheur que j’ai… on n’hésiterait pas si longtemps !

Ici, après un instant de recueillement durant lequel son visage prend une expression de béatitude, il joint les mains et poursuit :

Ô Mort, Ange de délivrance, que ta paix est douce ! J’avais bien raison de t’adorer, mais je n’avais pas la force de te conquérir. — Je sais que tes pas seront lents et sûrs. Regarde-moi, Ange sévère, leur ôter à tous la trace de mes pas sur la terre.

Il jette au feu tous ses papiers.

Allez, nobles pensées écrites pour tous ces ingrats dédaigneux, purifiez-vous dans la flamme et remontez au ciel avec moi !

Il lève les yeux au ciel et déchire lentement ses poèmes, dans l’attitude grave et exaltée d’un homme qui fait un sacrifice solennel.