La Tentation de saint Antoine (version définitive publiée en 1874) est le texte auquel Flaubert a consacré, par intermittence, près de trente ans de travail acharné, retravaillant sans relâche trois versions successives avant de livrer la forme finale de ce texte inclassable, à mi-chemin entre le poème dramatique et le drame philosophique, inspiré d'un tableau de Bruegel représentant la tentation du saint ermite égyptien. Le récit met en scène l'ermite Antoine, retiré dans le désert pour y mener une vie de prière et de renoncement absolu, assailli une nuit durant par un défilé hallucinatoire de tentations, d'hérésies religieuses, de monstres mythologiques et de divinités païennes venues de toutes les civilisations et de toutes les époques, qui viennent ébranler méthodiquement sa foi et sa raison jusqu'aux limites de la folie. Flaubert y déploie une érudition considérable sur l'histoire des religions et des hérésies chrétiennes des premiers siècles, convoquant tour à tour Bouddha, la reine de Saba, des gnostiques oubliés et jusqu'à la Sphinge et la Chimère, dans une succession de tableaux visionnaires d'une puissance hallucinatoire rare qui a fasciné des générations d'artistes, de peintres et de compositeurs. Texte à part dans l'œuvre de Flaubert par son ambition métaphysique totale et sa forme quasi théâtrale faite de voix et d'apparitions successives, La Tentation de saint Antoine témoigne de l'obsession de son auteur pour les vertiges du savoir et du doute religieux, thème qu'il prolongera ensuite dans Bouvard et Pécuchet. La toute première version de ce texte, achevée en 1849 après des mois de rédaction acharnée, avait été soumise par un Flaubert exalté à ses deux amis les plus proches, Maxime Du Camp et Louis Bouilhet, lors d'une lecture marathon de trente-deux heures étalée sur quatre jours, verdict resté célèbre : il fallait « jeter au feu » ce manuscrit et ne plus jamais en parler, ce qui poussa Flaubert à l'enfouir dans un tiroir et à entreprendre Madame Bovary à la place.