Scène III.
DANDIN, LÉANDRE, L’INTIMÉ et PETIT-JEAN, en robe ; LE SOUFFLEUR.
DANDIN.
LÉANDRE.
Çà, qu’êtes-vous ici ? Ce sont les avocats.
DANDIN.
LE SOUFFLEUR.
Vous ? Je viens secourir leur mémoire troublée.
DANDIN.
Je vous entends. Et vous ?
LÉANDRE.
Je vous entends. Et vous ? Moi, je suis l’assemblée.
DANDIN.
LE SOUFFLEUR.
Commencez donc. Messieurs.
PETIT-JEAN.
Commencez donc. Messieurs… Oh ! prenez-le plus bas
Si vous soufflez si haut, l’on ne m’entendra pas.
Messieurs…
DANDIN.
PETIT-JEAN.
Messieurs… Couvrez-vous. Oh ! mes…
DANDIN.
Messieurs… Couvrez-vous. Oh ! mes… Couvrez-vous, vous dis-je.
PETIT-JEAN.
Oh ! monsieur, je sais bien à quoi l’honneur m’oblige.
DANDIN.
PETIT-JEAN, se couvrant.
(au souffleur.)
Ne te couvre donc pas. Messieurs… Vous, doucement ;
Ce que je sais le mieux, c’est mon commencement.
Messieurs, quand je regarde avec exactitude
L’inconstance du monde et sa vicissitude ;
Lorsque je vois, parmi tant d’hommes différents,
Pas une étoile fixe, et tant d’astres errants ;
Quand je vois les Césars, quand je vois leur fortune ;
Quand je vois le soleil, et quand je vois la lune ;
(Babyloniens.)
Quand je vois les états des Babiboniens
(Persans.) (Macédoniens.)
Transférés des Serpents aux Nacédoniens ;
(Romains.) (despotique.)
Quand je vois les Lorrains, de l’état dépotique,
(démocratique.)
Passer au démocrite, et puis au monarchique ;
Quand je vois le Japon…
L’INTIMÉ.
Quand je vois le Japon… Quand aura-t-il tout vu ?
PETIT-JEAN.
Oh ! pourquoi celui-là m’a-t-il interrompu ?
Je ne dirai plus rien.
DANDIN.
Je ne dirai plus rien. Avocat incommode,
Que ne lui laissiez-vous finir sa période ?
Je suais sang et eau, pour voir si du Japon
Il viendrait à bon port au fait de son chapon ;
Et vous l’interrompez par un discours frivole !
Parlez donc, avocat.
PETIT-JEAN.
Parlez donc, avocat. J’ai perdu la parole.
LÉANDRE.
Achève, Petit-Jean : c’est fort bien débuté.
Mais que font là tes bras pendants à ton côté ?
Te voilà sur tes pieds droit comme une statue.
Dégourdis-toi. Courage : allons, qu’on s’évertue.
PETIT-JEAN, remuant les bras.
Quand… je vois… Quand… je vois…
LÉANDRE.
Quand… je vois… Quand… je vois… Dis donc ce que tu vois.
PETIT-JEAN.
Oh dame ! on ne court pas deux lièvres à la fois.
LE SOUFFLEUR.
PETIT-JEAN.
LE SOUFFLEUR.
PETIT-JEAN.
On lit… On lit… Dans la… Dans la…
LE SOUFFLEUR.
On lit… On lit… Dans la… Dans la… Métamorphose…
PETIT-JEAN.
LE SOUFFLEUR.
PETIT-JEAN.
Comment ? Que la métem… Que la métem…
LE SOUFFLEUR.
Comment ? Que la métem… Que la métem… Psycose…
PETIT-JEAN.
LE SOUFFLEUR.
Psycose… Hé ! le cheval !
PETIT-JEAN.
Psycose… Hé ! le cheval ! Et le cheval…
LE SOUFFLEUR.
Psycose… Hé ! le cheval ! Et le cheval… Encor !
PETIT-JEAN.
LE SOUFFLEUR.
PETIT-JEAN.
Encor… Le chien ! Le chien.
LE SOUFFLEUR.
Encor… Le chien ! Le chien. Le butor !
PETIT-JEAN.
Encor… Le chien ! Le chien. Le butor ! Le butor…
LE SOUFFLEUR.
PETIT-JEAN.
Peste de l’avocat ! Ah ! peste de toi-même !
Voyez cet autre avec sa face de carême !
Va-t’en au diable.
DANDIN.
Va-t’en au diable. Et vous, venez au fait. Un mot
Du fait.
PETIT-JEAN.
Du fait. Eh ! faut-il tant tourner autour du pot ?
Ils me font dire ici des mots longs d’une toise,
De grands mots qui tiendraient d’ici jusqu’à Pontoise.
Pour moi, je ne sais point tant faire de façon
Pour dire qu’un mâtin vient de prendre un chapon.
Tant y a qu’il n’est rien que votre chien ne prenne ;
Qu’il a mangé là-bas un bon chapon du Maine ;
Que la première fois que je l’y trouverai,
Son procès est tout fait, et je l’assommerai.
LÉANDRE.
Belle conclusion, et digne de l’exorde !
PETIT-JEAN.
On l’entend bien toujours. Qui voudra mordre, y morde.
DANDIN.
LÉANDRE.
Appelez les témoins. C’est bien dit, s’il le peut :
Les témoins sont fort chers, et n’en a pas qui veut.
PETIT-JEAN.
Nous en avons pourtant, et qui sont sans reproche.
DANDIN.
PETIT-JEAN.
Faites-les donc venir. Je les ai dans ma poche.
Tenez : voilà la tête et les pieds du chapon ;
Voyez-les, et jugez.
L’INTIMÉ.
Voyez-les, et jugez. Je les récuse.
DANDIN.
Voyez-les, et jugez. Je les récuse. Bon !
Pourquoi les récuser ?
L’INTIMÉ.
Pourquoi les récuser ? Monsieur, ils sont du Maine.
DANDIN.
Il est vrai que du Mans il en vient par douzaine…
L’INTIMÉ.
DANDIN.
Messieurs… Serez-vous long, avocat ? dites-moi.
L’INTIMÉ.
DANDIN.
Je ne réponds de rien. Il est de bonne foi.
L’INTIMÉ, d’un ton finissant en fausset.
Messieurs, tout ce qui peut étonner un coupable ;
Tout ce que les mortels ont de plus redoutable,
Semble s’être assemblé contre nous par hasard,
Je veux dire la brigue et l’éloquence. Car
D’un côté le crédit du défunt m’épouvante,
Et de l’autre côté, l’éloquence éclatante
De maître Petit-Jean m’éblouit.
DANDIN.
De maître Petit-Jean m’éblouit. Avocat,
De votre ton vous-même adoucissez l’éclat.
L’INTIMÉ.
(d’un ton ordinaire.) (du beau ton.)
Oui-da, j’en ai plusieurs… Mais quelque défiance
Que nous doive donner la susdite éloquence
Et le susdit crédit, ce néanmoins, messieurs,
L’ancre de vos bontés nous rassure. D’ailleurs
Devant le grand Dandin l’innocence est hardie ;
Oui, devant ce Caton de basse Normandie,
Ce soleil d’équité qui n’est jamais terni :
Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni.
DANDIN.
Vraiment, il plaide bien.
L’INTIMÉ.
Vraiment, il plaide bien. Sans craindre aucune chose
Je prends donc la parole, et je viens à ma cause.
Aristote, primo, peri Politicon,
Dit fort bien…
DANDIN.
Dit fort bien… Avocat, il s’agit d’un chapon,
Et non point d’Aristote et de sa Politique.
L’INTIMÉ.
Oui ; mais l’autorité du Péripatétique
Prouverait que le bien et le mal…
DANDIN.
Prouverait que le bien et le mal… Je prétends
Qu’Aristote n’a point d’autorité céans.
Au fait.
L’INTIMÉ.
Au fait. Pausanias, en ses Corinthiaques…
DANDIN.
L’INTIMÉ.
DANDIN.
Au fait. Rebuffe… Au fait, vous dis-je.
L’INTIMÉ.
Au fait. Rebuffe… Au fait, vous dis-je. Le grand Jacques…
DANDIN.
Au fait, au fait, au fait.
L’INTIMÉ.
Au fait, au fait, au fait. Harmenopul, in Prompt…
DANDIN.
L’INTIMÉ.
Oh ! je te vais juger. Oh ! vous êtes si prompt !
(vite)
Voici le fait. Un chien vient dans une cuisine ;
Il y trouve un chapon, lequel a bonne mine.
Or celui pour lequel je parle est affamé,
Celui contre lequel je parle autem plumé ;
Et celui pour lequel je suis prend en cachette
Celui contre lequel je parle. L’on décrète :
On le prend. Avocat pour et contre appelé ;
Jour pris. Je dois parler, je parle, j’ai parlé.
DANDIN.
Ta, ta, ta, ta. Voilà bien instruire une affaire !
Il dit fort posément ce dont on n’a que faire,
Et court le grand galop quand il est à son fait.
L’INTIMÉ.
Mais le premier, monsieur, c’est le beau.
DANDIN.
Mais le premier, monsieur, c’est le beau. C’est le laid.
A-t-on jamais plaidé d’une telle méthode ?
Mais qu’en dit l’assemblée ?
LÉANDRE.
Mais qu’en dit l’assemblée ? Il est fort à la mode.
L’INTIMÉ, d’un ton véhément.
Qu’arrive-t-il, messieurs ? On vient. Comment vient-on ?
On poursuit ma partie. On force une maison.
Quelle maison ? maison de notre propre juge !
On brise le cellier qui nous sert de refuge.
De vol, de brigandage on nous déclare auteurs.
On nous traîne, on nous livre à nos accusateurs,
À maître Petit-Jean, messieurs. Je vous atteste :
Qui ne sait que la loi Si quis canis, Digeste,
De Vi, paragrapho, messieurs… Caponibus,
Est manifestement contraire à cet abus ?
Et quand il serait vrai que Citron, ma partie,
Aurait mangé, messieurs, le tout ou bien partie
Dudit chapon, qu’on mette en compensation
Ce que nous avons fait avant cette action.
Quand ma partie a-t-elle été réprimandée ?
Par qui votre maison a-t-elle été gardée ?
Quand avons-nous manqué d’aboyer au larron ?
Témoin trois procureurs, dont icelui Citron
A déchiré la robe. On en verra les pièces.
Pour nous justifier, voulez-vous d’autres pièces ?
PETIT-JEAN.
L’INTIMÉ.
Maître Adam… Laissez-nous.
PETIT-JEAN.
Maître Adam… Laissez-nous. L’Intimé…
L’INTIMÉ.
Maître Adam… Laissez-nous. L’Intimé… Laissez-nous.
PETIT-JEAN.
L’INTIMÉ.
S’enroue. Hé ! laissez-nous. Euh, euh !
DANDIN.
S’enroue. Hé ! laissez-nous. Euh, euh ! Reposez-vous,
Et concluez.
L’INTIMÉ, d’un ton pesant.
Et concluez. Puis donc qu’on nous permet de prendre
Haleine, et que l’on nous défend de nous étendre,
Je vais, sans rien omettre et sans prévariquer,
Compendieusement énoncer, expliquer,
Exposer à vos yeux l’idée universelle
De ma cause, et des faits renfermés en icelle.
DANDIN.
Il aurait plus tôt fait de dire tout vingt fois
Que de l’abréger une. Homme, ou qui que tu sois,
Diable, conclus ; ou bien que le ciel te confonde !
L’INTIMÉ.
DANDIN.
L’INTIMÉ.
Je finis. Ah ! Avant la naissance du monde…
DANDIN, bâillant.
Avocat, ah ! passons au déluge.
L’INTIMÉ.
Avocat, ah ! passons au déluge. Avant donc
La naissance du monde et sa création,
Le monde, l’univers, tout, la nature entière
Était ensevelie au fond de la matière.
Les éléments, le feu, l’air, et la terre, et l’eau,
Enfoncés, entassés, ne faisaient qu’un monceau,
Une confusion, une masse sans forme,
Un désordre, un chaos, une cohue énorme :
Unus erat toto naturæ vultus in orbe,
Quem Græci dixere Chaos, rudis indigestaque moles[5].
(Dandin endormi se laisse tomber.)
LÉANDRE.
Quelle chute ! Mon père !
PETIT-JEAN.
Quelle chute ! Mon père ! Ay, monsieur ! Comme il dort !
LÉANDRE.
PETIT-JEAN.
Mon père, éveillez-vous. Monsieur, êtes-vous mort ?
LÉANDRE.
DANDIN.
Mon père ! Eh bien ? eh bien ? Quoi ? qu’est-ce ? Ah ! ah ! quel homme !
Certes, je n’ai jamais dormi d’un si bon somme.
LÉANDRE.
DANDIN.
Mon père, il faut juger. Aux galères.
LÉANDRE.
Mon père, il faut juger. Aux galères. Un chien
Aux galères !
DANDIN.
Aux galères ! Ma foi ! je n’y conçois plus rien ;
De monde, de chaos, j’ai la tête troublée.
Eh ! concluez.
L’INTIMÉ, lui présentant de petits chiens.
Eh ! concluez. Venez, famille désolée ;
Venez, pauvres enfants qu’on veut rendre orphelins
Venez faire parler vos esprits enfantins.
Oui, messieurs, vous voyez ici notre misère :
Nous sommes orphelins, rendez-nous notre père,
Notre père, par qui nous fûmes engendrés ;
Notre père, qui nous…
DANDIN.
Notre père, qui nous… Tirez, tirez, tirez.
L’INTIMÉ.
DANDIN.
Notre père, messieurs… Tirez donc. Quels vacarmes !
Ils ont pissé partout.
L’INTIMÉ.
Ils ont pissé partout. Monsieur, voyez nos larmes.
DANDIN.
Ouf ! Je me sens déjà pris de compassion
Ce que c’est qu’à propos toucher la passion !
Je suis bien empêché. La vérité me presse ;
Le crime est avéré ; lui-même il le confesse.
Mais s’il est condamné, l’embarras est égal :
Voilà bien des enfants réduits à l’hôpital.
Mais je suis occupé ; je ne veux voir personne.
Scène III.
DANDIN, LÉANDRE, L’INTIMÉ et PETIT-JEAN, en robe ; LE SOUFFLEUR.
DANDIN.
LÉANDRE.
Çà, qu’êtes-vous ici ? Ce sont les avocats.
DANDIN.
LE SOUFFLEUR.
Vous ? Je viens secourir leur mémoire troublée.
DANDIN.
Je vous entends. Et vous ?
LÉANDRE.
Je vous entends. Et vous ? Moi, je suis l’assemblée.
DANDIN.
LE SOUFFLEUR.
Commencez donc. Messieurs.
PETIT-JEAN.
Commencez donc. Messieurs… Oh ! prenez-le plus bas
Si vous soufflez si haut, l’on ne m’entendra pas.
Messieurs…
DANDIN.
PETIT-JEAN.
Messieurs… Couvrez-vous. Oh ! mes…
DANDIN.
Messieurs… Couvrez-vous. Oh ! mes… Couvrez-vous, vous dis-je.
PETIT-JEAN.
Oh ! monsieur, je sais bien à quoi l’honneur m’oblige.
DANDIN.
PETIT-JEAN, se couvrant.
(au souffleur.)
Ne te couvre donc pas. Messieurs… Vous, doucement ;
Ce que je sais le mieux, c’est mon commencement.
Messieurs, quand je regarde avec exactitude
L’inconstance du monde et sa vicissitude ;
Lorsque je vois, parmi tant d’hommes différents,
Pas une étoile fixe, et tant d’astres errants ;
Quand je vois les Césars, quand je vois leur fortune ;
Quand je vois le soleil, et quand je vois la lune ;
(Babyloniens.)
Quand je vois les états des Babiboniens
(Persans.) (Macédoniens.)
Transférés des Serpents aux Nacédoniens ;
(Romains.) (despotique.)
Quand je vois les Lorrains, de l’état dépotique,
(démocratique.)
Passer au démocrite, et puis au monarchique ;
Quand je vois le Japon…
L’INTIMÉ.
Quand je vois le Japon… Quand aura-t-il tout vu ?
PETIT-JEAN.
Oh ! pourquoi celui-là m’a-t-il interrompu ?
Je ne dirai plus rien.
DANDIN.
Je ne dirai plus rien. Avocat incommode,
Que ne lui laissiez-vous finir sa période ?
Je suais sang et eau, pour voir si du Japon
Il viendrait à bon port au fait de son chapon ;
Et vous l’interrompez par un discours frivole !
Parlez donc, avocat.
PETIT-JEAN.
Parlez donc, avocat. J’ai perdu la parole.
LÉANDRE.
Achève, Petit-Jean : c’est fort bien débuté.
Mais que font là tes bras pendants à ton côté ?
Te voilà sur tes pieds droit comme une statue.
Dégourdis-toi. Courage : allons, qu’on s’évertue.
PETIT-JEAN, remuant les bras.
Quand… je vois… Quand… je vois…
LÉANDRE.
Quand… je vois… Quand… je vois… Dis donc ce que tu vois.
PETIT-JEAN.
Oh dame ! on ne court pas deux lièvres à la fois.
LE SOUFFLEUR.
PETIT-JEAN.
LE SOUFFLEUR.
PETIT-JEAN.
On lit… On lit… Dans la… Dans la…
LE SOUFFLEUR.
On lit… On lit… Dans la… Dans la… Métamorphose…
PETIT-JEAN.
LE SOUFFLEUR.
PETIT-JEAN.
Comment ? Que la métem… Que la métem…
LE SOUFFLEUR.
Comment ? Que la métem… Que la métem… Psycose…
PETIT-JEAN.
LE SOUFFLEUR.
Psycose… Hé ! le cheval !
PETIT-JEAN.
Psycose… Hé ! le cheval ! Et le cheval…
LE SOUFFLEUR.
Psycose… Hé ! le cheval ! Et le cheval… Encor !
PETIT-JEAN.
LE SOUFFLEUR.
PETIT-JEAN.
Encor… Le chien ! Le chien.
LE SOUFFLEUR.
Encor… Le chien ! Le chien. Le butor !
PETIT-JEAN.
Encor… Le chien ! Le chien. Le butor ! Le butor…
LE SOUFFLEUR.
PETIT-JEAN.
Peste de l’avocat ! Ah ! peste de toi-même !
Voyez cet autre avec sa face de carême !
Va-t’en au diable.
DANDIN.
Va-t’en au diable. Et vous, venez au fait. Un mot
Du fait.
PETIT-JEAN.
Du fait. Eh ! faut-il tant tourner autour du pot ?
Ils me font dire ici des mots longs d’une toise,
De grands mots qui tiendraient d’ici jusqu’à Pontoise.
Pour moi, je ne sais point tant faire de façon
Pour dire qu’un mâtin vient de prendre un chapon.
Tant y a qu’il n’est rien que votre chien ne prenne ;
Qu’il a mangé là-bas un bon chapon du Maine ;
Que la première fois que je l’y trouverai,
Son procès est tout fait, et je l’assommerai.
LÉANDRE.
Belle conclusion, et digne de l’exorde !
PETIT-JEAN.
On l’entend bien toujours. Qui voudra mordre, y morde.
DANDIN.
LÉANDRE.
Appelez les témoins. C’est bien dit, s’il le peut :
Les témoins sont fort chers, et n’en a pas qui veut.
PETIT-JEAN.
Nous en avons pourtant, et qui sont sans reproche.
DANDIN.
PETIT-JEAN.
Faites-les donc venir. Je les ai dans ma poche.
Tenez : voilà la tête et les pieds du chapon ;
Voyez-les, et jugez.
L’INTIMÉ.
Voyez-les, et jugez. Je les récuse.
DANDIN.
Voyez-les, et jugez. Je les récuse. Bon !
Pourquoi les récuser ?
L’INTIMÉ.
Pourquoi les récuser ? Monsieur, ils sont du Maine.
DANDIN.
Il est vrai que du Mans il en vient par douzaine…
L’INTIMÉ.
DANDIN.
Messieurs… Serez-vous long, avocat ? dites-moi.
L’INTIMÉ.
DANDIN.
Je ne réponds de rien. Il est de bonne foi.
L’INTIMÉ, d’un ton finissant en fausset.
Messieurs, tout ce qui peut étonner un coupable ;
Tout ce que les mortels ont de plus redoutable,
Semble s’être assemblé contre nous par hasard,
Je veux dire la brigue et l’éloquence. Car
D’un côté le crédit du défunt m’épouvante,
Et de l’autre côté, l’éloquence éclatante
De maître Petit-Jean m’éblouit.
DANDIN.
De maître Petit-Jean m’éblouit. Avocat,
De votre ton vous-même adoucissez l’éclat.
L’INTIMÉ.
(d’un ton ordinaire.) (du beau ton.)
Oui-da, j’en ai plusieurs… Mais quelque défiance
Que nous doive donner la susdite éloquence
Et le susdit crédit, ce néanmoins, messieurs,
L’ancre de vos bontés nous rassure. D’ailleurs
Devant le grand Dandin l’innocence est hardie ;
Oui, devant ce Caton de basse Normandie,
Ce soleil d’équité qui n’est jamais terni :
Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni.
DANDIN.
Vraiment, il plaide bien.
L’INTIMÉ.
Vraiment, il plaide bien. Sans craindre aucune chose
Je prends donc la parole, et je viens à ma cause.
Aristote, primo, peri Politicon,
Dit fort bien…
DANDIN.
Dit fort bien… Avocat, il s’agit d’un chapon,
Et non point d’Aristote et de sa Politique.
L’INTIMÉ.
Oui ; mais l’autorité du Péripatétique
Prouverait que le bien et le mal…
DANDIN.
Prouverait que le bien et le mal… Je prétends
Qu’Aristote n’a point d’autorité céans.
Au fait.
L’INTIMÉ.
Au fait. Pausanias, en ses Corinthiaques…
DANDIN.
L’INTIMÉ.
DANDIN.
Au fait. Rebuffe… Au fait, vous dis-je.
L’INTIMÉ.
Au fait. Rebuffe… Au fait, vous dis-je. Le grand Jacques…
DANDIN.
Au fait, au fait, au fait.
L’INTIMÉ.
Au fait, au fait, au fait. Harmenopul, in Prompt…
DANDIN.
L’INTIMÉ.
Oh ! je te vais juger. Oh ! vous êtes si prompt !
(vite)
Voici le fait. Un chien vient dans une cuisine ;
Il y trouve un chapon, lequel a bonne mine.
Or celui pour lequel je parle est affamé,
Celui contre lequel je parle autem plumé ;
Et celui pour lequel je suis prend en cachette
Celui contre lequel je parle. L’on décrète :
On le prend. Avocat pour et contre appelé ;
Jour pris. Je dois parler, je parle, j’ai parlé.
DANDIN.
Ta, ta, ta, ta. Voilà bien instruire une affaire !
Il dit fort posément ce dont on n’a que faire,
Et court le grand galop quand il est à son fait.
L’INTIMÉ.
Mais le premier, monsieur, c’est le beau.
DANDIN.
Mais le premier, monsieur, c’est le beau. C’est le laid.
A-t-on jamais plaidé d’une telle méthode ?
Mais qu’en dit l’assemblée ?
LÉANDRE.
Mais qu’en dit l’assemblée ? Il est fort à la mode.
L’INTIMÉ, d’un ton véhément.
Qu’arrive-t-il, messieurs ? On vient. Comment vient-on ?
On poursuit ma partie. On force une maison.
Quelle maison ? maison de notre propre juge !
On brise le cellier qui nous sert de refuge.
De vol, de brigandage on nous déclare auteurs.
On nous traîne, on nous livre à nos accusateurs,
À maître Petit-Jean, messieurs. Je vous atteste :
Qui ne sait que la loi Si quis canis, Digeste,
De Vi, paragrapho, messieurs… Caponibus,
Est manifestement contraire à cet abus ?
Et quand il serait vrai que Citron, ma partie,
Aurait mangé, messieurs, le tout ou bien partie
Dudit chapon, qu’on mette en compensation
Ce que nous avons fait avant cette action.
Quand ma partie a-t-elle été réprimandée ?
Par qui votre maison a-t-elle été gardée ?
Quand avons-nous manqué d’aboyer au larron ?
Témoin trois procureurs, dont icelui Citron
A déchiré la robe. On en verra les pièces.
Pour nous justifier, voulez-vous d’autres pièces ?
PETIT-JEAN.
L’INTIMÉ.
Maître Adam… Laissez-nous.
PETIT-JEAN.
Maître Adam… Laissez-nous. L’Intimé…
L’INTIMÉ.
Maître Adam… Laissez-nous. L’Intimé… Laissez-nous.
PETIT-JEAN.
L’INTIMÉ.
S’enroue. Hé ! laissez-nous. Euh, euh !
DANDIN.
S’enroue. Hé ! laissez-nous. Euh, euh ! Reposez-vous,
Et concluez.
L’INTIMÉ, d’un ton pesant.
Et concluez. Puis donc qu’on nous permet de prendre
Haleine, et que l’on nous défend de nous étendre,
Je vais, sans rien omettre et sans prévariquer,
Compendieusement énoncer, expliquer,
Exposer à vos yeux l’idée universelle
De ma cause, et des faits renfermés en icelle.
DANDIN.
Il aurait plus tôt fait de dire tout vingt fois
Que de l’abréger une. Homme, ou qui que tu sois,
Diable, conclus ; ou bien que le ciel te confonde !
L’INTIMÉ.
DANDIN.
L’INTIMÉ.
Je finis. Ah ! Avant la naissance du monde…
DANDIN, bâillant.
Avocat, ah ! passons au déluge.
L’INTIMÉ.
Avocat, ah ! passons au déluge. Avant donc
La naissance du monde et sa création,
Le monde, l’univers, tout, la nature entière
Était ensevelie au fond de la matière.
Les éléments, le feu, l’air, et la terre, et l’eau,
Enfoncés, entassés, ne faisaient qu’un monceau,
Une confusion, une masse sans forme,
Un désordre, un chaos, une cohue énorme :
Unus erat toto naturæ vultus in orbe,
Quem Græci dixere Chaos, rudis indigestaque moles[5].
(Dandin endormi se laisse tomber.)
LÉANDRE.
Quelle chute ! Mon père !
PETIT-JEAN.
Quelle chute ! Mon père ! Ay, monsieur ! Comme il dort !
LÉANDRE.
PETIT-JEAN.
Mon père, éveillez-vous. Monsieur, êtes-vous mort ?
LÉANDRE.
DANDIN.
Mon père ! Eh bien ? eh bien ? Quoi ? qu’est-ce ? Ah ! ah ! quel homme !
Certes, je n’ai jamais dormi d’un si bon somme.
LÉANDRE.
DANDIN.
Mon père, il faut juger. Aux galères.
LÉANDRE.
Mon père, il faut juger. Aux galères. Un chien
Aux galères !
DANDIN.
Aux galères ! Ma foi ! je n’y conçois plus rien ;
De monde, de chaos, j’ai la tête troublée.
Eh ! concluez.
L’INTIMÉ, lui présentant de petits chiens.
Eh ! concluez. Venez, famille désolée ;
Venez, pauvres enfants qu’on veut rendre orphelins
Venez faire parler vos esprits enfantins.
Oui, messieurs, vous voyez ici notre misère :
Nous sommes orphelins, rendez-nous notre père,
Notre père, par qui nous fûmes engendrés ;
Notre père, qui nous…
DANDIN.
Notre père, qui nous… Tirez, tirez, tirez.
L’INTIMÉ.
DANDIN.
Notre père, messieurs… Tirez donc. Quels vacarmes !
Ils ont pissé partout.
L’INTIMÉ.
Ils ont pissé partout. Monsieur, voyez nos larmes.
DANDIN.
Ouf ! Je me sens déjà pris de compassion
Ce que c’est qu’à propos toucher la passion !
Je suis bien empêché. La vérité me presse ;
Le crime est avéré ; lui-même il le confesse.
Mais s’il est condamné, l’embarras est égal :
Voilà bien des enfants réduits à l’hôpital.
Mais je suis occupé ; je ne veux voir personne.