Scène IV.
Non, je n’ai point assez déployé ma colère,
Assez humilié votre orgueil téméraire,
Assez fait de reproche aux infidélités
Dont votre ingratitude a payé mes bontés.
Vous n’avez pas conçu l’excès de votre crime,
Ni tout votre danger, ni l’horreur qui m’anime,
Vous, que j’avais aimée, et que je dus haïr ;
Vous, qui me trahissiez, et que je dois punir.
Ne punissez que moi ; c’est la grâce dernière
Que j’ose demander à la main meurtrière
Dont j’espérais en vain fléchir la cruauté.
Éteignez dans mon sang votre inhumanité.
Vengez-vous d’une femme à son devoir fidèle ;
Finissez ses tourments.
Je ne le puis, cruelle ;
Les miens sont plus affreux, je les veux terminer.
Je viens pour vous punir, je puis tout pardonner.
Moi, pardonner ! à vous ! Non, craignez ma vengeance :
Je tiens le fils des rois, le vôtre, en ma puissance.
De votre indigne époux je ne vous parle pas ;
Depuis que vous l’aimez, je lui dois le trépas :
Il me trahit, me brave, il ose être rebelle.
Mille morts punissaient sa fraude criminelle :
Vous retenez mon bras, et j’en suis indigné ;
Oui, jusqu’à ce moment, le traître est épargné.
Mais je ne prétends plus supplier ma captive.
Il le faut oublier, si vous voulez qu’il vive.
Rien n’excuse à présent votre cœur obstiné :
Il n’est plus votre époux, puisqu’il est condamné ;
Il a péri pour vous : votre chaîne odieuse
Va se rompre à jamais par une mort honteuse.
C’est vous qui m’y forcez ; et je ne conçois pas
Le scrupule insensé qui le livre au trépas.
Tout couvert de son sang, je devais, sur sa cendre,
À mes vœux absolus vous forcer de vous rendre ;
Mais sachez qu’un barbare, un scythe, un destructeur,
Quelques sentiments dignes de votre cœur.
Le destin, croyez-moi, nous devait l’un à l’autre ;
Et mon âme a l’orgueil de régner sur la vôtre.
Abjurez votre hymen, et, dans le même temps,
Je place votre fils au rang de mes enfants.
Vous tenez dans vos mains plus d’une destinée ;
Du rejeton des rois l’enfance condamnée,
Votre époux qu’à la mort un mot peut arracher,
Les honneurs les plus hauts tout prêts à le chercher,
Le destin de son fils, le vôtre, le mien même,
Tout dépendra de vous, puisque enfin je vous aime.
Oui, je vous aime encor ; mais ne présumez pas
D’armer contre mes vœux l’orgueil de vos appas ;
Gardez-vous d’insulter à l’excès de faiblesse
Que déjà mon courroux reproche à ma tendresse.
C’est un danger pour vous que l’aveu que je fais :
Tremblez de mon amour, tremblez de mes bienfaits,
Mon âme à la vengeance est trop accoutumée ;
Et je vous punirais de vous avoir aimée.
Pardonnez : je menace encore en soupirant ;
Achevez d’adoucir ce courroux qui se rend :
Vous ferez d’un seul mot le sort de cet empire ;
Mais ce mot important, madame, il faut le dire :
Prononcez sans tarder, sans feinte, sans détour,
Si je vous dois enfin ma haine ou mon amour.
L’une et l’autre aujourd’hui serait trop condamnable ;
Votre haine est injuste, et votre amour coupable ;
Cet amour est indigne et de vous et de moi :
Vous me devez justice ; et si vous êtes roi,
Je la veux, je l’attends pour moi contre vous-même.
Je suis loin de braver votre grandeur suprême ;
Je la rappelle en vous, lorsque vous l’oubliez ;
Et vous-même en secret vous me justifiez.
Eh bien ! Vous le voulez ; vous choisissez ma haine,
Vous l’aurez ; et déjà je la retiens à peine :
Je ne vous connais plus ; et mon juste courroux
Me rend la cruauté que j’oubliais pour vous.
Votre époux, votre prince, et votre fils, cruelle,
Vont payer de leur sang votre fierté rebelle.
Ce mot que je voulais les a tous condamnés ;
C’en est fait, et c’est vous qui les assassinez.
Barbare !
Je le suis ; j’allais cesser de l’être :
Vous aviez un amant, vous n’avez plus qu’un maître,
Un ennemi sanglant, féroce, sans pitié,
Dont la haine est égale à votre inimitié.
Eh bien ! Je tombe aux pieds de ce maître sévère :
Le ciel l’a fait mon roi ; seigneur, je le révère :
Je demande à genoux une grâce de lui.
Inhumaine, est-ce à vous d’en attendre aujourd’hui ?
Levez-vous : je suis prêt encore à vous entendre.
Pourrai-je me flatter d’un sentiment plus tendre ?
Que voulez-vous ? Parlez.
Seigneur, qu’il soit permis
Qu’en secret mon époux près de moi soit admis,
Que je lui parle.
Vous !
Écoutez ma prière.
Cet entretien sera ma ressource dernière :
Vous jugerez après si j’ai dû résister.
Non, ce n’était pas lui qu’il fallait consulter :
Mais je veux bien encor souffrir cette entrevue.
Je crois qu’à la raison son âme enfin rendue
N’osera plus prétendre à cet honneur fatal
De me désobéir, et d’être mon rival.
Il m’enleva son prince, il vous a possédée.
Que de crimes ! Sa grâce est encore accordée :
Qu’il la tienne de vous, qu’il vous doive son sort ;
Présentez à ses yeux le divorce ou la mort :
Oui, j’y consens. Octar, veillez à cette porte.
Vous, suivez-moi. Quel soin m’abaisse et me transporte !
Faut-il encore aimer ? Est-ce là mon destin ?
Je renais, et je sens s’affermir dans mon sein
Cette intrépidité dont je doutais encore.