Servitude et grandeur militaires (1835) rassemble plusieurs récits et méditations dans lesquels Alfred de Vigny, s'appuyant directement sur sa propre expérience de longues années passées comme officier de l'armée française sans jamais connaître le moindre combat réel, développe une réflexion originale et nuancée sur la condition militaire, oscillant constamment entre la « servitude » de l'obéissance aveugle exigée par la discipline militaire, qui peut conduire le soldat à exécuter des ordres moralement discutables sans possibilité de les remettre en question, et la « grandeur » authentique du sacrifice, du courage et de l'abnégation que requiert néanmoins le métier des armes malgré cette absence de gloire véritable dans le quotidien souvent terne et frustrant de la vie de caserne. Vigny y développe, à travers plusieurs récits exemplaires mettant en scène des officiers confrontés à des dilemmes moraux douloureux entre obéissance stricte aux ordres reçus et exigences de leur propre conscience individuelle, une méditation stoïque sur l'honneur militaire conçu comme une forme de dignité silencieuse et désintéressée, accomplie sans espoir de reconnaissance véritable ni de gloire personnelle, dans un monde où la guerre elle-même a perdu, selon l'analyse pessimiste de l'auteur, une grande partie de sa noblesse chevaleresque traditionnelle au profit d'une bureaucratie militaire impersonnelle et souvent absurde. Cette œuvre, qui reflète directement la propre désillusion de Vigny envers une carrière militaire vécue comme frustrante et dénuée d'accomplissement véritable, offre une réflexion originale et nuancée sur l'éthique militaire rarement égalée avec autant de subtilité dans la littérature française de son époque. Le titre alternatif parfois donné à l'ouvrage, Grandeur et servitude militaires, illustre l'hésitation critique persistante sur l'ordre de priorité que Vigny entendait donner à ces deux dimensions contradictoires et pourtant indissociables de la condition du soldat. L'ouvrage reste aujourd'hui l'un des textes de référence sur l'éthique militaire dans la littérature française, cité aussi bien par les historiens que par les écoles militaires elles-mêmes pour sa réflexion nuancée sur l'honneur du soldat.