Le Spleen de Paris (1869, posthume), également connu sous le titre Petits Poèmes en prose, rassemble cinquante courts textes en prose que Baudelaire compose sur les dernières années de sa vie en développant une forme poétique radicalement nouvelle pour son époque, le poème en prose, genre que Baudelaire invente et théorise explicitement dans sa dédicace au recueil comme une prose poétique « sans rime ni rythme » mais suffisamment souple et heurtée pour épouser les mouvements lyriques de l'âme et les ondulations de la rêverie moderne, notamment celle suscitée par la fréquentation des grandes villes. Baudelaire y poursuit et approfondit les thèmes déjà explorés dans Les Fleurs du mal, la mélancolie urbaine, l'aliénation de l'individu moderne dans la foule anonyme parisienne, la fascination pour les marginaux et les figures déchues de la société, mais dans une forme plus libre et plus proche de l'anecdote ou de la parabole ironique, chaque texte bref développant souvent une situation ou une rencontre urbaine révélatrice d'une vérité amère sur la condition moderne, l'hypocrisie sociale ou la solitude irrémédiable de l'individu au sein de la multitude citadine. Ce recueil, publié après la mort de Baudelaire à partir de textes qu'il avait lui-même en partie fait paraître séparément dans divers journaux de son vivant sans jamais achever la composition définitive du recueil complet qu'il envisageait, invente véritablement le genre du poème en prose moderne qui influencera considérablement toute la poésie française ultérieure, de Rimbaud à Francis Ponge en passant par le surréalisme. Par l'invention du poème en prose comme forme poétique moderne à part entière, Le Spleen de Paris demeure l'une des œuvres les plus formellement novatrices de toute la poésie française du XIXe siècle. Baudelaire y expérimente une prose délibérément « heurtée » qu'il oppose lui-même à la fluidité harmonieuse du vers traditionnel, cherchant une forme capable d'épouser au plus près les ruptures et les sursauts de la conscience moderne confrontée au spectacle changeant de la grande ville, projet esthétique qui influencera directement les recherches formelles de toute la poésie française du XXe siècle.