Oliver Twist — CHAPITRE XLIII. Où l'on voit le fin Matois dans une mauvaise passe.
CHAPITRE XLIII.
Où l'on voit le fin Matois dans une mauvaise passe.
«Ainsi, c'était vous qui étiez votre ami, n'est-ce pas? dit Claypole, autrement Bolter, quand en vertu du traité passé entre eux, il se fut rendu le lendemain à la maison du juif. Par Dieu! je m'en étais bien douté hier soir!
- Tout homme est son propre ami, mon cher, dit Fagin, de son regard le plus insinuant. On n'en a jamais de meilleur que soi- même!
- Excepté quelquefois pourtant, répliqua Maurice Bolter, prenant des airs d'homme du monde, il y a des gens qui n'ont pas de plus grands ennemis qu'eux-mêmes, vous savez.
- Ne croyez pas ça, dit le juif. Quand un homme est son ennemi, c'est parce qu'il est beaucoup trop son ami. Ce n'est pas parce qu'il s'occupe plus des autres que de lui-même. Plus souvent! ça ne se voit pas dans ce monde!
- Si ça est, ça ne devrait pas être, toujours, dit Bolter.
- Cela tombe sous le sens, reprit le juif. Quelques sorciers prétendent que trois est le nombre cabalistique, d'autres opinent pour le nombre sept. Ce n'est ni l'un, ni l'autre, mon cher, c'est le nombre un.
- Ah! ah! cria Bolter, vive le numéro un!
- Dans une petite république comme la nôtre, mon cher, dit le juif qui jugeait nécessaire de lui donner les explications au préalable, nous avons un numéro un qui s'applique à tout le monde, c'est-à-dire que vous ne pouvez vous regarder comme numéro un, sans me regarder de même et sans en faire autant pour le reste de notre jeunesse.
- Ah diable! fit Bolter.
- Vous comprenez, continua le juif sans prendre garde à l'interruption, que nous sommes tellement liés, tellement unis par nos intérêts, qu'il n'en peut être autrement. Par exemple vous, numéro un, c'est votre intérêt de prendre garde à vous.
- Sans doute, fit Bolter, sur ce point vous avez raison.
- Eh! bien, vous ne pouvez prendre garde à vous, numéro un, sans prendre aussi garde à moi, numéro un.
- Numéro deux, vous voulez dire, reprit Bolter qui était un égoïste fini.
- Non pas, répliqua le juif, je suis autant pour vous, que vous êtes pour vous-même.
- Vraiment, dit Bolter, vous êtes un brave homme et je vous aime beaucoup, je ne dis pas non; mais nous ne sommes pas si liés que ça ensemble.
- Donnez-vous seulement la peine de réfléchir, dit le juif, en haussant les épaules et en étendant les mains. Vous avez fait une petite chose fort gentille et qui vous a acquis mon estime; mais cette petite chose-là pourrait très bien vous faire mettre autour du cou certaine cravate facile à serrer et fort difficile à dénouer… la corde en un mot.»
Bolter porta involontairement la main à sa cravate, comme s'il la sentait trop serrée et il fit entendre du geste plutôt que de la parole qu'il comprenait parfaitement.
«Le gibet, mon cher, le gibet, continua Fagin, est un affreux poteau, au bout duquel se trouve un petit piton qui a mis fin à la carrière de plus d'un brave camarade qui travaillait sur le pavé du roi. Or, vous tenir dans la bonne route à une distance respectueuse de cet objet-là, c'est votre numéro un.
- Sans doute, fit Bolter; mais pourquoi parler de tout cela?
- Seulement pour vous faire bien comprendre ce que je veux vous dire, dit le juif en fronçant le sourcil. Si vous vivez sans danger, c'est à moi que vous le devrez, comme moi, pour mener à bien nos petites affaires, c'est sur vous que je compterai. Le premier point est votre numéro un; le second est le mien. Plus vous estimerez votre numéro un, plus vous soignerez le mien; voilà justement ce que je vous disais en commençant: c'est le numéro un qui nous a sauvé tous, et sans lui nous périssons ensemble.
- C'est vrai, tout de même, dit Bolter d'un air pensif. Quel vieux renard vous faites!»
M. Fagin vit, avec plaisir, que cet hommage rendu à ses moyens, n'était pas un compliment banal, mais l'expression de l'effet magique que son esprit artificieux avait produit sur le nouveau conscrit. Il sentit qu'il était de la plus haute importance de l'entretenir dans cet état de respectueuse admiration.
Pour atteindre ce but désirable, il lui fit mousser la grandeur et l'étendue de ses opérations commerciales, mêlant la vérité au mensonge suivant son intérêt; il arrangea tout cela avec tant d'art, que le respect de M. Bolter s'accrut à vue d'oeil, respect il faut le dire, tempéré par une crainte salutaire qui ne pouvait manquer de servir les projets de son patron.
«C'est cette confiance mutuelle que nous avons l'un dans l'autre, voyez-vous, qui me console des grosses pertes que je fais. Mon bras droit, par exemple, m'a été enlevé hier matin.
- Il n'est pas mort, peut-être! s'écria M. Bolter.
- Oh! non, non, répliqua Fagin, ça ne va pas jusque-là, Dieu merci!
- Je supposais que… que…
- On l'avait réclamé. En effet, c'est ce qui est arrivé, on l'a réclamé.
- Est-ce qu'on en était pressé? demanda M. Bolter.
- Oh! pressé, n'est pas le mot, mais il était accusé d'avoir mis la main dans une poche, et on a trouvé sur lui une tabatière d'argent, et figurez-vous, mon cher, que c'était sa tabatière, sa propre tabatière, car il prise beaucoup, c'est sa passion. On l'a assigné pour aujourd'hui, car on croit connaître le possesseur de cette tabatière. Ah! celui-là, voyez-vous il valait cinquante tabatières en or, et j'en donnerais bien ce prix-là pour le ravoir. Je voudrais que vous l'eussiez connu!
«Ah! mais, j'espère bien le connaître aussi! n'est-ce pas?
- J'en doute fort, répliqua le juif, en poussant un soupir. Si on n'a pas de nouvelles preuves, on ne sera qu'une prévention simple, et il nous reviendra dans six semaines ou à peu près; sinon, ils l'enverront au pré. Ils connaissent son talent, voyez-vous; ils en feront un pensionnaire à vie ni plus ni moins.
- Qu'est-ce que vous voulez dire? au pré, pensionnaire, qu'est-ce que c'est que tout cela? À quoi ça vous sert-il de dire des choses que je ne peux pas comprendre?»
Fagin allait lui traduire ces expressions mystérieuses en langue vulgaire, et lui apprendre que cet assemblage de mots voulait dire: déportation à perpétuité. Mais tout à coup la conversation fut interrompue par l'entrée de Bates qui avait les mains dont les poches de son pantalon et une figure déconfite, qui aurait presque donné envie de rire.
- C'est fini, Fagin, dit Charlot, après une présentation réciproque avec Bolter.
- Que veux-tu dire? demanda le juif, dont les lèvres tremblaient.
- On a trouvé le monsieur de la tabatière: deux ou trois témoins de plus sont venus déposer pour lui et le matois a été enregistré pour la traversée. Vous n'avez plus qu'à me commander des habits de deuil et un crêpe à mon chapeau pour aller le voir avant qu'il s'embarque. Dire que Jack Dawkins, le fin Jack, le malin des malins, là… n'y a pas à dire… pour une mauvaise tabatière de deux sous et demi… Je n'aurais jamais cru qu'on lui fit faire ce voyage à moins d'une montre avec sa chaîne et ses breloques, et encore! oh! pourquoi n'a-t-il pas volé la fortune d'un vieux grippe-sou, il serait parti comme un monsieur, et non pas comme un filou vulgaire, sans honneur et sans gloire.»
Après cette oraison funèbre si douloureuse et si pathétique sur le sort de son ami infortuné, Bates alla s'asseoir sur une chaise, de l'air le plus triste et le plus abattu du monde.
- Qu'est-ce que tu veux dire, toi, par sans honneur et sans gloire, s'écria Fagin en lançant un regard de colère à son élève. Est-ce qu'il n'était pas toujours le preux chez nous? Est-ce qu'il y en a parmi nous qui lui aille seulement à la hauteur de la cheville? hein?
- Oh! non! ça, pas un! répondit Bates, dont le ton de voix témoignait de son regret, bien sûr qu'il n'y en a pas un!
- Eh bien! alors, qu'est-ce que tu veux dire? répondit le juif en colère; qu'est-ce que tu viens nous pleurnicher?
- C'est à cause qu'il n'est pas sur le journal, dit Bates en s'échauffant, en dépit de son vénérable ami, et à cause que ça ne sera pas connu, et que personne ne saura seulement la moitié de ce qu'il vaut. Comment figurera-t-il sur le calendrier de Newgate? Peut-être qu'il n'y sera pas du tout, seulement! Oh! mon Dieu! mon Dieu! en voilà un coup de battoir!
- Ha! ha! s'écria le juif, étendant la main et se tournant du côté de M. Bolter avec un éclat de rire qui ébranla tout son être; hein! voyez-vous comme ils sont fiers de leur profession? Hein! que c'est beau, ça!»
M. Bolter, d'un signe de tête, sembla partager son enthousiasme, et le juif, après avoir contemplé pendant quelques instants le chagrin de Charlot Bates avec une satisfaction visible, s'approcha de lui, et, lui tapant sur l'épaule:
- Ne te fais pas de bile comme ça, Charlot, dit-il d'un ton consolateur; ça se saura, va, bien sûr que ça se saura! Tout le monde saura que c'était un fameux drille! Il le fera bien voir lui-même, et ne déshonorera pas ses vieux maîtres! et puis, à cet âge-là! quel honneur! Charlot! si jeune encore, aller déjà au pré!
- Ça, c'est vrai; c'est un honneur, dit Charlot un peu consolé.
- Il ne manquera de rien, continua le juif; il sera là dans son bocal, comme un petit monsieur; il aura sa bière tous les jours, et son argent dans sa poche pour jouer à pile ou face, s'il ne peut pas le dépenser.
- Vraiment, il ne manquera de rien? s'écria Bates.
- Oh! cela va sans dire! je veux qu'il ait tout ce qu'il lui faut: répliqua le juif, et d'abord nous lui aurons un avocat, Charlot; un qui aura de la blague, et il pourra aussi, s'il veut faire lui- même son speech, que nous verrons avec son nom dans tous les journaux. Le fin Matois: «Éclats de rire dans l'auditoire»; et puis «les jurés ont de la peine à se tenir les côtes.» Eh! eh! Charlot!
- Ah! ah! ça sera drôle tout de même! Comme il va vous les mystifier tous! Hein?
- S'il les mystifiera! je le crois un peu, mon neveu!
- Ah çà! ça ne manquera pas. Ils peuvent compter là-dessus, répéta
Charlot en se frottant les mains.
- Il me semble que je le vois déjà, s'écria le juif en fixant ses yeux sur son élève.
- Et moi, donc! Ha! ha! ha! Moi aussi, je le vois d'ici, dit Charlot Bates. C'est pourtant, ma parole d'honneur, vrai, que je vois tout ça comme si j'y étais. Ah! la bonne farce! Toutes ses vieilles perruques qui essayent d'avoir un air grave, et Jack Dawkins qui leur parle, ma foi, tout à son aise et sans se gêner, comme si c'était le fils du président qui fit un speech après dîner. Ha! ha! ha!»
Le fait est que le juif avait si bien échauffé l'imagination excentrique de son jeune ami, que celui-ci, après avoir plaint d'abord le fin Matois comme une victime du sort, le regardait maintenant comme l'acteur principal de la pièce la plus amusante et la plus comique, impatient de voir arriver le moment où son vieux camarade pourrait déployer toutes ses capacités.
«Il faudrait tâcher d'avoir de ses nouvelles aujourd'hui, de façon ou d'autre, dit Fagin. Comment faire?
- Si j'y allais? demanda Bates.
- Non pas; pour tout au monde, il ne faut pas que tu y ailles! Est-ce que tu es fou, voyons! tu irais, grosse bête que tu es, te fourrer juste à l'endroit où… Non, Charlot, non. C'est bien assez d'en perdre un à la fois.
- Vous n'avez sans doute pas l'idée d'y aller, vous? dit Charlot en lui lançant un coup d'oeil malin.
- Ça ne ferait pas du tout l'affaire! répondit Fagin en secouant la tête.
- Eh bien! alors, pourquoi n'envoyez-vous pas ce conscrit? demanda Bates en mettant la main sur l'épaule de Noé. Personne ne le connaît, lui.
- Au fait, s'il le veut bien…, dit le juif.
- S'il le veut bien? interrompit Charlot. Pourquoi ne le voudrait- il pas?
- Je ne sais pas, dit Fagin en se tournant vers Bolter; je ne sais réellement pas…
- Ah! c'est-à-dire que vous le savez bien, répliqua Noé en reculant vers la porte et remuant la tête d'un air inquiet. Non, non, pas de ça! ce n'est pas de mon département, ça; vous le savez bien!
- Quel département qu'il a donc pris, Fagin? demanda Bates en toisant le corps efflanqué de Noé des pieds à la tête d'un air de profond dédain. Il est chargé, sans doute, de filer, quand les choses tournent mal, et de gober sa bonne part des régalades, quand ça va bien. C'est-y ça sa partie?
- Ça ne vous regarde pas, répliqua Bolter. Ne prenez pas de ces libertés-là avec vos supérieurs, moutard, ou il pourrait vous en cuire!»
Maître Bates partit d'un tel éclat de rire à cette terrible menace, que Fagin fut obligé d'attendre quelque temps avant de pouvoir s'interposer et représenter à Bolter qu'il n'y avait pas le moindre danger à visiter le bureau de police, d'autant plus que sa petite affaire n'était pas connue, et qu'on n'avait pas encore son signalement. Du diable si on irait s'imaginer qu'il fût allé là chercher un asile! En prenant un déguisement convenable, il serait aussi en sûreté dans le bureau de police que partout ailleurs, puisque, de tous les endroits de la ville, celui-ci serait le dernier où on pût supposer qu'il allât de son plein gré.
Ces représentations, et surtout la crainte que lui inspirait le juif, persuadèrent Bolter, qui consentit à la fin d'assez mauvaise grâce à se charger de cette expédition. D'après les conseils de Fagin, il changea son costume pour celui d'un charretier, c'est-à- dire qu'il prit une blouse, une culotte de velours et des guêtres de peau, car le juif avait boutique montée. On lui donna aussi un chapeau de feutre bien garni de bulletins des barrières de péage, et on lui mit le fouet en main. Ainsi équipé, il devait entrer dans le bureau de police comme un paysan venant du marché de Covent-Garden, qui voulait satisfaire sa curiosité. Comme il était gauche, embarrassé et maigre, Fagin n'avait pas peur qu'il ne jouât pas son rôle dans la perfection.
Ces arrangements terminés, on lui donna tous les renseignements qui pouvaient lui faire reconnaître le Matois; puis maître Bates le conduisit à travers des passages sombres et tortueux, tout près de Bowstreet. Il lui dépeignit le lieu où se trouvait le bureau de police et n'épargna pas les explications; il lui dit d'aller tout droit dans le passage, que, dans la cour, il entrerait par la porte qui se trouvait à droite au haut des marches, et, qu'arrivé là, il ôterait son chapeau. Après quoi, Charlot lui recommanda de s'en aller seul et de faire vite, lui promettant de l'attendre en cet endroit.
Noé Claypole ou Maurice Bolter, comme il plaira au lecteur, suivit en tous points les instructions qu'il avait reçues. Grâce à Bates, qui connaissait à fond la localité, elles étaient si exactes, qu'il se trouva dans la salle d'audience sans avoir fait une seule question, ni rencontré le moindre obstacle. Il se sentit bientôt bousculé au milieu d'une foule de personnes composée principalement de femmes; tout ce monde-là était entassé dans une chambre sale et dégoûtante, au fond de laquelle s'élevait une estrade, entourée d'une grille; là se trouvait sur la gauche et contre le mur le banc des prévenus; au milieu une tribune pour les témoins, et à droite, le bureau des magistrats. Ceux-ci étaient séparés du public par une cloison qui les dérobait aux regards; laissant au vulgaire le soin de deviner, s'il est possible, la majesté cachée de la cour sur son lit de justice.
Sur le banc des accusés, il n'y avait, pour le moment, que deux femmes: elles faisaient des signes de tête à leurs amis, qui y répondaient d'un air aimable. Le greffier lisait une déposition à deux officiers de police et à un homme assez simplement mis qui avait les deux coudes sur la table. Le geôlier était debout près de la balustrade, se tapant le nez nonchalamment avec une grosse clef qu'il avait à la main, et ne s'arrêtant dans cet exercice que pour rétablir le silence parmi les spectateurs, qui parlaient trop haut, ou pour dire sévèrement à une femme: «Emportez donc votre enfant,» lorsque la gravité des juges pouvait être compromise par les cris d'un marmot chétif que sa mère tenait à moitié suffoqué dans son châle. La pièce sentait le renfermé à faire mal au coeur; les murailles étaient sales et le plafond tout noir. Il y avait sur le manteau de la cheminée un vieux buste enfumé, et au-dessus du banc des prévenus, une pendule couverte de poussière: c'était la seule chose qui parût marcher comme il faut; car la dépravation ou la pauvreté, ou peut-être les deux ensemble avaient pétrifié les êtres animés renfermés dans cette enceinte, leur donnant la même teinte de momie et le même ton d'écume graisseuse qu'aux objets inanimés ensevelis sous cette couche d'ordure antique.
Noé chercha de tous côtés le Matois; mais, quoiqu'il y eût là plusieurs femmes qui auraient très bien pu passer pour la mère ou la femme de ce charmant jeune homme, ou des hommes qui auraient pu passer pour son père à s'y tromper, il n'y avait personne qui répondit au signalement de M. Dawkins. Il attendit quelques instants dans un grand embarras et dans une grande incertitude jusqu'au moment où les femmes qui venaient d'être condamnées quittèrent la salle en faisant leurs grands airs. Elles furent aussitôt remplacées par un autre prévenu, qu'il reconnut du premier coup pour être l'objet de sa visite.
C'était, en effet, Dawkins qui venait de faire tranquillement son entrée dans la salle, ses manches d'habit retroussées comme à l'ordinaire, sa main gauche dans son gousset et son chapeau à la main droite. Il marchait devant le geôlier avec une tournure impayable. Lorsqu'il eut pris place au banc des prévenus, il demanda à haute et intelligible voix pourquoi on s'était permis de le placer dans cette situation humiliante.
«Voulez-vous vous taire? dit le geôlier.
- Je suis citoyen anglais, n'est-ce pas? répondit le Matois. Où sont mes privilèges?
- N'ayez pas peur, vous les aurez bientôt, vos privilèges, et bien assaisonnés encore.
- Nous verrons un peu ce que le ministre de l'intérieur répondra à Cadet Bonbec si ça ne me les rend pas, mes privilèges. Eh bien! voyons, de quoi qu'y s'agit? Je vous serais bien obligé, messieurs les juges, de dépêcher cette petite affaire et de ne pas me tenir comme ça le bec dans l'eau, à lire votre journal. J'ai un rendez- vous avec un monsieur dans la Cité, et comme je suis homme de parole et très exact quand il s'agit d'affaire, il s'en ira, c'est sûr, si je ne suis pas arrivé à l'heure; et puis je ne vous demanderai pas des dommages et intérêts pour le tort que vous m'aurez fait; non, c'est le chat!»
En ce moment, le Matois demanda le nom des deux vieux grigous assis sur le banc, là-bas. Ces paroles firent rire l'auditoire d'aussi bon coeur qu'aurait pu le faire maître Bates, s'il avait entendu la question.
«Silence donc, là! cria le geôlier.
- De quoi s'agit-il? demanda l'un des juges.
- D'un vol, monsieur le président.
- Ce garçon a-t-il déjà comparu devant le tribunal?
- Il aurait dû comparaître bien des fois, reprit le geôlier. On l'a vu dans bien d'autres endroits, si on ne l'a pas vu ici. Pour moi, je le connais bien, allez, monsieur le président.
- Ah! vous me connaissez, vous? s'écria le Matois prenant note de la parole du geôlier. C'est bon! C'est de la calomnie, rien que ça.»
Et l'auditoire de rire et le geôlier de crier toujours: «Silence donc, là!»
«Eh bien! maintenant, où sont les témoins? demanda le greffier.
- Ah! c'est juste! où sont-ils donc les témoins, que je les voie?»
Sa curiosité fut bientôt satisfaite: en ce moment s'avança un policeman qui avait vu le prisonnier mettre sa main dans la poche d'un individu au milieu de la foule et en retirer un mouchoir; l'ayant trouvé trop vieux, il l'avait remis dans la poche du légitime possesseur, après s'en être servi pour son usage. En conséquence de ce fait, il avait arrêté le Matois aussitôt qu'il s'était trouvé près de lui. En le fouillant, on le trouva nanti d'une tabatière en argent portant sur le couvercle le nom de son propriétaire; celui-ci, découvert grâce à l'Almanach des vingt- cinq mille adresses, jura à l'audience que la tabatière lui appartenait et qu'il l'avait perdue la veille, dans la foule. Il avait remarqué un jeune homme qui cherchait à s'échapper, et ce jeune homme était le prisonnier qu'il avait devant lui.
«Prévenu, avez-vous quelques questions à adresser au témoin? demanda le président.
- Plus souvent que je m'abaisserai à engager une conversation avec lui! répondit le fin Matois.
- Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense?
- Le président vous demande si vous avez quelque chose à dire pour votre défense, dit le geôlier en poussant du coude le Matois, qui gardait le silence.
- Ah! pardon! dit le Matois semblant se réveiller; c'est-il à moi que vous parlez, mon garçon?
- Je n'ai jamais vu un vagabond pareil, monsieur le président, dit le geôlier en ricanant. N'avez-vous rien à dire, encore une fois, blanc-bec?
- Non, je n'ai rien à dire ici, car nous ne sommes pas dans la boutique à la justice; sans compter que mon avocat est en train de déjeuner avec le vice-président de la Chambre des communes; mais autre part, c'est différent! j'aurai quelque chose à dire, et lui aussi, et nous aurons là nos amis, qui sont nombreux et très respectables. Nous leur ferons voir, à ces bavards-là, qu'ils auraient mieux fait de ne pas venir au monde. Pourquoi leurs domestiques ne les ont-ils pas pendus à leurs porte-manteaux, au lieu de les laisser venir ici pour m'ennuyer. Je…
- Reconduisez cet nomme en prison, dit le greffier; le tribunal le déclare en état d'arrestation.
- Allons, marchons! dit le geôlier.
- C'est bon! c'est bon! on y va, reprit le fin Matois en brossant son chapeau avec la paume de sa main. Ah! dit-il en s'adressant aux magistrats, ça ne vous servira de rien de faire les effrayés comme ça… Je ne vous ferai pas grâce d'un fétu. Pas de ça! Ah! mes petits bijoux, je vous le ferai payer cher; je ne voudrais pas être à votre place pour quelque chose; vous auriez beau tomber à mes genoux pour me demander de m'en aller en liberté que je refuserais. Allons! vous, emmenez-moi en prison, et dépêchez- vous!»
En disant ces mots, le fin Matois se laissa appréhender au collet, répétant avec menaces, jusqu'à ce qu'il fût entré dans la cour, qu'il en ferait une affaire parlementaire; il accompagna ces paroles d'une grimace à l'adresse du geôlier, en riant aux éclats et en se rengorgeant.
Lorsqu'il eut vu mettre le prisonnier en cellule, Noé revint au galop à l'endroit où il avait quitté maître Bates. Après avoir attendu quelque temps au lieu du rendez-vous, il l'aperçut au fond d'une petite cachette où il s'était retiré, pour s'assurer de là que personne de suspect ne suivait son nouvel ami.
Ils se hâtèrent de revenir tous les deux pour rapporter à Fagin l'émouvante nouvelle que le Matois faisait honneur à son éducation et qu'il était en train de fonder glorieusement sa réputation.
CHAPITRE XLIV.
Le moment vient pour Nancy de tenir la promesse qu'elle a faite à
Rose Maylie. - Elle y manque.
Quelque habituée qu'elle fût à la ruse et à la dissimulation, Nancy ne put cacher entièrement l'effet que produisait sur son esprit la pensée de la démarche qu'elle avait faite. Elle se souvenait que le perfide juif et le brutal Sikes lui avaient confié des projets qu'ils avaient cachés à tout autre, persuadés qu'elle méritait toute leur confiance et qu'elle était à l'abri de tout soupçon; sans doute ces projets étaient méprisables, ceux qui les formaient étaient des êtres infâmes, et Nancy n'avait dans le coeur que de la haine contre le juif, qui l'avait entraînée peu à peu dans un abîme sans issue de crimes et de misères; et pourtant, il y avait des instants où elle se sentait ébranlée dans sa résolution par la crainte que ses révélations ne fissent tomber le juif comme il le méritait dans le précipice qu'il avait si longtemps évité, et qu'elle ne fût la cause de sa perte.
Cependant ce n'était là que l'indécision d'un esprit incapable, il est vrai, de se détacher entièrement d'anciens compagnons, d'anciens associés, mais capable pourtant de se fixer attentivement sur un objet, et résolu à ne s'en laisser distraire par aucune considération. Ses craintes pour Sikes auraient été pour elle un motif bien plus puissant de reculer quand il en était temps encore; mais elle avait stipulé que son secret serait religieusement gardé; elle n'avait pas dit un mot qui pût permettre de faire découvrir le brigand; elle avait refusé, pour l'amour de lui, d'accepter un refuge où elle eût été à l'abri du vice et de la misère; que pouvait-elle faire de plus? son parti était pris.
Bien que ses combats intérieurs aboutissent toujours à cette conclusion, ils troublaient son esprit de plus en plus, et même ils se trahissaient au dehors. En quelques jours elle devint pâle et maigre; parfois elle semblait étrangère à ce qui se passait autour d'elle, et ne prenait aucune part aux conversations où elle eût été auparavant la plus bruyante. Il lui arrivait de rire sans motif, de s'agiter sans cause apparente; puis, quelques instants après, elle restait assise, silencieuse et abattue, la tête dans ses mains, et l'effort qu'elle faisait pour sortir de cet état d'abattement, indiquait mieux encore que tous les autres signes, combien elle était mal à l'aise et combien ses pensées étaient loin des sujets discutés par ceux qui l'entouraient.
On était arrivé au dimanche soir, et l'horloge de l'église voisine sonnait l'heure. Sikes et le juif étaient en train de causer, mais ils s'arrêtèrent pour écouter. La jeune fille, accroupie sur une chaise basse, leva la tête et écouta aussi attentivement; onze heures sonnaient.
«Il sera minuit dans une heure, dit Sikes en levant le rideau pour regarder dans la rue; il fait noir comme dans un four; voilà une nuit qui serait bonne pour les affaires.
- Ah! répondit le juif; quel dommage, Guillaume mon ami, que nous n'ayons rien à exécuter pour le moment!
- Vous avez raison une fois dans votre vie, dit brusquement Sikes, c'est dommage, car je suis en bonnes dispositions.»
Le juif soupira et hocha la tête d'un air découragé.
«Il faudra réparer le temps perdu, dit Sikes, dès que nous aurons mis en train quelque bonne opération.
- Voilà ce qui s'appelle parler, mon cher, répondit le juif, en se hasardant à lui poser la main sur l'épaule; cela me fait du bien de vous entendre parler ainsi.
- Cela vous fait du bien! s'écria Sikes; tant mieux, en vérité.
- Ha! ha! ha! fit le juif en riant, comme s'il était encouragé par cette concession de Sikes; je vous reconnais ce soir, Guillaume, vous voilà tout à fait dans votre assiette.
- Je ne suis pas dans mon assiette quand je sens votre vieille griffe sur mon épaule; ainsi, à bas les pattes, dit Sikes, en repoussant la main du juif.
- Cela vous agace les nerfs, Guillaume, il vous semble qu'on vous pince, n'est-ce pas? dit le juif, résolu à ne se fâcher de rien.
- Cela me fait l'effet comme si j'étais pincé par le diable, répliqua Sikes Il n'y a jamais eu d'homme avec une mine comme la vôtre, sauf peut-être votre père, et encore je suppose que sa barbe rousse est grillée depuis longtemps; à moins que vous ne veniez tout droit du diable, sans aucune génération intermédiaire, ce qui ne m'étonnerait pas le moins du monde.»
Fagin ne répondit rien à ce compliment; mais il tira Sikes par la manche, et lui montra du doigt Nancy qui avait profité de la conversation pour mettre son chapeau, et qui se dirigeait vers la porte.
«Hola! Nancy, dit Sikes, où diable vas-tu si tard?
- Pas loin d'ici.
- Qu'est-ce que c'est que cette réponse là? dit Sikes, où vas-tu?
- Pas loin d'ici, vous dis-je.
- Et je demande où? reprit Sikes avec sa grosse voix; m'entends- tu?
- Je ne sais où, répondit la jeune fille.
- Eh! bien, moi, je le sais, dit Sikes, plus irrité de l'obstination de Nancy que de son projet de sortir. Tu ne vas nulle part, assieds-toi.
- Je ne suis pas bien, je vous l'ai déjà dit, répondit la jeune fille. J'ai besoin de prendre l'air.
- Mets la tête à la fenêtre et prends l'air à ton aise, dit Sikes.
- Ce n'est pas assez, reprit Nancy; il faut que j'aille respirer dans la rue.
- Alors tu t'en passeras,» répondit Sikes; et en même temps il se leva, ferma la porte à double tour, retira la clef de la serrure, et, enlevant le chapeau de Nancy, il le lança au haut d'une vieille armoire. «Voilà, dit le brigand; maintenant, tiens-toi tranquille à ta place, hein?
- Ce n'est pas un chapeau qui m'empêchera de sortir, dit la jeune fille en devenant très pâle. Qu'as-tu, Guillaume? sais-tu ce que tu fais?
- Si je sais ce que… Oh! cria Sikes en se tournant vers Fagin, elle n'a pas la tête à elle, voyez-vous; autrement elle n'oserait pas me parler ainsi.
- Vous me ferez prendre un parti extrême, murmura la jeune fille en posant ses deux mains sur sa poitrine comme pour l'empêcher de se soulever violemment; laissez-moi sortir… tout de suite… à l'instant même…
- Non! hurla Sikes.
- Dites-lui de me laisser sortir, Fagin: il fera bien, dans son intérêt; m'entendez-vous? s'écria Nancy en frappant du pied sur le plancher.
- T'entendre! répéta Sikes en se tournant sur sa chaise pour la regarder en face; si je t'entends encore une minute, je te fais étrangler par le chien; qu'est-ce qui te prend donc, pendarde!
- Laissez-moi sortir,» dit la jeune fille avec la plus vive insistance; puis s'asseyant sur le plancher, elle reprit: «Guillaume, laisse-moi sortir; tu ne sais pas ce que tu fais, tu ne le sais pas, en vérité; seulement une heure, voyons!
- Que je sois haché en mille pièces, si cette fille n'a pas la tête sautée, dit Sikes en la prenant brusquement par le bras. Allons, debout.
- Non, jusqu'à ce que tu me laisses sortir.
- Jamais… jamais…
- Laisse-moi sortir! criait la jeune fille.» Sikes attendit un moment favorable pour lui saisir tout à coup les mains, et l'entraîna luttant et se débattant dans une petite pièce voisine, où il s'assit sur un banc, et la fit asseoir de force sur une chaise; elle continua à se débattre et à implorer le brigand, jusqu'à ce qu'elle eût entendu sonner minuit; alors, épuisée et à bout de forces, elle cessa d'insister plus longtemps.
Après l'avoir engagée, avec force jurements, à ne plus faire aucun effort pour sortir ce soir-là, Sikes la laissa se remettre à loisir et vint retrouver le juif.
«Morbleu! dit le brigand en essuyant la sueur qui ruisselait sur sa figure; voilà une étrange fille!
- Vous ne vous trompez pas, Guillaume, répondit le juif d'un air soucieux; vous ne vous trompez pas.
- Pourquoi diable s'est-elle fourré dans la tête de sortir ce soir? demanda Sikes; qu'en pensez-vous? Voyons, vous devez la connaître mieux que moi: qu'est-ce que cela signifie?
- Entêtement, je suppose, entêtement de femme, mon cher, répondit le juif en haussant les épaules.
- C'est cela, je suppose, gronda Sikes Je croyais l'avoir domptée, mais elle est aussi mauvaise que jamais.
- Elle est pire, dit le juif avec son air soucieux. Je ne l'ai jamais vue dans un tel état, pour si peu de chose.
- Ni moi non plus, dit Sikes; je crois que c'est cette maudite fièvre qu'elle aura gagnée aussi, et qui ne veut pas sortir. Ça se pourrait bien, n'est-ce pas?
- C'est assez probable, répondit le juif.
- Si cela lui reprend, dit Sikes, je lui ferai une petite saignée, sans déranger le médecin.»
Le juif fit un signe de tête qui voulait dire qu'il approuvait ce mode de traitement.
«Quand j'étais la, étendu sur le dos, elle était nuit et jour à mon chevet; et vous, vieux loup que vous êtes, vous ne vous êtes pas montré une fois, dit Sikes. Nous avons été bien pauvres pendant tout ce temps-là, et je pense que c'est là ce qui lui a mis la tête à l'envers; elle est restée si longtemps enfermée, qu'il n'est pas étonnant qu'elle veuille prendre l'air, hein?
- Sans doute, mon cher, répondit le juif à voix basse. Chut!»
Comme il disait ces mots, la jeune fille reparut et alla s'asseoir à la même place qu'auparavant; ses yeux étaient rouges et gonflés. Elle se mit à se balancer, à secouer la tête, et, un instant après, elle partit d'un éclat de rire.
«Allons, la voilà qui passe d'un extrême à l'autre! s'écria Sikes en regardant son compagnon d'un air extrêmement surpris.
Le juif lui fit signe de ne pas insister davantage, et au bout de quelques minutes, la jeune fille reprit sa contenance habituelle: après avoir dit tout bas à Sikes qu'il n'y avait pas pour elle de rechute à craindre, Fagin lui souhaita le bonsoir et prit son chapeau; il s'arrêta sur le seuil de la porte, et regardant autour de lui, il demanda si personne ne voulait l'éclairer jusqu'au bas de l'escalier.
«Éclaire-le, dit Sikes en bourrant sa pipe. Ce serait dommage qu'il se cassât le cou lui-même au lieu de donner aux amateurs de curiosités le plaisir de le voir pendre.»
Nancy suivit le vieillard jusqu'au bas de l'escalier, une chandelle à la main. Arrivés dans le passage, celui-ci mit un doigt sur ses lèvres, se rapprocha de la jeune fille et lui dit tout bas:
«Qu'y a-t-il donc, Nancy, ma chère?
- Que voulez-vous dire? répondit-elle sur le même ton.
- La raison de tout ceci? reprit Fagin; s'il est si dur pour toi (en même temps il montrait de son doigt ridé le haut de l'escalier), car c'est une brute, Nancy, une bête brute… pourquoi ne pas…
- Eh bien! dit-elle comme Fagin se taisait, la bouche contre son oreille et les yeux fixés sur les siens.
- Rien de plus pour le moment, dit le juif; nous en reparlerons. Tu as en moi un ami, Nancy, un ami à toute épreuve; j'ai un moyen tout prêt, un moyen sûr et sans danger; si tu sens le besoin de te venger de ceux qui te traitent comme un chien… Comme un chien!… plus mal que son chien, car il est quelquefois de bonne humeur avec le sien;… adresse-toi à moi… Je te le répète, adresse-toi à moi: il n'est pour toi qu'une connaissance d'hier, mais tu me connais de longue date, Nancy.
- Je vous connais bien, répondit la jeune fille sans manifester la moindre émotion. Bonsoir.»
Fagin reprit le chemin de sa demeure, tout absorbé par les pensées qui s'agitaient dans son cerveau. Il avait conçu l'idée, non plus seulement d'après ce qui venait de se passer, bien que cela n'eût fait que l'y affermir, mais lentement et par degrés, que Nancy, fatiguée de la brutalité du brigand, s'était prise d'affection pour quelque nouvel ami; le changement qui s'était produit dans son humeur, ses absences répétées, son indifférence pour les intérêts de la bande, pour lesquels elle montrait jadis tant de zèle, et de plus, son impatient désir de sortir ce soir-là à une heure déterminée, tout favorisait cette supposition, et même, aux yeux du juif du moins, la changeait en certitude. Ce n'était pas un de ses élèves qui était l'objet de ce nouveau caprice: quel qu'il fût, ce devait être une précieuse acquisition, surtout avec un auxiliaire de la trempe de Nancy, et il fallait absolument, pensait Fagin, se l'attacher sur-le-champ.
Mais il y avait à résoudre une autre question plus ardue. Sikes en savait trop long, et ses sarcasmes grossiers avaient fait au juif des blessures qui, pour être cachées, n'en étaient pas moins profondes. Nancy doit bien savoir, se disait Fagin, que si elle le quitte, elle ne sera jamais à l'abri de sa fureur; son nouvel amant y passera, c'est chose sûre; il sera estropié, peut-être tué: qu'y aurait-il d'étonnant, pour peu qu'on l'y poussât, à ce qu'elle consentit à empoisonner Sikes? Il y a des femmes qui en ont fait autant, et qui ont même fait pis, en pareille occurrence. J'en aurais fini avec ce dangereux gredin, cet homme que je hais; un autre serait là pour le remplacer, et mon influence sur Nancy, avec la connaissance que j'aurais de son crime, serait irrésistible.
Ces réflexions s'étaient fait jour dans l'esprit du juif pendant le peu de temps qu'il était resté seul dans la chambre du brigand; tout plein de ces pensées, il avait saisi la première occasion de sonder les intentions de la jeune fille, et en la quittant, il lui avait glissé, comme nous l'avons vu, quelques mots à l'oreille. Elle n'en avait paru nullement surprise, et il était impossible qu'elle n'en eût pas saisi la portée. Évidemment elle avait parfaitement compris de quoi il s'agissait: le coup d'oeil qu'elle avait lancé à Fagin en le quittant en était la preuve.
Mais peut-être hésiterait-elle à s'entendre avec lui pour faire périr Sikes, et c'était pourtant là le principal but à atteindre. Comment pourrai-je accroître mon influence sur elle? se disait le juif en regagnant sa demeure à pas de loup; comment acquérir encore plus d'empire sur elle?
Un esprit comme celui de Fagin était fécond en expédients: s'il pouvait, sans arracher directement un aveu à la jeune fille, la faire surveiller, et découvrir la cause de son changement, puis la menacer de tout révéler à Sikes dont elle avait si grand'peur, à moins qu'elle ne consentit à entrer dans ses vues, ne pourrait-il pas alors compter sur son obéissance?
«C'est sûr, dit Fagin, presque à haute voix. Elle n'oserait plus alors me refuser; non, pour rien au monde; l'affaire est bonne, le moyen est tout trouvé et sera mis en oeuvre. Je te tiens, ma mignonne.»
Il jeta derrière lui un regard affreux, et fit un geste menaçant dans la direction de l'endroit où il avait laissé le brigand, puis continua son chemin, agitant ses mains osseuses dans les poches de sa vieille redingote, où il semblait à chaque mouvement de ses doigts crispés, qu'il écrasait un ennemi détesté.