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Bajazet (éditions Didot, 1854)Scène VI.

Bajazet (éditions Didot, 1854)
Chapitre 29 / 35

Scène VI.

ROXANE, ATALIDE.
ATALIDE.

Je ne viens plus, madame, à feindre disposée,
Tromper votre bonté si longtemps abusée ;
Confuse, et digne objet de vos inimitiés,
Je viens mettre mon cœur et mon crime à vos pieds.
Oui, madame, il est vrai que je vous ai trompée :
Du soin de mon amour seulement occupée,
Quand j’ai vu Bajazet, loin de vous obéir,
Je n’ai dans mes discours songé qu’à vous trahir.
Je l’aimai dès l’enfance ; et dès ce temps, madame,
J’avais par mille soins su prévenir son âme.
La sultane sa mère, ignorant l’avenir,
Hélas ! pour son malheur, se plut à nous unir.
Vous l’aimâtes depuis : plus heureux l’un et l’autre,
Si, connaissant mon cœur, ou me cachant le vôtre,
Votre amour de la mienne eût su se défier !
Je ne me noircis point pour le justifier.
Je jure par le ciel qui me voit confondue,
Par ces grands Ottomans dont je suis descendue,
Et qui tous avec moi vous parlent à genoux,
Pour le plus pur du sang qu’ils ont transmis en nous,
Bajazet à vos soins tôt ou tard plus sensible,
Madame, à tant d’attraits n’était pas invincible.
Jalouse, et toujours prête à lui représenter
Tout ce que je croyais digne de l’arrêter.
Je n’ai rien négligé, plaintes, larmes, colère,
Quelquefois attestant les mânes de sa mère ;
Ce jour même, des jours le plus infortuné,
Lui reprochant l’espoir qu’il vous avait donné,
Et de ma mort enfin le prenant à partie,
Mon importune ardeur ne s’est point ralentie,
Qu’arrachant malgré lui des gages de sa foi,
Je ne sois parvenue à le perdre avec moi.
Mais pourquoi vos bontés seraient-elles lassées ?
Ne vous arrêtez point à ses froideurs passées :
C’est moi qui l’y forçai. Les nœuds que j’ai rompus
Se rejoindront bientôt quand je ne serai plus.
Quelque peine pourtant qui soit due à mon crime,
N’ordonnez pas vous-même une mort légitime,
Et ne vous montrez point à son cœur éperdu,
Couverte de mon sang par vos mains répandu :
D’un cœur trop tendre encore épargnez la faiblesse
Vous pouvez de mon sort me laisser la maîtresse,
Madame ; mon trépas n’en sera pas moins prompt.
Jouissez d’un bonheur dont ma mort vous répond ;
Couronnez un héros dont vous serez chérie :
J’aurai soin de ma mort ; prenez soin de sa vie.
Allez, madame, allez : avant votre retour,
J’aurai d’une rivale affranchi votre amour.

ROXANE.

Je ne mérite pas un si grand sacrifice :
Je me connais, madame, et je me fais justice.
Loin de vous séparer, je prétends aujourd’hui
Par des nœuds éternels vous unir avec lui :
Vous jouirez bientôt de son aimable vue.
Levez-vous. Mais que veut Zatime toute émue ?