Oliver Twist — CHAPITRE XXXIII. Où le bonheur d'Olivier et de ses amis éprouve une atteinte soudaine.
CHAPITRE XXXIII. Où le bonheur d'Olivier et de ses amis éprouve une atteinte soudaine.
Le printemps passa vite, et l'été commença. Si, jusque-là, la campagne avait été belle, elle était maintenant dans tout son éclat et étalait toutes ses richesses. Les grands arbres, qui avaient longtemps paru nus et dépouillés, avaient retrouvé toute leur vigueur, et déployaient leurs verts rameaux, offrant sous leur ombre d'agréables retraites, d'où la vue s'étendait sur le paysage doré par le soleil; la terre avait revêtu son manteau de verdure, et exhalait au loin les plus doux parfums. On était au plus beau moment de l'année rajeunie; tout respirait la joie.
On continuait à mener une existence paisible au petit cottage, et la même sérénité d'humeur régnait parmi ses habitants. Depuis longtemps Olivier avait retrouvé la force et la santé; mais, qu'il fût malade ou bien portant, il n'y avait nulle différence dans son affection dévouée pour ceux qui l'entouraient. (Il y a beaucoup de gens qui ne pourraient pas en dire autant.) Il était toujours aussi doux, aussi attaché, aussi affectueux que lorsque les souffrances avaient miné ses forces, et aussi attentif à tout ce qui pouvait faire plaisir à ses bienfaitrices.
Par une belle soirée, ils avaient fait une promenade plus longue que d'ordinaire; la journée avait été d'une chaleur exceptionnelle, la lune brillait dans son plein, et une brise légère s'était levée, plus fraîche que d'habitude. Rose avait été pleine d'entrain, et ils avaient prolongé leur promenade, en causant joyeusement, beaucoup au-delà des limites habituelles. Mme Maylie était fatiguée; ils revinrent lentement à la maison. La jeune demoiselle ôta son chapeau, et se mit au piano comme à l'ordinaire; après avoir promené d'un air distrait ses doigts sur le clavier pendant quelques instants, elle entama un air lent et solennel. Tout en le jouant, on l'entendait soupirer comme si elle pleurait.
«Ma chère Rose!» dit la vieille dame.
Rose ne répondit rien, mais se mit à jouer un peu plus vite, comme si la voix de sa tante l'eût arrachée à quelque pensée pénible.
«Rose, mon amour! dit Mme Maylie en se levant précipitamment et en se penchant vers la jeune fille. Qu'est-ce que tu as? ton visage est baigné de larmes, ma chère enfant. Qu'est-ce qui te fait souffrir?
- Rien, ma tante, rien, répondit la jeune fille; je ne sais ce que j'ai, je ne pourrais le dire, mais je me sens mal à l'aise ce soir, et…
- Serais-tu malade, mon amour? interrompit Mme Maylie.
- Oh! non, je ne suis pas malade! répondit Rose en tressaillant, comme si un frisson mortel la saisissait tout à coup. Je vais aller mieux tout à l'heure. Fermez la fenêtre, je vous prie.»
Olivier s'empressa d'accéder à son désir; et la jeune fille, faisant effort pour retrouver sa gaieté, se mit à jouer un air plus gai: mais ses doigts s'arrêtèrent sans force sur le piano; elle mit sa figure dans ses mains, se jeta sur un canapé, et laissa un libre cours aux larmes qu'elle ne pouvait plus retenir.
«Mon enfant! dit la vieille dame en la serrant dans ses bras; je ne t'ai jamais vue ainsi.
- J'aurais voulu ne pas vous causer d'inquiétude, dit Rose; mais j'ai eu beau faire, je n'ai pu en venir à bout. Je crains d'être malade, ma tante.»
Elle l'était en effet. Dès qu'on eut apporté de la lumière, on vit que, dans le peu de temps qui s'était écoulé depuis leur retour à la maison, l'éclat de son teint avait disparu, et qu'elle était pâle comme un marbre. Sa physionomie n'avait rien perdu de sa beauté mais elle était cependant altérée, et ses yeux si doux avaient pris une expression de vague inquiétude qu'ils n'avaient jamais eue. Un instant après, elle devint pourpre, et ses beaux yeux bleus étaient égarés; puis cette rougeur disparut, comme l'ombre projetée par un nuage qui passe, et elle redevint d'une pâleur mortelle.
Olivier, qui observait la vieille dame avec inquiétude, remarqua qu'elle était alarmée de ces symptômes, et il le fut aussi; mais voyant qu'elle affectait de les considérer comme légers, il essaya de faire de même; ils y réussirent si bien, que, lorsque Rose se fut laissé persuader par sa tante de se mettre au lit, elle avait repris confiance et semblait même aller beaucoup mieux, car elle les assura qu'elle était certaine de se réveiller le lendemain matin en parfaite santé.
«J'espère, madame, dit Olivier, quand Mme Maylie revint, qu'il n'y a rien là de sérieux? Mlle Maylie ne semble pas bien ce soir, mais…»
La vieille dame l'engagea à ne rien dire, et, s'asseyant au fond de la chambre, garda quelque temps le silence; enfin, elle lui dit d'une voix tremblante:
«Je ne l'espère pas, Olivier. J'ai été si heureuse avec elle pendant plusieurs années! trop heureuse peut-être, et il se peut que le moment soit venu où je dois éprouver quelque malheur; mais j'espère que ce ne sera pas celui-là.
- Quel malheur, madame? demanda Olivier.
- Le coup terrible, dit la vieille dame d'une voix à peine articulée, de perdre la chère enfant qui est depuis si longtemps toute ma consolation et tout mon bonheur.
- Oh! que Dieu nous en préserve! s'écria vivement Olivier.
- Ainsi soit-il, mon enfant, dit la vieille dame en joignant les mains.
- Sans doute il n'y a pas à craindre un malheur si terrible! dit
Olivier. Il y a deux heures, elle était bien portante.
- Elle est très mal maintenant, répondit Mme Maylie; et elle n'est pas encore au pis, j'en suis sûre. Oh! Rose, ma chère Rose! que deviendrais-je sans elle?»
La pauvre dame se laissa aller à ces pensées désespérantes, et fut en proie à une si violente douleur, qu'Olivier, maîtrisant sa propre émotion, se hasarda à lui faire des remontrances et à la supplier ardemment, pour l'amour de la chère malade elle-même, de se montrer plus calme.
«Et considérez, madame, dit Olivier, dont les larmes jaillissaient en dépit de tous ses efforts pour les retenir; considérez combien, elle est jeune et bonne, quel plaisir, quelles consolations elle répand autour d'elle. Je suis sûr… je suis certain…tout à fait certain… pour vous, qui êtes si bonne aussi…pour elle… pour tous ceux dont elle fait le bonheur, qu'elle ne mourra pas. Dieu ne permettra pas qu'elle meure si jeune.
- Chut! dit Mme Maylie en posant la main sur la tête d'Olivier; vous raisonnez comme un enfant, mon pauvre garçon; et, quoique ce que vous dites soit naturel dans votre bouche, vous avez tort. Mais vous me rappelez mes devoirs; je les avais oubliés un instant, Olivier, et j'espère que cela me sera pardonné: car je suis vieille et j'ai vu assez de maladies et de morts pour savoir quelle douleur éprouvent ceux qui survivent; j'en ai vu assez pour savoir que ce ne sont pas toujours les plus jeunes et les meilleurs qui sont conservés à l'amour de ceux qui les chérissent. Mais cela même doit être pour nous une consolation plutôt qu'un chagrin: car le ciel est juste, et de telles pertes nous montrent, à n'en pouvoir douter, qu'il y a un monde bien plus beau que celui-ci, et que la route qui nous y mène est courte. Que la volonté de Dieu soit faite! Mais je l'aime, et Dieu seul sait avec quelle tendresse!»
Olivier fut surpris de voir que Mme Maylie, en prononçant ces mots, triompha tout d'un coup de sa douleur, cessa de pleurer et reprit son attitude calme et ferme. Il fut encore plus étonné de voir qu'elle persévéra dans cette fermeté, et qu'au milieu des soucis et des soins qui suivirent, Mme Maylie fut toujours prête à tout et maîtresse d'elle-même, remplissant tous les devoirs de sa position avec empressement, et même, à en juger par son extérieur, avec une espèce de gaieté. Mais il était jeune et il ignorait de quoi sont capables les âmes fortes dans de telles circonstances; comment d'ailleurs aurait-il pu savoir, quand ceux qui possèdent cette force d'âme l'ignorent souvent eux-mêmes?
La nuit qui suivit ne fit qu'accroître les inquiétudes, et, le lendemain matin, les pressentiments de Mme Maylie ne furent que trop justifiés. Rose était dans la première période d'une fièvre lente et dangereuse.
«Il faut de l'activité, Olivier; nous ne devons pas nous laisser aller à une douleur stérile, dit Mme Maylie en mettant un doigt sur ses lèvres et en regardant fixement l'enfant. J'ai besoin de faire parvenir en toute hâte cette lettre à M. Losberne; il faut la porter au village, qui n'est pas à plus de quatre mille d'ici, en prenant la traverse, et de là, l'envoyer, par un exprès à cheval droit à Chertsey. Vous trouverez à l'auberge des gens qui se chargeront d'en fournir un, et je sais que je puis compter sur vous pour vous assurer du départ du messager.»
Olivier ne répondit rien, mais montra par son empressement qu'il voudrait déjà être parti.
«Voici une autre lettre, dit Mme Maylie en réfléchissant un instant; mais je ne suis pas décidée si je dois l'envoyer maintenant ou attendre, pour l'envoyer, que nous soyons fixés sur l'état de Rose: je ne la ferais partir que si je craignais une catastrophe.
- C'est aussi pour Chertsey, madame? demanda Olivier, impatient d'exécuter la commission et tendant une main tremblante pour prendre la lettre.
- Non,» répondit la vieille dame, en la lui donnant machinalement.
Olivier lut l'adresse, et vit qu'elle était adressée à Henri Maylie, esquire, au château d'un lord; mais il ne put découvrir chez qui.
«La porterai-je, madame? demanda Olivier, en regardant Mme Maylie d'un air d'impatience.
- Non, dit-elle en la lui reprenant; je préfère attendre à demain matin.»
Elle donna sa bourse à Olivier, et il partit à toutes jambes.
Il courut à travers champs, ou le long des petits sentiers qui les séparaient, tantôt cachés par les blés murs qui les bordaient de chaque côté, et tantôt débouchant dans la plaine, où faucheurs et moissonneurs étaient à l'oeuvre; il ne s'arrêta point, sinon pour reprendre haleine de temps à autre pendant quelques secondes, jusqu'à ce qu'il eût atteint, tout en sueur et couvert de poussière, la place du marché du village.
Là, il fit une halte et chercha des yeux l'auberge. Il vit une maison de banque peinte en blanc, une brasserie peinte en rouge, une maison de ville peinte en jaune, et à un des coins de la place une grande maison à volets verts, ayant pour enseigne: Au grand Saint-Georges, vers laquelle il se dirigea rapidement dès qu'il l'eut aperçue.
Olivier s'adressa à un postillon qui flânait devant la porte, lequel, après avoir entendu ce dont il s'agissait, le renvoya au palefrenier, lequel, après avoir entendu le même récit, le renvoya à l'aubergiste, qui était un grand gaillard portant une cravate bleue, un chapeau blanc, une culotte de gros drap et des bottes à revers, et qui s'appuyait contre la pompe près de la porte de l'écurie, avec un cure-dents d'argent dans les dents.
Celui-ci se rendit sans se presser à son comptoir pour écrire le reçu, ce qui prit pas mal de temps; et, quand le reçu fut prêt et acquitté, il fallut seller le cheval, donner au messager le temps de s'équiper, ce qui prit encore dix bonnes minutes. Pendant ce temps Olivier était si dévoré d'impatience et d'inquiétude, qu'il aurait voulu sauter sur le cheval et partir à toute bride jusqu'au relais suivant. Enfin tout fut prêt, et le petit billet ayant été remis au messager, avec force recommandations de le porter en toute hâte, celui-ci donna de l'éperon à son cheval, partit au galop, et fut en quelques minutes bien loin du village.
C'était quelque chose que d'être assuré qu'on était allé chercher du secours, et qu'il n'y avait pas eu de temps perdu: Olivier, le coeur plus léger, sortait de la cour de l'auberge et allait franchir la porte, quand il heurta par hasard un homme de haute taille, enveloppé dans un manteau, qui entrait juste au même instant dans l'auberge.
«Ah! dit l'homme en fixant ses regards sur Olivier et en reculant brusquement, que diable est ceci?
- Je vous demande pardon, monsieur, dit Olivier; j'étais pressé de retourner à la maison, et je ne vous ai pas vu venir.
- Damnation! dit l'homme à voix basse en considérant l'enfant avec de grands yeux sinistres. Qui l'eût crû? on le réduirait en cendres, qu'il sortirait encore du tombeau pour se trouver sur mon chemin!
- J'en suis bien fâché, monsieur, balbutia Olivier, intimidé par le regard farouche de l'étranger; j'espère que je ne vous ai point fait de mal?
- Malédiction! murmura l'homme en proie à une horrible fureur et grinçant des dents; si j'avais eu seulement le courage de dire un mot, j'en aurais été débarrassé en une nuit. Mort et damnation sur toi, petit misérable! que fais-tu ici?»
En prononçant ces paroles incohérentes, l'homme se tordait les poings et grinçait des dents; il s'avança vers Olivier comme pour lui assener un coup violent, mais il tomba lourdement à terre, en proie à des convulsions et écumant de rage. Olivier contempla un instant les affreuses contorsions de ce fou (car il le supposait tel), et s'élança dans la maison pour demander du secours. Quand il l'eut vu transporter dans l'auberge, il reprit le chemin de la maison, courant de toute sa force pour rattraper le temps perdu, et songeant avec un mélange d'étonnement et de crainte, à l'étrange physionomie de l'individu qu'il venait de quitter.
Cet incident n'occupa pourtant pas longtemps son esprit. Quand il arriva au cottage, il y trouva de quoi absorber entièrement ses pensées, et chasser loin de son souvenir toute préoccupation personnelle.
L'état de Rose Maylie s'était promptement aggravé, et avant minuit elle eut le délire; un médecin de l'endroit ne la quittait pas. À la première inspection de la malade, il avait pris Mme Maylie à part, pour lui déclarer que la maladie était d'une nature très grave. Il faudrait presque un miracle, avait-il ajouté, pour qu'elle guérît.
Que de fois, pendant cette nuit, Olivier se leva de son lit pour se glisser sur la pointe des pieds jusqu'à l'escalier, et prêter l'oreille au moindre bruit qui partait de la chambre de la malade! Que de fois il trembla de tous ses membres, et sentit une sueur froide couler sur son front, quand un soudain bruit de pas venait lui faire craindre qu'il ne fût arrivé un malheur trop affreux pour qu'il eût le courage d'y réfléchir! La ferveur de toutes les prières qu'il avait jamais faites n'était rien en comparaison des voeux suppliants qu'il adressait au ciel pour obtenir la vie et la santé de l'aimable jeune fille prête à s'abîmer dans la mort.
L'attente, la cruelle et terrible attente où nous sommes, quand, immobiles près d'un lit, nous voyons la vie d'une personne que nous aimons tendrement, compromise et prête à s'éteindre; les désolantes pensées qui assiègent alors notre esprit, qui font battre violemment notre coeur, et arrêtent notre respiration, tant elles évoquent devant nous de terribles images; le désir fiévreux de faire quelque chose pour soulager des souffrances, pour écarter un danger contre lequel tous nos efforts sont impuissants; l'abattement, la prostration que produit en nous le triste sentiment de cette impuissance: il n'y a pas de pareilles tortures! Et quelles réflexions ou quels efforts peuvent les alléger dans ces moments de fièvre et de désespoir?
Le jour parut, et tout dans le petit cottage était triste et silencieux: on se parlait à voix basse; des visages inquiets se montraient à la porte de temps à autre, et femmes et enfants s'éloignaient tout en pleurs. Pendant cette mortelle journée et encore après la chute du jour, Olivier arpenta lentement le jardin en long et en large, levant les yeux à chaque instant vers la chambre de la malade, et frissonnant à la pensée de voir disparaître la lumière qui éclairait la fenêtre, si la mort s'abattait sur cette maison. À une heure avancée de la nuit, arriva M. Losberne. «C'est cruel, dit le bon docteur; si jeune, si tendrement aimée… mais il y a bien peu d'espoir.»
Le lendemain matin, le soleil se leva radieux, aussi radieux que s'il n'éclairait ni malheurs ni souffrances; et, tandis qu'autour d'elle la verdure et les fleurs brillaient de tout leur éclat, que tout respirait la vie, la santé, la joie, la bonheur, la belle jeune fille dépérissait rapidement. Olivier se traîna jusqu'au vieux cimetière, et, s'asseyant sur un des tertres verdoyants, il pleura sur elle en silence.
La nature était si belle et si paisible; le paysage doré par le soleil avait tant d'éclat et de charme; il y avait dans le chant des oiseaux une harmonie si joyeuse tant de liberté dans le vol rapide du ramier; partout enfin tant de vie et de gaieté, que, lorsque l'enfant leva ses yeux rouges de larmes et regarda autour de lui, il lui vint instinctivement la pensée que ce n'était pas là un temps pour mourir; que Rose ne mourrait certainement pas, quand tout dans la nature était si gai et si riant; que le tombeau convenait à l'hiver et à ses frimes, non à l'été et à ses parfums. Il était presque tenté de croire que le linceul n'enveloppait que les gens vieux et infirmes, et ne cachait jamais sous ses plis funèbres la beauté jeune et gracieuse.
Un tintement de la cloche de l'église l'interrompit tristement dans ses naïves réflexions; puis, un autre tintement: c'était le glas des funérailles. Une troupe d'humbles villageois franchit la porte du cimetière; ils portaient des rubans blancs, car la morte était une jeune fille; ils se découvrirent près d'une fosse, et parmi ceux qui pleuraient il y avait une mère… une mère qui ne l'était plus! Et pourtant le soleil brillait radieux, et les oiseaux continuaient de chanter.
Olivier revint à la maison en songeant à toutes les bontés que la jeune malade avait eues pour lui, et en faisant des voeux pour avoir encore l'occasion de lui montrer, à maintes reprises, combien il avait pour elle d'attachement et de reconnaissance. Il n'avait rien à se reprocher en fait de négligence ou d'oubli à son égard, car il s'était dévoué à son service; et pourtant mille petites circonstances lui revenaient à l'esprit, dans lesquelles il se figurait qu'il aurait pu montrer plus de zèle et d'empressement, et il regrettait de ne l'avoir pas fait. Nous devrions toujours veiller sur notre conduite à l'égard de ceux qui nous entourent: car chaque mort rappelle à ceux qui survivent qu'ils ont omis tant de choses et fait si peu, qu'ils ont commis tant d'oublis, tant de négligences, que ce souvenir est un des plus amers qui puissent nous poursuivre. Il n'y a pas de remords plus poignant que celui qui est inutile; et, si nous voulons éviter ses atteintes, souvenons-nous de faire le bien quand il en est temps encore.
Quand il rentra à la maison, Mme Maylie était assise dans le petit salon. Olivier frémit en la voyant là, car elle n'avait pas quitté un instant le chevet de sa nièce, et il tremblait en se demandant quel changement avait pu l'en éloigner. Il apprit que Rose était plongée dans un profond sommeil dont elle ne se réveillerait que pour se rétablir et vivre, ou pour leur dire un dernier adieu et mourir.
Il s'assit, l'oreille aux aguets, et n'osant pas ouvrir la bouche, pendant plusieurs heures; on servit le dîner, auquel ni Mme Maylie ni lui ne touchèrent; d'un oeil distrait et qui montrait que leur pensée était ailleurs, ils suivaient le soleil qui s'abaissait peu à peu à l'horizon, et qui finit par projeter sur le ciel et sur la terre ces teintes éclatantes qui annoncent son coucher; leur oreille attentive au moindre bruit reconnut le pas d'une personne qui s'approchait, et ils s'élancèrent tous deux instinctivement vers la porte, quand M. Losberne entra.
«Quelles nouvelles? dit la vieille dame. Parlez vite! Je ne puis vivre dans ses transes. Tout plutôt que l'incertitude! oh! parlez, au nom du ciel!
- Calmez-vous, dit le docteur en la soutenant dans ses bras; soyez calme, chère madame, je vous en prie.
- Laissez-moi y aller, au nom du ciel! dit Mme Maylie d'une voix mourante; ma chère enfant! elle est morte! elle est perdue!
- Non! dit vivement le docteur; Dieu est bon et miséricordieux, et elle vivra pour faire encore votre bonheur.»
Mme Maylie tomba à genoux et essaya de joindre les mains; mais l'énergie qui l'avait soutenue si longtemps remonta au ciel avec sa première action de grâces, et elle tomba évanouie dans les bras amis tendus pour la recevoir.
CHAPITRE XXXIV. Détails préliminaires sur un jeune personnage qui va paraître sur la scène.- Aventure d'Olivier.
C'était trop de bonheur en un instant. Olivier resta stupéfait, saisi, à cette nouvelle inattendue; il ne pouvait ni parler ni pleurer; il était à peine en état de comprendre ce qui venait de se passer; il se promena longtemps à l'air pur du soir. Enfin il put fondre en larmes, se rendre compte de l'heureux changement qui s'était produit, et sentir qu'il était délivré désormais de l'insupportable angoisse dont le poids écrasait son coeur.
Il était presque nuit close quand il reprit le chemin de la maison, chargé de fleurs qu'il avait cueillies avec un soin particulier pour parer la chambre de la malade. Comme il arpentait la route d'un pas léger, il entendit derrière lui le bruit d'une voiture qui s'approchait rapidement: il se retourna et vit une chaise de poste lancée à toute vitesse; comme les chevaux étaient au galop et que le chemin était étroit, il se rangea contre une porte pour les laisser passer.
Quelque vite que la chaise de poste passât devant lui; Olivier entrevit un individu en bonnet de coton dont la figure ne lui sembla pas inconnue, mais qu'il n'eut pas le temps de reconnaître. Un instant après, le bonnet de coton se pencha à la portière, et une voix de stentor cria au postillon de s'arrêter, ce qu'il fit dès qu'il put retenir ses chevaux, et la même voix appela Olivier par son nom.
«Ici! cria la voix: maître Olivier, quelles nouvelles? miss
Rose… maître Olivier.
- Est-ce vous, Giles?» s'écria Olivier en courant rejoindre la chaise de poste.
Giles exhiba de nouveau son bonnet de coton, et il allait répondre quand il fut brusquement tiré en arrière par un jeune homme qui occupait l'autre coin de la chaise et qui demanda vivement quelles étaient les nouvelles.
«En un mot, dit-il, mieux ou plus mal!
- Mieux… beaucoup mieux, s'empressa de répondre Olivier.
- Le ciel soit loué! s'écria le jeune homme. Vous en êtes sûr?
- Tout à fait, monsieur, répondit Olivier. Le mieux s'est déclaré il y a quelques heures à peine, et M. Losberne dit que tout danger est passé.»
Le jeune homme n'ajouta pas un mot, ouvrit la portière, sauta hors de la voiture et, saisissant Olivier par le bras, l'attira près de lui.
«C'est tout à fait certain? il n'y a pas d'erreur possible de ta part, mon garçon, n'est-ce pas? demanda-t-il d'une voix tremblante. Ne me trompe pas en me donnant une espérance qui ne se réaliserait pas.
- Je ne le ferais pas pour tout au monde, monsieur, répondit Olivier; vous pouvez m'en croire: M. Losberne a dit en propres termes qu'elle vivrait encore bien des années pour notre bonheur à tous; je l'ai entendu de mes oreilles.»
Des larmes roulaient dans les yeux d'Olivier en rappelant la scène qui avait causé tant de bonheur; le jeune homme détourna la tête et garda quelques instants le silence.
Plus d'une fois, Olivier crut l'entendre sangloter; mais il craignit de l'importuner par de nouvelles paroles (car il devinait bien ce qu'il éprouvait), et il garda le silence en feignant de s'occuper de son bouquet.
Pendant ce temps, M. Giles, toujours avec son bonnet de coton, s'était mis sur le marchepied de la voiture, les coudes sur les genoux, et s'essuyait les yeux avec un mouchoir de coton bleu à pois blancs. L'émotion de ce digne serviteur n'était pas feinte, à en juger d'après la rougeur de ses yeux quand il regarda le jeune homme, qui s'était tourné vers lui pour lui parler.
«Je crois, Giles, qu'il vaut mieux que vous restiez dans la chaise de poste jusque chez ma mère, dit-il; moi, je préfère marcher un peu et me remettre avant de la voir. Vous direz que j'arrive.
- Je vous demande pardon, monsieur Henry, dit Giles en s'époussetant avec son mouchoir; mais, si vous vouliez charger le postillon de la commission, je vous en serais très obligé. Il ne serait pas convenable que les servantes me vissent en cet état: je n'aurais plus à l'avenir aucune autorité sur elles.
- Bien, dit Henry Maylie en souriant. Faites comme vous voudrez. Laissez-le aller devant, si vous aimez mieux venir à pied avec nous. Seulement, quittez ce bonnet de coton, ou on nous prendrait pour une mascarade.»
M. Giles se souvint de son étrange tenue, ôta son bonnet de coton, le mit dans sa poche et se coiffa d'un chapeau qu'il prit dans la voiture. Cela fait, le postillon partit en avant, et Giles, M. Maylie et Olivier, suivirent à pied, sans se presser.
Tout en marchant, Olivier jetait de temps à autre un regard curieux sur le nouveau venu. Il semblait avoir environ vingt-cinq ans et était de moyenne taille; sa physionomie était belle et ouverte, et sa tenue singulièrement aisée et prévenante. Malgré la différence qui sépare la jeunesse de l'âge mûr, il ressemblait d'une manière si frappante à la vieille dame, qu'Olivier n'aurait pas eu de peine à deviner leur parenté, quand même le jeune homme n'aurait pas déjà parlé d'elle comme de sa mère.
Mme Maylie était impatiente de voir son fils quand il arriva au cottage, et l'entrevue n'eut pas lieu sans grande émotion de part et d'autre.
«Oh! ma mère! dit tout bas le jeune homme. Pourquoi ne m'avoir pas écrit plus tôt?
- J'ai écrit, répondit Mme Maylie; mais, réflexion faite, j'ai pris le parti de ne pas faire partir la lettre avant de connaître l'opinion de M. Losberne.
- Mais, dit le jeune homme, pourquoi s'exposer à une telle alternative? Si Rose était… Je ne puis achever la phrase. Si cette maladie s'était terminée autrement, auriez-vous jamais pu vous pardonner ce retard, et moi, aurais-je jamais eu un instant de bonheur?
- Si un tel malheur était arrivé, Henry, dit Mme Maylie, je crois que votre bonheur aurait été détruit peut-être, et que votre arrivée ici un jour plus tôt ou un jour plus tard aurait été de bien peu d'importance.
- Pourquoi ce peut-être, ma mère? reprit le jeune homme; pourquoi ne pas dire franchement que cela est vrai? car c'est la vérité, vous le savez, ma mère; vous ne pouvez pas l'ignorer.
- Je sais qu'elle mérite bien l'amour le plus vif et le plus pur que puisse offrir le coeur d'un homme, dit Mme Maylie; je sais que sa nature affectueuse et dévouée réclame en retour une affection peu ordinaire, une affection profonde et durable: si je n'avais cette conviction, si je ne savais de plus que l'inconstance de quelqu'un qu'elle aimerait lui briserait le coeur, je ne trouverais pas ma tâche si difficile à accomplir, et il n'y aurait plus tant de lutte dans mon âme pour suivre, dans ma conduite, ce qui me semble la ligne rigoureuse du devoir.
- Vous me jugez mal, ma mère, dit Henry. Me croyez-vous assez enfant pour ne pas me connaître moi-même, et pour me tromper sur les mouvements de mon coeur?
- Je crois, mon cher enfant, répondit Mme Maylie en lui mettant la main sur l'épaule, que la jeunesse éprouve des mouvements généreux qui ne durent pas, et qu'il n'est pas rare de voir des jeunes gens dont l'ardeur ne résiste pas à la possession de ce qu'ils avaient le plus désiré. Et surtout je crois, ajouta-t-elle en regardant son fils, que si un jeune homme enthousiaste, ardent et ambitieux, épouse une femme dont le nom porte une tache, non par la faute de cette femme, mais enfin une tache que le vulgaire grossier peut reprocher au père comme à ses enfants, et qu'il lui reprochera d'autant plus qu'il aura plus de succès dans le monde, pour s'en venger par des ricanements injurieux, je crois qu'il peut arriver que cet homme, quelque bon et généreux qu'il soit naturellement, se repente un jour des liens qu'il aura formés dans sa jeunesse, et que sa femme ait le chagrin, le supplice de s'apercevoir qu'il s'en repent.
- Ma mère, dit le jeune homme avec impatience, cet homme-là ne serait qu'un égoïste brutal, indigne du nom d'homme, indigne surtout de la femme dont vous parlez.
- Vous pensez comme cela maintenant, Henry, répondit sa mère.
- Et je penserai toujours de même. Les tortures que j'ai éprouvées pendant ces deux derniers jours m'arrachent l'aveu sincère d'une passion qui, vous le savez bien, n'est pas née d'hier et n'a pas été conçue légèrement; Rose, cette douce et charmante fille, possède mon coeur aussi complètement que jamais femme ait possédé le coeur d'un homme. Je n'ai pas une pensée, pas un projet, pas une espérance dont elle ne soit le but; si vous vous opposez à mes voeux, autant prendre mon bonheur à deux mains pour le déchirer en morceaux et le jeter au vent … Ayez meilleure opinion de moi, ma mère, et ne regardez pas avec indifférence la félicité de votre fils, dont vous semblez tenir si peu de compte.
- Henry, dit Mme Maylie, c'est parce que je sais ce que valent les coeurs ardents et dévoués, que je voudrais leur épargner toute blessure; mais nous avons assez et peut-être trop causé de tout cela pour l'instant.
- Que Rose elle-même décide de tout, interrompit Henry; vous ne pousserez pas l'amour de votre opinion jusqu'à me susciter des obstacles près d'elle?
- Non, dit Mme Maylie; mais je désire que vous réfléchissiez.
- C'est tout réfléchi, répondit-il vivement. Voilà bien des années, ma mère, que je n'ai pas fait autre chose, depuis que je suis capable de réfléchir sérieusement. Mes sentiments sont inébranlables et le seront toujours; pourquoi en différer l'aveu par des retards dont je souffre et qui ne peuvent servir de rien? Non! avant mon départ il faudra que Rose m'entende.
- Elle vous entendra, dit Mme Maylie.
- Il y a, dans le ton dont vous me dites cela, ma mère, quelque chose qui semblerait faire croire qu'elle m'écoutera froidement, dit le jeune homme d'un air inquiet.
- Non pas froidement, reprit la vieille dame; loin de là.
- Comment! s'écria le jeune homme; aurait-elle une autre inclination?
- Non certes, dit la mère; car vous avez déjà, ou je me trompe fort, une trop grande part dans son affection. Voici ce que je voulais dire, reprit la vieille dame en arrêtant son fils qui allait parler: avant de vous attacher tout entier à cette idée; avant de vous laisser aller à un espoir sans réserve, réfléchissez quelques instants, mon cher enfant, à l'honneur de Rose, et jugez quelle influence la connaissance de sa naissance mystérieuse peut exercer sur sa décision, nous étant dévouée, comme elle l'est, de toute l'ardeur de son noble coeur, et avec cet esprit d'abnégation complet qui a toujours été, dans les circonstances petites ou grandes, le fond même de son caractère.
- Que voulez-vous dire par là?
- Je vous laisse le soin de le deviner, répondit Mme Maylie. Il faut que j'aille retrouver Rose. Que Dieu vous protège!
- Je vous reverrai ce soir, dit vivement le jeune homme.
- Par instants, dit la dame; quand je pourrai quitter Rose.
- Vous lui direz que je suis ici? dit Henry.
- Sans doute, répondit Mme Maylie.
- Et vous lui direz toutes mes angoisses, tout ce que j'ai souffert, et combien je désire ardemment de la voir… Vous ne me refuserez pas cela, ma mère?
- Non, dit la vieille dame; elle le saura.» Et, serrant affectueusement la main de son fils, elle sortit promptement.
M. Losberne et Olivier étaient restés à l'autre bout de la chambre pendant cette rapide conversation. Le docteur tendit la main à Henry Maylie et ils échangèrent de cordiales salutations; puis, pour répondre aux questions multipliées de son jeune ami, M. Losberne entra dans des détails précis sur la situation de la malade, et confirma les bonnes nouvelles déjà données par Olivier, ce que M. Giles, tout en feignant de s'occuper des bagages, écoutait de toutes ses oreilles.
«Avez-vous encore eu quelque beau coup de fusil, Giles? demanda le docteur quand il eut fini.
- Non, monsieur, répondit Giles en rougissant jusqu'au blanc des yeux; rien d'extraordinaire.
- Vous n'avez pas mis la main sur quelques voleurs ni constaté l'identité de quelques brigands? dit malicieusement le docteur.
- Non, monsieur, répondit très gravement M. Giles.
- Tant pis, dit le docteur; car vous vous en acquittez à merveille. Comment va Brittles?
- Le petit va très bien, monsieur, dit M. Giles en reprenant son ton habituel de protection pour son subordonné, et il vous fait ses respectueux compliments.
- Bon dit le docteur; votre présence me fait souvenir, monsieur Giles, que, la veille du jour où j'ai été appelé ici si brusquement, je me suis acquitté, sur la demande de votre bonne maîtresse, d'une petite commission qui ne vous fera pas de peine. Venez que je vous dise deux mots.»
M. Giles suivit le docteur au bout de la chambre d'un air important, mais un peu étonné, et eut l'honneur d'un court entretien à voix basse avec lui; après quoi, il fit saluts sur saluts, et se retira d'un pas encore plus majestueux que d'ordinaire. Le sujet de cet entretien ne fut pas divulgué au salon, mais à la cuisine on en fut instruit sur l'heure; M. Giles y alla tout droit, se fit servir de l'ale et annonça, d'un air superbe et majestueux, que sa maîtresse avait daigné, en considération de sa vaillante conduite lors de la tentative d'effraction, déposer à la caisse d'épargne la somme de vingt-cinq livres sterling à son profit. Les deux servantes levèrent les yeux et les mains au ciel, en disant que M. Giles n'allait pas manquer maintenant de faire le fier; à quoi M. Giles répondit en tirant son jabot: «Mais non, mais non, bien au contraire; si vous remarquiez que je fusse le moins du monde hautain avec mes inférieurs, je vous serai obligé de m'en prévenir!» Il fit encore beaucoup d'observations non moins honorables pour ses sentiments d'humilité, et qui furent reçues également avec autant d'enthousiasme et d'applaudissement, car elles étaient après tout aussi originales et aussi intéressantes que toutes les observations communément relatées dans la vie des grands hommes.
Chez Mme Maylie, le reste de la soirée se passa joyeusement, car le docteur était en verve, et, quoique Henry fût d'abord soucieux et fatigué, il ne put résister à la bonne humeur du digne M. Losberne, qui se livra à mille saillies empruntées en partie aux souvenirs de sa longue pratique; il avait des mots si drôles qu'Olivier, qui ne s'était jamais vu à pareille fête, ne pouvait s'empêcher d'en rire de tout son coeur, à la grande satisfaction du docteur qui riait lui-même aux éclats, et la contagion de rire gagna même Henry Maylie. Ils passèrent donc la soirée aussi gaiement qu'il était possible dans la circonstance, et il était tard quand ils se séparèrent, joyeux et sans inquiétude, pour se livrer au repos dont ils avaient grand besoin, après les angoisses récentes et la cruelle incertitude auxquelles ils venaient d'être en proie.
Le lendemain matin, Olivier se leva le coeur léger et vaqua à ses occupations habituelles avec une satisfaction et un plaisir qu'il ne connaissait plus depuis plusieurs jours. Les oiseaux chantaient encore, perchés sur leur nid, et les plus jolies fleurs des champs qu'on pût voir, cueillies par ses mains empressées, composaient un nouveau bouquet dont l'éclat et le parfum devaient charmer Rose. La tristesse qui avait semblé s'attacher à chaque objet depuis plusieurs jours, tant que l'enfant avait été lui-même triste et inquiet, s'était dissipée comme par enchantement. Il lui semblait maintenant que la rosée brillait avec plus d'éclat sur les feuilles, que le vent les agitait avec une harmonie plus douce, que le ciel lui-même était plus bleu et plus pur: telle est l'influence qu'exercent les pensées qui nous occupent sur l'aspect du monde extérieur; les hommes qui, en contemplant la nature et leurs semblables, s'écrient que tout n'est que ténèbres et tristesse, n'ont pas tout à fait tort; mais ce sombre coloris dont ils revêtent les objets n'est que le reflet de leurs yeux et de leurs coeurs également faussés par la jaunisse qui altère leurs couleurs naturelles: les véritables nuances sont délicates et veulent être vues d'un oeil plus sain et plus net.
Il faut remarquer, et Olivier n'y manqua pas, que ses promenades matinales ne furent plus solitaires. Henry Maylie, du premier jour où il vit Olivier rentrer avec son gros bouquet, se prit d'une telle passion pour les fleurs et les disposa avec tant de goût, qu'il laissa loin derrière lui son jeune compagnon. Mais si, à cet égard, Olivier ne méritait que le second rang, c'était lui à son tour qui savait le mieux où les trouver, et chaque matin ils couraient les champs tous deux et rapportaient les plus belles fleurs. La fenêtre de la chambre de la jeune malade était maintenant ouverte, car elle aimait à sentir l'air pur de l'été, dont les bouffées rafraîchissantes ranimaient ses forces, et, sur le rebord de la fenêtre, il y avait toujours, dans un petit vase plein d'eau, un bouquet particulier dont les fleurs étaient soigneusement renouvelées chaque matin. Olivier ne put s'empêcher d'observer qu'on ne jetait jamais les fleurs fanées, après qu'elles étaient exactement remplacées par des fleurs plus fraîches, et que, chaque fois que le docteur entrait dans le jardin, il dirigeait invariablement ses yeux sur le vase de fleurs et secouait la tête d'un air expressif avant de commencer sa promenade du matin. Au milieu de ces observations, le temps allait son train et Rose revenait rapidement à la santé.
Olivier ne trouvait pas le temps long, bien que la jeune demoiselle ne quittât pas encore la chambre et qu'il n'y eût plus de promenades du soir, sauf quelques courtes excursions de temps à autre avec M. Maylie; il profitait avec un redoublement de zèle des leçons du bon vieillard qui l'instruisait, et il travaillait si bien qu'il était lui-même surpris de la promptitude de ses progrès. Ce fut au milieu de ces occupations qu'il fut terrifié par un incident imprévu.
La petite chambre où il avait l'habitude de se tenir pour étudier donnait sur le parterre, derrière la maison. C'était bien une chambre de cottage, avec une fenêtre à volets, autour de laquelle grimpaient des touffes de jasmin et de chèvrefeuille d'où s'exhalaient les plus suaves parfums; elle donnait sur un jardin qui communiquait lui-même par un échalier avec un petit clos.
Au delà on apercevait une belle prairie, puis un bois; il n'y avait pas d'autre habitation de ce côté, et la vue s'étendait au loin.
Par une belle soirée, au moment où les premières ombres du crépuscule descendaient sur la terre, Olivier était assis à cette fenêtre, et plongé dans l'étude; il était resté quelque temps penché sur son livre, et, comme la journée avait été très chaude, on ne sera pas étonné d'apprendre que peu à peu il s'était assoupi.
Il y a un certain sommeil qui s'empare quelquefois de nous à la dérobée, et durant lequel, bien que notre corps soit inerte, notre âme ne perd pas le sentiment des objets qui nous environnent, et conserve la faculté de voyager où il lui plaît. Si l'on doit donner le nom de sommeil à cette pesanteur accablante, à cette prostration des forces, à cette incapacité où nous sommes de commander à nos pensées ou à nos mouvements, c'est bien un sommeil aussi, sans doute; cependant nous avons conscience alors de ce qui se passe autour de nous, et, même quand nous rêvons, des paroles réellement prononcées, des bruits réels qui se font entendre autour de nous, viennent se mêler à nos visions avec un à-propos étonnant, et le réel et l'imagination se confondent si bien ensemble qu'il nous est presque impossible ensuite de faire la part de l'un et de l'autre. Ce n'est même pas là le phénomène le plus frappant de cette torpeur momentanée. Il n'est pas douteux que, bien que les sens de la vue et du toucher soient alors paralysés, nos rêves et les scènes bizarres qui s'offrent à notre imagination subissent l'influence, l'influence matérielle de la présence silencieuse de quelque objet extérieur qui n'était pas à nos côtés au moment où nous avons fermé les yeux, et que nous étions loin de croire dans notre voisinage avant de nous endormir.
Olivier savait parfaitement qu'il était dans sa petite chambre, que ses livres étaient posés devant lui sur la table, et que le vent du soir soufflait doucement au milieu des plantes grimpantes autour de sa fenêtre; et pourtant il était assoupi. Tout à coup la scène change, il croit respirer une atmosphère lourde et violée; il se sent avec terreur enfermé de nouveau dans la maison du juif; il voit l'affreux vieillard accroupi à sa place habituelle, le montrant du doigt, et causant à voix basse avec un autre individu, assis à ses côtés, et qui tourne le dos à l'enfant.
Il croit entendre le juif dire ces mots: «Chut! mon ami; c'est bien lui, il n'y a pas de doute, allons nous-en.
- Lui! répondait l'autre; est-ce que je pourrais m'y méprendre? Mille diables auraient beau prendre sa figure, s'il était au milieu d'eux, il y a quelque chose qui me le ferait reconnaître à l'instant; il serait enterré à cinquante pieds sous terre, sans aucun signe sur sa tombe, que je saurais bien dire que c'est lui qui est enterré là. N'ayez pas peur.»
Les paroles de cet homme respiraient une si affreuse haine, que la crainte réveilla Olivier, qui se leva en sursaut.
Dieu! comme tout son sang reflua vers son coeur, et lui ôta la voix et la force de faire un mouvement!… Là, là, à la fenêtre, tout près de lui, si près qu'il aurait presque pu le toucher, était le juif explorant la chambre de son oeil de serpent, et fascinant l'enfant; et à côté de lui, pâle de rage ou de crainte, ou des deux à la fois, était l'individu aux traits menaçants qui l'avait accosté dans la cour de l'auberge.
Il ne les vit qu'un instant, rapide comme la pensée, comme l'éclair, et ils disparurent. Mais ils l'avaient reconnu. Et lui aussi il ne les avait que trop reconnus; leur physionomie était aussi profondément gravée dans sa mémoire, que si elle eût été sculptée dans le marbre, et mise sous ses yeux depuis sa naissance. Il resta un instant pétrifié; puis, sautant dans le jardin, il se mit à crier: «Au secours!» de toutes ses forces.
CHAPITRE XXXV. Résultat désagréable de l'aventure d'Olivier, et entretien intéressant de Henry Maylie avec Rose.
Quand les gens de la maison, attirés par les cris d'Olivier, furent accourus à l'endroit d'où ils partaient, ils le trouvèrent pâle et bouleversé, indiquant du doigt les prairies derrière la maison, et pouvant à peine articuler ces mots: «Le juif! le juif!»
M. Giles ne put se rendre compte de ce que ce cri signifiait; mais Henri Maylie, qui avait l'entendement un peu plus prompt et qui avait appris de sa mère l'histoire d'Olivier, comprit tout de suite ce que cela voulait dire.
«Quelle direction a-t-il prise? demanda-t-il en s'armant d'un lourd bâton qu'il trouva dans un coin.
- Celle-là, répondit Olivier, en montrant du doigt le chemin que ces hommes avaient pris. Je viens de les perdre de vue à l'instant.
- Alors, ils sont dans le fossé! dit Henry; suivez-moi, et tenez- vous aussi près de moi que possible.»
Tout en parlant, il escalada la haie, et prit sa course avec tant de rapidité que les autres eurent beaucoup de peine à le suivre.
Giles le suivait de son mieux et Olivier aussi. Au bout d'une ou deux minutes, M. Losberne, qui rentrait après avoir fait un tour au dehors, escalada la haie derrière eux, et déployant plus d'agilité qu'on n'eût pu en soupçonner chez lui, se mit à courir dans la même direction, avec une vitesse assez remarquable, en criant à tue-tête pour demander ce qu'il y avait.
Ils prirent donc tous leur course, sans s'arrêter une seule fois pour reprendre haleine, jusqu'à ce que Henry, arrivé à un angle du champ indiqué par Olivier, se mit à fouiller soigneusement le fossé et la haie voisine; ce qui laissa le temps aux autres de le rejoindre et permit à Olivier de faire part à M. Losberne des circonstances qui avaient occasionné cette poursuite acharnée.
Les recherches furent vaines: ils ne trouvèrent même pas de récentes empreintes de pas. Ils étaient parvenus au sommet d'une petite colline d'où l'on dominait la plaine en tous sens, à trois ou quatre milles à la ronde; on apercevait le village sur la gauche dans un ravin; mais pour l'atteindre, en suivant la direction indiquée par Olivier, les fugitifs auraient eu à faire un trajet en plaine, qu'ils ne pouvaient avoir effectué en si peu de temps. Un bois épais bordait la prairie de l'autre côté, mais ils ne pouvaient pas s'y être mis à couvert pour la même raison.
«Il faut que vous l'ayez rêvé, Olivier! dit Henry Maylie en le prenant à part.
- Oh! certes non, monsieur, répondit Olivier en frissonnant au souvenir de la mine du vieux misérable; je l'ai trop bien vu pour en douter, je les ai vus tous deux comme je vous vois là.
- Qui était l'autre? demandèrent à la fois Henry et M. Losberne.
- Le même homme qui m'a abordé si brusquement à l'auberge, dit Olivier; nous avions les yeux fixés l'un sur l'autre, et je jurerais bien que c'était lui.
- Et ils ont pris ce chemin? demanda Henry; en êtes-vous certain?
- Comme je le suis qu'ils étaient à la fenêtre, répondit Olivier, en montrant du doigt la haie qui séparait le jardin de la prairie; le grand l'a franchie juste en cet endroit, et le juif a fait quelques pas à droite en courant et s'est glissé par cette ouverture.»
Les deux messieurs examinaient l'expression de franchise qui se peignait sur la figure d'Olivier tandis qu'il parlait ainsi; ils échangèrent un regard, et parurent satisfaits de la précision des détails qu'il leur donnait; il n'y avait pourtant nulle part la moindre trace des fugitifs. L'herbe était haute, elle n'était foulée nulle part, sauf aux endroits par où avait eu lieu la poursuite; le bord des fossés était argileux et détrempé, et nulle part on n'apercevait d'empreintes de pas ni le plus léger indice qui pût révéler qu'un pied humain eût foulé ce sol depuis plusieurs heures.
«Voilà qui est étrange! dit Henry.
- Étrange en vérité, répéta le docteur; Blathers et Duff en personne y perdraient leur latin.»
Malgré le résultat infructueux de leurs recherches, ils les continuèrent jusqu'à ce que la nuit rendît tout nouvel effort inutile, et, même alors, ils n'y renoncèrent qu'à regret. Giles avait été dépêché dans les divers cabarets du village, muni de tous les détails que put donner Olivier sur l'extérieur et la mise des deux étrangers.; le juif surtout était assez facile à reconnaître, en supposant qu'on le trouvât à boire ou à flâner quelque part; mais Giles revint sans fournir aucun renseignement qui pût dissiper ou éclaircir ce mystère.
Le lendemain, nouvelles recherches, nouvelles informations, mais sans plus de succès. Le surlendemain Olivier, et M. Maylie se rendirent au marché de la ville voisine, dans l'espoir de voir ou d'apprendre quelque chose relativement aux deux individus; cette démarche fut également infructueuse. Au bout de quelques jours on commença à oublier l'affaire, comme il arrive le plus souvent quand la curiosité, n'étant alimentée par aucun incident nouveau, vient à s'éteindre d'elle-même.
Pendant ce temps Rose se rétablissait rapidement; elle avait quitté la chambre; elle pouvait sortir, et, en partageant de nouveau la vie de la famille, elle avait ramené la joie dans tous les coeurs.
Mais, bien que cet heureux changement eût une influence visible sur le petit cercle qui l'entourait, bien que les conversations joyeuses et les rires se fissent de nouveau entendre dans le cottage, il y avait parfois une contrainte singulière chez quelques-uns de ses hôtes, chez Rose même, et qui ne put échapper à Olivier. Mme Maylie et son fils restaient souvent enfermés pendant des heures entières, et plus d'une fois on put s'apercevoir que Rose avait pleuré. Quand M. Losberne eut fixé le jour de son départ pour Chertsey, ces symptômes augmentèrent, et il devint évident qu'il se passait quelque chose qui troublait la tranquillité de la jeune demoiselle et de quelque autre encore.
Enfin, un matin que Rose était seule dans la salle à manger, Henry Maylie entra, et lui demanda, avec quelque hésitation, la permission de l'entretenir quelques instants.
«Rose, il suffira de deux ou trois mots, dit le jeune homme en approchant sa chaise de la sienne: ce que j'ai à vous dire, vous le savez déjà; les plus chères espérances de mon coeur ne vous sont pas inconnues, quoique vous ne me les ayez pas encore entendu exprimer.»
Rose était devenue très pâle en le voyant entrer, mais ce pouvait être l'effet de sa récente maladie. Elle se contenta de le saluer; puis, se penchant vers des fleurs qui se trouvaient à sa portée, alla attendre en silence qu'il continuât:
«Je crois… dit Henri, que… je devrais déjà être parti.
- Oui, répondit Rose; pardonnez-moi de vous parler ainsi, mais je voudrais que vous fussiez parti.
- J'ai été amené ici par la plus douloureuse, la plus affreuse de toutes les craintes, dit le jeune homme, la crainte de perdre l'être unique sur lequel j'ai concentré tous mes désirs, toutes mes espérances; vous étiez mourante, en suspens entre le ciel et la terre. Et nous savons que, lorsque la maladie s'attaque à des personnes jeunes, belles et bonnes, leur âme sans tache se tourne d'elle-même vers le brillant séjour de l'éternel repos; nous ne savons que trop que ce qu'il y a de plus beau et de meilleur ici- bas est souvent moissonné dans sa fleur.»
Des larmes roulaient dans les yeux de la charmante jeune fille en entendant ces paroles, et, quand l'une d'elles tomba sur la fleur sur laquelle elle était penchée, et brilla dans son calice qu'elle embellissait encore, il sembla qu'il y avait une parenté entre ces larmes, rosée d'un coeur jeune et pur, et les plus charmantes créations de la nature.
«Un ange, continua le jeune homme d'un ton passionné, une créature aussi belle et aussi céleste qu'un des anges du ciel, ballottée entre la vie et la mort; oh! qui pouvait espérer, quand ce monde lointain, sa vraie patrie, s'ouvrait déjà à ses yeux, qu'elle reviendrait partager les douleurs et les maux de celui-ci? Savoir, Rose, que vous alliez passer et disparaître, comme une ombre vaine, sans aucun espoir de vous conserver à ceux qui souffrent ici-bas; sentir que vous apparteniez à cette sphère éclatante vers laquelle tant d'êtres privilégiés ont pris dès l'enfance ou dès la jeunesse leur vol matinal, et pourtant prier le ciel, au milieu de ces pensées consolantes, de vous rendre à ceux qui vous aiment: ce sont là des tortures trop cruelles pour les forces humaines; voila ce que j'ai enduré nuit et jour, et avec la crainte inexprimable et le regret égoïste que vous ne vinssiez à mourir sans savoir au moins avec quelle adoration je vous aimais; il y avait là de quoi perdre la raison. Vous avez échappé à la mort, de jour en jour et presque d'heure en heure les forces vous sont revenues, et, ranimant le peu de vie qui vous restait encore, vous ont rendu la santé. Je vous ai vue passer de la mort à la vie; ne me dites pas que vous voudriez que je n'eusse pas été là, car cette épreuve m'a rendu meilleur.
- Ce n'est pas cela que je voulais dire, répondit Rose en pleurant; je voudrais seulement que maintenant vous fussiez parti, pour continuer à poursuivre un but grand et noble… un but digne de vous.
- Il n'y a pas de but plus digne de moi et plus digne de la nature la plus élevée qui existe, que de lutter pour mériter un coeur comme le votre, dit le jeune homme en lui prenant la main. Rose, ma chère Rose, il y a des années, bien des années que je vous aime, et que j'espère arriver à la réputation pour revenir tout fier près de vous et vous dire que je ne l'ai cherchée que pour la partager avec vous; je me demandais dans mes rêves comment je vous rappellerais à cet heureux moment, les mille gages d'attachement que je vous ai donnés dès l'enfance, et réclamerais ensuite votre main, comme pour exécuter nos conventions muettes dès longtemps arrêtées entre nous. Ce moment n'est pas arrivé; mais, sans avoir encore conquis de réputation, sans avoir réalisé les rêves ambitieux de ma jeunesse, je viens vous offrir le coeur qui vous appartient depuis si longtemps et mettre mon sort entre vos mains.
— Votre conduite a toujours été noble et généreuse, dit Rose, en maîtrisant l'émotion qui l'agitait, et comme vous êtes convaincu que je ne suis ni insensible ni ingrate, écoutez ma réponse.
— Il faut que je tâche de vous mériter, voilà votre réponse, n'est-ce-pas, ma chère Rose?
— Il faut que vous tâchiez, répondit Rose, de m'oublier, non pas comme votre amie depuis longtemps chèrement attachée à vous, Henry, cela me ferait trop cruellement souffrir; mais comme objet de votre amour. Voyez le monde, songez combien il renferme de coeurs que vous seriez aussi glorieux de conquérir. Changez seulement la nature de votre attachement, et je serai la plus sincère, la plus dévouée, la plus fidèle de vos amies.
Il y eut un instant de silence pendant lequel Rose, qui avait mis une main sur la figure, donna libre cours à ses larmes; Henry lui tenait toujours l'autre main.
«Et vos raisons, Rose, dit-il enfin à voix basse, vos raisons pour prendre un tel parti? Puis-je vous les demander?
— Vous avez le droit de les connaître, répondit Rose, vous ne pouvez rien dire qui ébranle ma résolution. C'est un devoir dont il faut que je m'acquitte, je le dois aux autres et à moi-même.
— À vous-même?
— Oui, Henry; Je me dois à moi-même, moi sans fortune et sans amis, avec une tache sur mon nom, de ne pas donner au monde lieu de croire que j'ai bassement profité de votre premier entraînement, pour entraver par mon mariage les hautes espérances de votre destinée. Je dois à vous et à vos parents de vous empêcher, dans l'élan de votre générosité, de vous créer cet obstacle à vos succès dans le monde.
- Si vos inclinations sont d'accord avec ce que vous appelez votre devoir… commença Henry.
- Elles ne le sont pas, répondit Rose en rougissant.
- Alors vous partagez mon amour? dit Henry. Dites-le moi seulement, Rose; un seul mot pour adoucir l'amertume de ce cruel désappointement.
- Si j'avais pu le faire sans nuire à celui que j'aimais, répondit
Rose, j'aurais…
- Reçu cette déclaration d'une manière toute différente, dit vivement Henry; ne me le cachez pas au moins, Rose.
- Peut-être, dit Rose. Voyons! ajouta-t-elle en dégageant la main, pourquoi prolonger ce pénible entretien? bien pénible pour moi surtout, malgré le bonheur durable dont il me laissera le souvenir: car ce sera pour moi un bonheur que de savoir la place honorable que j'ai tenue dans votre coeur, et chacun de vos triomphes dans la vie ne fera qu'accroître ma fermeté et mon courage. Adieu, Henry! car nous ne nous rencontrerons plus comme nous nous sommes rencontrés aujourd'hui; soyons longtemps et heureusement unis par d'autres liens que ceux que cette conversation suppose, et puissent les prières ferventes d'un coeur droit et aimant faire descendre sur vous toutes les bénédictions, les faveurs du ciel!
- Encore un mot, Rose, dit Henry. Dites-moi vous-même vos raisons; laissez-moi les entendre de votre propre bouche.
- L'avenir qui vous est ouvert est brillant, répondit Rose avec fermeté; vous pouvez prétendre à tous les honneurs auxquels on peut atteindre dans la vie publique, avec de grands talents et de puissants protecteurs; mais ces protecteurs sont fiers, et je ne fréquenterai jamais ceux qui tiendraient en mépris la mère qui m'a donné la vie, pas plus que je ne veux attirer de disgrâces ou d'avanies au fils de celle qui m'a si bien tenu lieu de mère. En un mot, dit la jeune fille en détournant la tête, car elle sentait son courage l'abandonner, il y a sur mon nom une de ces taches que le monde fait rejaillir sur des têtes innocentes; je ne veux la faire partager à personne; nul autre que moi n'en aura le reproche.
- Un mot encore, Rose, ma chère Rose! un seul mot dit Henry en se jetant à ses pieds; si je n'avais pas été dans une position que le monde appelle heureuse, si une existence paisible et obscure m'eût été réservée, si j'avais été pauvre, faible, sans amis, m'auriez- vous éloigné de vous? Est-ce la perspective des richesses et des honneurs qui m'attendent peut-être, qui fait naître en vous ces scrupules sur votre naissance?
- Ne me forcez pas de répondre à cela, répliqua Rose; là n'est pas la question; ce serait mal à vous d'insister.
- Si votre réponse est telle que j'ose presque l'espérer, répondit Henry, elle fera luire sur ma vie un rayon de bonheur. Est-ce donc si peu de chose que de faire tant de bien, avec quelques mots seulement, à quelqu'un qui vous aime par-dessus tout? Oh Rose! au nom de mon ardente et durable affection, par tout ce que j'ai souffert pour vous, par tout ce que vous me condamnez à souffrir, je vous en conjure, répondez seulement à cette question.
— Eh bien! si votre destinée eût été différente, dit Rose; si vous aviez été même un peu, mais non pas tant, au-dessus de moi; si j'avais pu me flatter d'être pour vous un soutien, un appui dans une position paisible et retirée, mais non au milieu des pompes et des splendeurs du monde, je ne me serais pas condamnée à cette épreuve. J'ai tout lieu d'être heureuse, très heureuse, maintenant; mais alors, Henry, j'avoue que j'aurais été plus heureuse encore.»
Les souvenirs, les espérances d'autrefois qu'elle avait si longtemps caressées, se pressaient dans l'esprit de Rose en faisant cet aveu; elle fondit en larmes, comme il arrive toujours quand on voit s'évanouir une vieille espérance, et les larmes la soulagèrent.
«Je ne puis triompher de cette faiblesse, et elle ne fait que m'affermir dans ma résolution, dit Rose en lui tendant la main. Maintenant, il faut décidément nous quitter.
- Je vous demande une promesse, dit Henri. Une fois, une seule fois encore, dans un an ou peut-être beaucoup plus tôt, laissez- moi traiter encore avec vous ce sujet; ce sera pour la dernière fois.
- Vous n'insisterez pas pour me faire changer de résolution, répondit Rose avec un mélancolique sourire; ce serait peine perdue.
- Non, dit Henry; vous me la répéterez si vous voulez, vous me la répéterez d'une manière définitive. Je mettrai à vos pieds ma position et ma fortune, et, si vous persévérez dans votre résolution présente, je ne chercherai ni par paroles, ni par actions, à vous faire changer.
- Soit, répondit Rose; ce ne sera qu'une douloureuse épreuve de plus, et d'ici là je tâcherai de me préparer à la supporter mieux.»
Elle lui tendit encore la main; mais le jeune homme la serra dans ses bras; déposa un baiser sur son beau front, et sortit vivement.
CHAPITRE XXXVI. Qui sera très court, et pourra paraître de peu d'importance ici, mais qu'il faut lire néanmoins, parce qu'il complète le précédent, et sert à l'intelligence d'un chapitre qu'on trouvera en son lieu.
«Ainsi, vous êtes décidé à être mon compagnon de voyage ce matin? dit le docteur quand Henry Maylie entra dans la salle à manger; d'ailleurs, vous n'avez jamais la même idée une heure de suite.
- Vous ne me direz pas cela un de ces jours, dit Henry, qui rougit sans raison apparente.
- J'espère que j'aurai de bons motifs pour ne plus vous en faire le reproche, répondit M. Losberne, mais j'avoue que je ne m'y attends guère. Pas plus tard qu'hier matin, vous aviez formé le projet de rester ici, et d'accompagner, en bon fils, votre mère aux bains de mer. À midi, vous m'annoncez que vous allez me faire l'honneur de m'accompagner jusqu'à Chertsey, en vous rendant à Londres, et le soir vous me pressez mystérieusement de partir avant que les dames soient levées; il en est résulté que le petit Olivier est là, cloué à son déjeuner, au lieu de courir les prairies à la recherche de toutes les merveilles botaniques auxquelles il fait une cour assidue. Cela n'est pas bien, n'est-ce pas, Olivier?
- J'aurais été bien fâché, monsieur, de ne pas être ici au moment de votre départ et de celui de M. Maylie, répondit Olivier.
- Voilà un gentil garçon, dit le docteur» Vous viendrez me voir à votre retour, nous parlerons sérieusement, Henry. Est-ce que vous avez eu quelque communication avec les gros bonnets qui vous ait déterminé tout à coup à partir?
- Les gros bonnets, répliqua Henri, et sans doute vous n'oubliez pas dans cette dénomination mon oncle, le plus important de tous, n'ont eu aucune communication avec moi depuis que je suis venu ici, et nous sommes, à une époque de l'année où il n'est pas vraisemblable que rien au monde ait pu leur faire désirer mon retour immédiat auprès d'eux.
- Pourquoi donc? dit le docteur; vous êtes un drôle de corps, mais cela n'empêche pas qu'ils doivent désirer de vous faire entrer au Parlement aux élections d'avant Noël, et cette mobilité d'humeur, ces brusques revirements qui vous distinguent, ne sont pas une mauvaise préparation à la vie politique. Il y a du bon là dedans, et il est toujours utile d'être bien préparé, que le prix de la course soit une place, une coupe ou une grosse somme.»
Henri Maylie aurait pu ajouter à ce court dialogue une ou deux remarques qui n'auraient pas peu changé la manière de voir du docteur; mais il se contenta de dire: «Nous verrons,» et n'insista pas. La chaise de poste fut bientôt amenée devant la porte; Giles vint s'occuper des bagages, et le bon docteur sortit précipitamment pour aller veiller aux préparatifs du départ.
Olivier, dit Henry Maylie à voix basse, j'ai un mot à vous dire.»
Olivier s'approcha de l'embrasure de la fenêtre où M. Maylie lui faisait signe de venir, et fut très surpris de la tristesse mêlée d'agitation qui régnait dans tout son air.
«Vous êtes maintenant en état de bien écrire, dit Henry en lui mettant la main sur le bras.
- Je l'espère, monsieur, répondit Olivier.
- Je ne reviendrai pas ici de quelque temps peut-être. Je désire que vous m'écriviez, une fois tous les quinze jours, le lundi, à la direction des postes, à Londres. Le ferez-vous? dit M. Maylie.
- Oh! certainement, monsieur, je le ferai et j'en serai fier, s'écria Olivier, charmé de la commission.
- Je désire avoir des nouvelles de ma mère et de miss Maylie, dit le jeune homme, et vous pouvez remplir vos pages de détails sur les promenades que vous faites, sur vos conversations, et me dire si elle… si ces dames semblent heureuses et en bonne santé. Vous me comprenez?
- Parfaitement, monsieur, répondit Olivier.
- Je préfère que vous ne leur en parliez pas, dit Henry en appuyant sur ses paroles, parce que ma mère voudrait peut-être prendre la peine de m'écrire plus souvent, ce qui est pour elle une fatigue; que ce soit donc un secret entre vous et moi, et souvenez-vous de ne me laissez rien ignorer. Je compte sur vous.»
Olivier, tout fier de l'importance de son rôle, promit d'être discret et explicite dans ses communications, et M. Maylie lui dit adieu en l'assurant chaudement de son intérêt et de sa protection.
Le docteur était dans la chaise de poste; Giles, qui devait rester à la campagne, avait la main à la portière pour la tenir ouverte; les servantes, regardaient du jardin. Henry lança un rapide regard vers la fenêtre qui l'intéressait, et sauta dans la voiture.
«En route! dit-il; vite, au triple galop; brûlez le pavé: il me faut ça.
- Holà! «dit le docteur en baissant précipitamment la glace de devant et en criant au postillon: «Moi, je ne tiens pas tout à fait à brûler le pavé; entendez-vous? Il ne faut pas ça.»
La voiture partit bruyamment et disparut bientôt sur la route dans un nuage de poussière; tantôt on la perdait complètement de vue, et tantôt on l'apercevait encore, selon les accidents de terrain ou les obstacles rencontrés sur la route. Ce ne fut que lorsque le nuage de poussière fut complètement hors de vue, que ceux qui la suivaient des yeux se dispersèrent.
Mais il y avait quelqu'un qui regardait encore et restait les yeux fixés sur le point où la voiture avait disparu. Derrière le rideau blanc qui l'avait dérobée à la vue d'Henry quand il avait levé les yeux vers la fenêtre, Rose était assise immobile.
«Il semble heureux, dit-elle enfin; j'ai craint quelque temps qu'il n'en fût autrement. Je m'étais trompée. Je suis contente, très contente.
La joie fait couler les larmes aussi bien que la douleur, mais celles qui baignaient la figure de Rose, tandis qu'elle était assise pensive à sa fenêtre, les yeux toujours fixés dans la même direction, semblaient des larmes de douleur plutôt que de joie.
CHAPITRE XXXVII Où le lecteur, s'il se reporte au chapitre XXIII, trouvera une contre-partie qui n'est pas rare dans l'histoire des ménages.
M. Bumble était assis dans le cabinet du dépôt de mendicité, les yeux fixés sur le foyer vide, qui ne rendait, vu la saison, d'autre clarté que celle qui était produite par quelques pâles rayons de soleil, réfléchis à la surface froide et luisante de la cheminée d'acier poli. Une cage à mouches en papier pendait au plafond, vers lequel M. Bumble lançait de temps à autre un regard préoccupé; en voyant les insectes voltiger avec insouciance autour du brillant réseau, il poussa un profond soupir et son visage s'assombrit. Il était en train de réfléchir, et peut-être la vue des mouches prises au piège lui rappelait-elle quelque pénible circonstance de sa vie.
L'air sombre de M. Bumble n'était pas la seule chose qui eût contribué à faire naître une douce tristesse dans le coeur du spectateur. Il y avait encore d'autres indices tirés de l'extérieur même du personnage, qui annonçaient qu'un grand changement s'était opéré dans sa position. Qu'étaient devenus l'habit galonné et le fameux tricorne? Il portait encore, il est vrai, une culotte courte et des bas de coton noir, mais ce n'était plus ça; son habit avait de grandes basques, c'est vrai, et ressemblait à cet égard à l'ancien habit: mais, sauf cela, quelle différence! L'imposant tricorne était remplacé par un modeste chapeau rond; M. Bumble n'était plus bedeau.
Il y a des positions sociales qui, indépendamment des avantages plus solides qu'elles offrent, tirent encore une valeur particulière du costume qui leur est affectée Un maréchal a son uniforme, un évêque son tablier de soie, un conseiller sa robe de taffetas, un bedeau son tricorne. Ôtez à l'évêque son tablier, ou au bedeau son tricorne et son habit galonné, qu'est-ce qu'ils deviennent? Des hommes, rien que des hommes. La dignité, et même parfois la sainteté, sont des questions de costume, bien plus que certaines gens ne se l'imaginent.
M. Bumble avait épousé Mme Corney et était directeur du dépôt de mendicité; un autre bedeau était entré en fonction et avait hérité du tricorne, de l'habit galonné et de la canne, tous trois ensemble.
«Dire qu'il y aura demain deux mois de cela! dit M. Bumble avec un soupir. Il me semble qu'il y a un siècle.»
Ces paroles de M. Bumble auraient pu signifier qu'il avait parcouru, dans le court espace de huit semaines, toute une existence de félicité; mais ce soupir… ce soupir voulait dire bien des choses.
«Je me suis vendu, dit M. Bumble en suivant le cours de ses réflexions, pour six cuillers à thé, une pince à sucre, un pot au lait, quelques meubles d'occasion, et vingt livres sterling en monnaie sonnante. C'est, en vérité, bien bon marché, affreusement bon marché!
- Bon marché! s'écria une voix aigre à l'oreille de M. Bumble; c'est encore plus que vous ne valez, et je vous ai payé assez cher, Dieu le sait!»
M. Bumble tourna la tête et rencontra le visage de son intéressante moitié, laquelle, n'ayant entendu que les derniers mots de M. Bumble, avait à tout hasard risqué la repartie, qui ne manquait pas d'à-propos.
«Madame Bumble? dit M. Bumble d'un ton à la fois sentimental et sévère.
- Eh bien? dit la dame.
- Ayez la bonté de me regarder, dit M. Bumble en la toisant de la tête aux pieds. Si elle soutient un regard comme celui-là, se disait M. Bumble, elle peut soutenir n'importe quoi; c'est un regard que je n'ai jamais vu manquer son effet sur les pauvres, et s'il le manque sur elle, c'en est fait de mon autorité.»
Peut-être un regard ordinaire suffit-il pour intimider les pauvres qui, vu la légèreté de leur nourriture, ne sont jamais bien vaillants; peut-être aussi l'ex-madame Corney était-elle particulièrement à l'épreuve des regards d'aigle. Je n'ai pas d'avis là-dessus; mais ce qui est certain, c'est que la matrone ne fut nullement démontée par le sourcil froncé de M. Bumble; qu'au contraire elle le vit de l'air le plus dédaigneux, et partit même d'un éclat de rire qui avait l'air franc et naturel.
À ce rire inattendu, M. Bumble n'en crut d'abord pas ses oreilles, puis il en resta stupéfait. Il retomba dans sa rêverie, et il n'en sortit que lorsqu'il en fut tiré de nouveau par la voix de sa moitié.
«Est-ce que vous allez rester là à ronfler toute la journée? demanda Mme Bumble.
- Je resterai là, madame, aussi longtemps que je le jugerai convenable, répliqua M. Bumble; Je ne ronflais pas, mais je ronflerai, je bâillerai, j'éternuerai, je rirai, je parlerai comme il me plaira, parce que telle est ma prérogative.
- Votre prérogative! dit Mme Bumble avec un dédain inexprimable.
- J'ai dit le mot, madame. La prérogative de l'homme est de commander.
- Quelle est, au nom du ciel, la prérogative de la femme? s'écria la veuve Corney.
- C'est d'obéir, madame, dit M. Bumble de sa voix de tonnerre. Feu votre malheureux époux aurait dû vous l'apprendre; il serait peut- être encore de ce monde; je le voudrais bien, pour ma part, le pauvre homme!
Mme Bumble, jugeant rapidement que l'instant décisif était venu, et qu'un coup frappé en ce moment pour assurer la domination à l'un ou à l'autre serait nécessairement concluant et définitif, n'eut pas plutôt entendu cette allusion à feu son premier mari, qu'elle se laissa tomber sur une chaise, en s'écriant que M. Bumble était un brutal, un sans coeur, et versa un torrent de larmes.
Mais les larmes n'étaient pas choses à aller au coeur de M. Bumble; ce coeur était imperméable. Comme les chapeaux de castor à l'épreuve de l'eau, que la pluie ne fait qu'embellir, il était à l'épreuve des larmes, et elles ne faisaient qu'accroître sa vigueur, et son énergie; il n'y voyait qu'un signe de faiblesse, et la reconnaissance de sa propre supériorité, ce qui faisait un sensible plaisir.
Il regarda sa chère moitié d'un air très satisfait, et la pria, d'une façon engageante, de pleurer tout son soûl, cet exercice étant considéré par la faculté comme infiniment salutaire.
«Cela vous ouvre les poumons, vous lave la figure, vous exerce les yeux, vous adoucit même le caractère, dit M. Bumble; ainsi, pleurez à votre aise.
En se livrant à cette plaisanterie, M. Bumble décrochait son chapeau, le plantait de côté sur la tête d'un air tapageur, comme un homme fier d'avoir assuré sa domination d'une manière convenable, mettait ses mains dans ses poches et se dandinait vers la porte d'un air fanfaron.
L'ex-madame Corney avait eu recours aux larmes, parce qu'elles sont d'un usage plus commode que les voies de fait; mais elle était tout à fait résolue à recourir à ce dernier mode de procéder, et M. Bumble ne tarda pas à en faire l'expérience.
Le premier indice qu'il en eut fut un bruit sourd, suivi aussitôt de la chute de son chapeau, qui vola à l'autre bout de la chambre; l'habile matrone, lui ayant ainsi découvert la tête, le prit d'une main à la gorge, et de l'autre fit pleuvoir sur lui une grêle de coups portés avec une vigueur et une adresse remarquables; cela fait, elle varia un peu ses distractions en lui égratignant la figure et en lui arrachant les cheveux; enfin, après l'avoir châtié autant qu'elle crut que le méritait l'offense, elle le poussa sur une chaise qui se trouvait là fort à propos, et le mit au défi d'oser encore parler de sa prérogative.
«Debout! dit-elle bientôt d'un ton d'autorité; filez vite, si vous ne voulez pas que je ne parte à des extrémités.»
M. Bumble se leva d'un air piteux, en se demandant ce que sa femme entendait par se porter à des extrémités; il ramassa son chapeau et se dirigea vers la porte.
«Vous en allez-vous? demanda Mme Bumble.
- Certainement, ma chère, certainement, répondit M. Bumble en hâtant le pas vers la porte. Je n'avais pas l'intention de… je m'en vais, ma chère… vous êtes si violente que vraiment je …
En ce moment, Mme Bumble avança vivement de quelques pas pour remettre à sa place le tapis qui avait été dérangé dans la lutte; aussitôt M. Bumble s'élança hors de la chambre sans finir sa phrase, et laissa l'ex-veuve Corney maîtresse du champ de bataille.
M. Bumble était bien étonné et bien battu. Il avait une tendance naturelle à faire le matamore, prenait grand plaisir à exercer mille petites cruautés, et, par conséquent, est-il nécessaire de le dire? il était lâche. Cette observation n'est point faite pour jeter un blâme sur son caractère: bien des personnages officiels, que l'on entoure de respect et d'admiration, sont sujet à des faiblesses de ce genre. Si nous faisons cette remarque, c'est donc plutôt en sa faveur qu'autrement, et dans le but de mieux faire comprendre au lecteur combien il avait d'aptitude pour ses fonctions.
Mais il n'était pas au bout de ses humiliations: après avoir fait un tour dans le dépôt de mendicité et avoir songé, pour la première fois de sa vie, que les lois des pauvres étaient trop rigoureuses, et que les hommes qui abandonnent leurs femmes et les laissent à la charge de la paroisse ne devraient être, en bonne justice, exposés à aucune pénalité, mais plutôt récompensés comme des êtres méritoires, qui n'avaient que trop longtemps souffert, M. Bumble se dirigea vers une salle où quelques pauvresses étaient d'ordinaire occupées à laver le linge du dépôt, et d'où partait le bruit d'une conversation animée.
«Hum! fit M. Bumble en reprenant son air imposant, ces femmes du moins continueront à respecter la prérogative, holà! holà! qu'est- ce que ce vacarme, coquines?»
À ces mots, M. Bumble ouvrit la porte et entra d'un air menaçant et courroucé, qui se changea bientôt en un maintien humble et rampant, quand il reconnut, à sa grande surprise, madame son épouse au milieu du groupe.
«Ma chère, dit-il, je ne savais pas que vous étiez là.
- Vous ne saviez pas que j'étais là? répéta Mme Bumble. Que venez- vous faire ici?
- Je trouvais qu'on causait un peu trop pour travailler convenablement, ma chère, répondit M. Bumble en jetant un regard distrait sur quelques vieilles femmes occupées à la lessive, et qui se communiquaient leur étonnement en voyant l'air humble du directeur du dépôt.
- Vous trouviez qu'on causait trop? dit Mme Bumble. Est-ce que cela vous regarde?
- Mais, ma chère… dit M. Bumble d'un ton soumis.
- Est-ce que cela vous regarde? demanda de nouveau Mme Bumble.
- C'est vrai, ma chère; vous êtes ici la maîtresse, dit M. Bumble; mais je pensais que vous n'étiez peut-être pas là.
- Tenez, M. Bumble, répondit la dame, nous n'avons que faire de vous; vous aimez beaucoup trop à mettre votre nez dans ce qui ne vous regarde pas; tout le monde ici se moque de vous dès que vous avez le dos tourné, et vous vous faites traiter d'imbécile à toute heure du jour. Allons, sortez!»
M. Bumble, voyant avec un chagrin cuisant les pauvresses ricaner à qui mieux mieux, hésita un instant. Mme Bumble, dont l'impatience n'admettait aucun délai, saisit une tasse pleine d'eau de savon, et, lui montrant la porte, lui enjoignit de sortir à l'instant, sous peine de recevoir le liquide sur sa majestueuse personne.
Que pouvait faire M. Bumble? Il jeta autour de lui un regard abattu et sortit; comme il franchissait la porte, les rires contenus des pauvresses éclatèrent bruyamment: il ne lui manquait plus que cela! il était déshonoré à leurs yeux; il avait perdu son rang aux yeux même des pauvres; il était tombé du sommet des sublimes fonctions de bedeau jusqu'au fond de l'abîme humiliant du rôle de poule mouillée.
«Tout cela en deux mois! se dit M. Bumble plein de pensées lugubres; deux mois!… Il n'y a que deux mois, j'étais non seulement mon maître, mais celui de quiconque touchait de près ou de loin au dépôt paroissial; et maintenant…!»
C'était trop. M. Bumble donna un soufflet à l'enfant qui lui ouvrit la porte (car, tout en rêvant, il était arrivé à la porte d'entrée), et s'achemina vers la rue d'un air distrait.
Il suivit une rue, puis une autre, jusqu'à ce que l'exercice eût calmé la première explosion de son chagrin; l'émotion l'avait altéré. Il passa devant nombre de cabarets, et s'arrêta enfin devant un dont la salle, comme il s'en assura par un rapide coup d'oeil jeté à l'intérieur, était déserte, ou du moins n'était occupée que par un consommateur solitaire. La pluie commençait à tomber à verse; il se décida à entrer, demanda, en passant devant le comptoir, qu'on lui servit à boire, et pénétra dans la salle qu'il avait vue de la rue.
L'individu qui s'y trouvait était brun, de haute taille et enveloppé dans un grand manteau; il avait l'air d'un étranger, et, à en juger d'après son air fatigué et la poussière qui couvrait ses vêtements, il venait de faire un assez long trajet. Il regarda entrer M. Bumble, mais daigna à peine répondre à son salut par un léger signe de tête.
En supposant que l'étranger se fût montré encore plus sans gêne, M. Bumble avait de la dignité pour deux; il avala son grog en silence et se mit à lire le journal d'un air sérieux et imposant.
Il arriva pourtant… comme il arrive souvent quand on trouve un compagnon dans de telles circonstances, que M. Bumble se sentait poussé, de moment en moment, à jeter un coup d'oeil à la dérobée sur l'étranger; mais chaque fois qu'il le faisait, il détournait les yeux avec une certaine confusion en trouvant ceux de l'étranger braqués sur lui. Ce qui ajoutait encore à la gauche timidité de M. Bumble, c'était l'expression remarquable du regard de cet individu; il avait l'oeil vif et perçant, mais soupçonneux et défiant, et on ne pouvait le regarder sans une certaine répulsion.
Après que leurs yeux se furent rencontrés plusieurs fois de cette manière, l'étranger, d'une voix brève et dure, rompit le silence:
«Cherchiez-vous après moi, dit-il, quand vous êtes venu regarder par la fenêtre?
- Pas que je sache; à moins que vous ne soyez M…»
Ici, M. Bumble s'arrêta court, car il était curieux de connaître le nom de son interlocuteur, et il crut, dans son impatience, que celui-ci allait achever la phrase.
«Je vois que non, dit l'étranger avec un peu d'ironie; autrement, vous auriez su mon nom; vous ne le savez pas, et je vous engage à ne pas chercher à le savoir.
- Je ne vous voulais pas de mal, jeune homme, observa M. Bumble de son ton majestueux.
- Et vous ne m'en avez fait aucun,» dit l'étranger.
Un autre silence succéda à ce court dialogue, et ce fut encore l'étranger qui reprit la parole.
«Je crois vous avoir déjà vu, dit-il; vous aviez alors un autre costume, et je n'ai fait que vous croiser dans la rue, mais je pourrais vous reconnaître; vous étiez bedeau, n'est-ce-pas?
- Oui, dit M. Bumble un peu surpris; bedeau paroissial.
- C'est cela, reprit l'autre en secouant la tête; c'est dans ces fonctions que je vous ai vu. Que faites-vous à présent?
- Je suis directeur du dépôt de mendicité, répondit M. Bumble avec lenteur et en appuyant sur ses paroles, pour réprimer le ton de familiarité que semblait vouloir prendre l'inconnu. Directeur du dépôt de mendicité, jeune homme.
- Vous êtes aussi soigneux de vos intérêts que vous l'avez toujours été, je n'en doute pas? reprit l'étranger en regardant M. Bumble dans le blanc des yeux. Ne vous gênez pas pour répondre librement, mon brave homme. Je vous connais assez bien, comme vous voyez.
- Je suppose, répondit M. Bumble en mettent sa main au-dessus de ses yeux et en considérant l'étranger de la tête aux pieds avec une inquiétude visible, je suppose qu'un homme marié n'est pas plus fâché qu'un célibataire de gagner honnêtement un penny quand il le peut. Les fonctionnaires paroissiaux ne sont pas tellement bien payés qu'ils soient en état de refuser un petit gain supplémentaire quand ils peuvent le faire d'une manière civile et convenable.»
L'étranger sourit et fit un nouveau signe de tête comme pour dire:
«Vous voyez bien que je ne me trompais pas.» Il sonna.
«Remplissez ce verre, dit-il au garçon en lui tendant le verre vide de M. Bumble. Quelque chose de fort et de chaud, c'est votre goût, je suppose?
- Pas trop fort, répondit M. Bumble avec une petite toux délicate.
- Vous comprenez ce que cela veut dire, garçon?» dit sèchement l'étranger.
Le garçon sourit, disparut et revint bientôt avec un verre plein et fumant; à la première gorgée, la force de la liqueur fit venir les larmes aux yeux de M. Bumble.
«Maintenant, écoutez-moi, dit l'étranger après avoir fermé la porte et la fenêtre. Je suis venu ici aujourd'hui dans l'espoir de vous découvrir, et, par une de ces chances que le diable envoie parfois à ceux qu'il aime, vous êtes venu dans cette salle juste au moment où je pensais à vous. J'ai besoin d'obtenir de vous un renseignement, et je ne vous demande pas de me le fournir pour rien, quelque peu important qu'il soit. Prenez cela pour commencer.
En même temps, il passa deux souverains à son compagnon, de l'autre côté de la table, en ayant soin que le son de l'or ne fut pas entendu du dehors; et, quand M. Bumble les eut scrupuleusement examinés pour s'assurer qu'ils étaient de bon aloi, et les eût mis d'un air très satisfait dans la poche de son gilet il continua:
«Rappelez vos souvenirs… Voyons…, il y a eu douze ans l'hiver dernier…
- C'est un long espace de temps, dit M. Bumble. Bon!… J'y suis.
- Le lieu de la scène est le dépôt de mendicité.
- Bon!
- C'était la nuit.
- Oui.
- Quant au lieu de la scène, c'était l'affreux trou où de misérables filles venaient donner la vie et la santé qui leur étaient souvent refusées à elles-mêmes… donner naissance enfin à des enfants criards, destinés à être à la charge de la paroisse, et, le plus souvent, cacher leur honte dans le tombeau!
- Vous voulez parler, je suppose, de la salle d'accouchement? dit M. Bumble, qui ne suivait pas bien la description animée de l'étranger.
- Oui, dit celui-ci. Un garçon y naquit.
- Bien des garçons, observa M. Bumble en hochant la tête, comme trouvant le renseignement bien vague.
- Au diable tous ces petits drôles! dit l'étranger avec impatience. Je parle d'un enfant délicat et pâle, qui a été apprenti près d'ici, chez un fabricant de cercueils (je voudrais qu'il y eût fait son propre cercueil et qu'il s'y fût blotti à tout jamais), et qui s'est enfui ensuite à Londres, à ce qu'on suppose.
- Eh! vous parlez d'Olivier… du petit Twist? dit M. Bumble. Je m'en souviens; il n'y avait pas un petit gredin plus entêté…
- Ce n'est pas de lui que je veux que vous me parliez. J'en ai assez entendu parler, dit l'étranger en coupant la parole à M. Bumble au beau milieu de sa tirade sur les vices du pauvre Olivier. C'est d'une femme, de la vieille sorcière qui a soigné la mère. Qu'est-elle devenue?
- Ce qu'elle est devenue? dit M. Bumble que le grog avait rendu facétieux. Ce serait difficile à dire, ami. Les sages-femmes n'ont rien à faire là où elle est allée. Je suppose qu'elle est hors de service.
- Que voulez-vous dire? demanda l'étranger d'un air sombre.
- Qu'elle est morte l'hiver dernier,» répliqua M. Bumble.
L'individu le regarda fixement quand il eut reçu de lui ce renseignement, et, bien que ses yeux ne changeassent pas de direction, son regard semblait peu à peu s'égarer et il parut absorbé dans ses réflexions. Pendant quelques instants, il aurait été difficile de dire s'il était soulagé ou désappointé à cette nouvelle; mais enfin il respira plus librement et, détournant les yeux, il finit par dire que cela n'avait pas au fond grande importance, et il se leva comme pour sortir.
M. Bumble était assez malin et vit tout de suite que l'occasion s'offrait de tirer un parti lucratif d'un secret que possédait sa chère moitié; il se rappela la soirée où était morte la vieille Sally; il avait de bonnes raisons pour se souvenir de ce jour, puisque c'était à cette occasion qu'il avait offert sa main à Mme Corney; et, bien que la dame ne lui eût jamais confié ce dont elle avait été l'unique témoin, il en savait assez pour comprendre que cela avait trait à quelque circonstance qui s'était passée dans le service de la vieille femme, comme garde-malade du dépôt, auprès de la jeune mère d'Olivier Twist. Il réunit promptement ses souvenirs et informa l'étranger, d'un air de mystère, qu'il y avait une femme qui était restée enfermée avec la vieille mégère quelques instants avant sa mort, et qu'il avait lieu de croire qu'elle pourrait jeter quelque lumière sur l'objet de ses recherches.
«Comment pourrai-je la trouver? dit l'étranger pris à l'improviste, et montrant clairement que ses craintes, quelles qu'elles fussent, s'étaient tout à coup réveillées à ces paroles.
- Seulement par mon entremise, reprit M. Bumble.
- Quand? dit vivement l'étranger.
- Demain, répondit M. Bumble.
- À neuf heures du soir, dit l'inconnu, en tirant de sa poche un chiffon de papier sur lequel il écrivit l'adresse d'une maison obscure, située au bord de l'eau, en caractères qui trahissaient son agitation. À neuf heures du soir, amenez-la moi; je n'ai pas besoin de vous recommander le secret, car il y va de votre intérêt.
À ces mots, il se dirigea vers la porte après avoir payé les grogs; il prit congé de M. Bumble, lui disant en quelques mots qu'ils ne suivaient pas le même chemin, et s'éloigna sans cérémonie, après avoir insisté de nouveau sur l'heure du rendez- vous pour le lendemain soir.
En jetant les yeux sur l'adresse, le fonctionnaire paroissial remarqua qu'elle n'indiquait aucun nom… L'étranger n'était pas loin; il courut après lui pour le lui demander.
«Qu'est-ce? dit l'individu en se retournant vivement quand Bumble lui toucha le bras. Vous me suivez!
- Un mot seulement, dit celui-ci en montrant le chiffon de papier; quel nom demanderai-je?
— Monks répondit l'étranger, et il se dépêcha de s'éloigner à grands pas.