Bajazet (1672) transpose la tragédie racinienne dans le cadre alors exotique et contemporain de l'Empire ottoman, mettant en scène le prince Bajazet, frère du sultan absent parti en guerre, retenu prisonnier au sérail où la sultane Roxane, éprise de lui et disposant d'un pouvoir de vie ou de mort considérable en l'absence du sultan, exige qu'il l'épouse en échange de sa survie, exigence qui place Bajazet dans un dilemme tragique déchirant puisqu'il aime en réalité sincèrement une autre princesse, Atalide, à qui il ne peut avouer ouvertement ses sentiments sans risquer la vengeance mortelle de Roxane jalouse et toute-puissante dans cet univers clos du sérail. Racine, qui choisit délibérément un sujet contemporain se déroulant dans un cadre géographiquement et culturellement exotique plutôt que dans l'Antiquité gréco-romaine habituelle de ses autres tragédies, justifie ce choix inhabituel en soulignant dans sa préface que l'éloignement géographique de la Turquie produit sur le spectateur un effet de distance et d'étrangeté comparable à celui que produit habituellement l'éloignement temporel de l'Antiquité, permettant ainsi de conserver la nécessaire élévation tragique du sujet malgré son ancrage contemporain. La pièce, qui multiplie les intrigues de sérail, les messages secrets et les trahisons dans un huis clos oppressant où la mort menace constamment tous les personnages pris au piège du pouvoir absolu et arbitraire de la sultane, culmine sur un dénouement particulièrement sanglant où tous les protagonistes principaux périssent successivement, illustrant la fatalité implacable qui frappe cet univers du sérail ottoman. Par son exotisme contemporain assumé et sa tension dramatique haletante, Bajazet occupe une place singulière dans le répertoire tragique de Racine. Racine s'appuie sur des événements historiques relativement récents à son époque, l'exécution réelle du prince ottoman Bayezid ayant eu lieu seulement quelques décennies avant la rédaction de la pièce, actualité qui contribue à l'effet de fascination et d'étrangeté recherché par le dramaturge.