Oliver Twist — CHAPITRE XL. Étrange entrevue, qui fait suite au chapitre précédent.
CHAPITRE XL.
Étrange entrevue, qui fait suite au chapitre précédent.
La jeune fille avait traîné son existence dans les rues, dans les bouges et les repaires les plus dégoûtants de Londres; mais il lui restait encore cependant quelque chose des sentiments de la femme. Quand elle entendit un pas léger s'approcher de la porte opposée à celle par laquelle elle était entrée, quand elle pensa au contraste frappant dont la petite chambre allait être témoin, elle se sentit accablée sous le poids de sa propre honte et recula; elle semblait ne pouvoir supporter la présence de la personne qu'elle avait désiré voir.
Mais l'orgueil entra en lutte avec ces bons sentiments! l'orgueil, vice inhérent aux êtres les plus bas et les plus dégradés aussi bien qu'aux natures les plus nobles et les plus élevées. L'infâme compagne des brigands et des scélérats, le rebut de leurs cloaques impurs, la complice de tous ces habitués des prisons et des bagnes, cette femme qui vivait à l'ombre du gibet, cette créature avilie avait encore trop de fierté pour laisser percer un sentiment d'émotion qu'elle regardait comme une faiblesse. Et pourtant, ce sentiment était le seul lien qui la rattachât encore à son sexe, dont sa vie de débauche avait effacé le caractère dès sa plus tendre enfance.
Elle releva assez les yeux pour s'apercevoir que la figure qui était devant elle était celle d'une gracieuse et belle jeune fille; puis elle les baissa aussitôt, et secouant la tête en affectant la plus grande insouciance, elle dit:
«Il est bien difficile de pénétrer jusqu'à vous, mademoiselle. Si je m'étais fâchée, si j'étais partie comme beaucoup d'autres l'auraient fait, vous en auriez eu du regret un jour et pour cause.
- Je suis désolée qu'on vous ait mal reçue, répliqua Rose. N'y pensez plus. Mais dites-moi ce qui vous amène; c'est bien à moi que vous vouliez parler?»
Le ton bienveillant qui accompagna cette réponse, la voix douce et les manières affables de la jeune fille, qui ne trahissaient ni fierté ni mécontentement, frappèrent Nancy de surprise, et elle fondit en larmes.
«Oh! mademoiselle, mademoiselle, dit-elle en se cachant avec désespoir la figure dans les mains, s'il y en avait plus comme vous, il y en aurait moins comme moi. Oh! oui, bien sûr!
- Asseyez-vous, dit Rose avec empressement, vous me faites de la peine. Si vous êtes pauvre et malheureuse, ce sera pour moi un véritable bonheur que de venir à votre aide de tout mon pouvoir, croyez-le bien, et asseyez-vous, je vous en prie.
- Non, laissez-moi debout, mademoiselle, dit-elle en pleurant encore, et ne me parlez pas avec tant de bonté avant de me connaître… Il se fait tard… Cette porte… est-elle fermée?
- Oui, dit Rose, qui recula de quelques pas, comme pour être plus à portée de demander du secours à l'occasion. Pourquoi cette question?
- Parce que, dit la jeune fille, je vais mettre ma vie et celle de bien d'autres entre vos mains. C'est moi qui ai reconduit de force le petit Olivier chez le vieux Fagin, le juif, le soir que l'enfant a quitté Pentonville.
- Vous? dit Rose Maylie.
- Moi-même. Je suis la misérable créature dont vous avez entendu parler. C'est moi qui vis au milieu des brigands; jamais, aussi loin que vont mes souvenirs, je n'ai eu d'autre existence! Jamais je n'ai entendu de plus douces paroles que celles qu'ils m'ont adressées! Que Dieu ait pitié de moi! Ne cherchez pas à cacher l'horreur que je vous inspire, mademoiselle. Je suis plus jeune que je ne le parais, mais ce n'est pas la première fois que je fais peur! Les pauvresses mêmes reculent quand je passe près d'elles dans la rue.
- Quelles affreuses choses me dites-vous là! dit Rose, en s'éloignant involontairement de cette étrange femme.
- Ô chère demoiselle! s'écria la jeune fille, remerciez le ciel à genoux de ce qu'il vous a donné des amis pour surveiller et soigner votre enfance! Remerciez-le bien de ne vous avoir pas exposée au froid, à la faim, à une vie de désordre et de débauche, et à quelque, chose de pire encore, comme cela m'est arrivé à moi, depuis le berceau. Oui, depuis le berceau, je peux bien le dire. Le ruisseau d'une allée, voilà mon berceau, et probablement ce sera aussi mon lit de mort.
- Vous m'affligez dit Rose d'une voix émue et saccadée; mon coeur se serre, rien qu'à vous entendre.
- Soyez bénie pour votre bonté; si vous saviez ce que je suis parfois, vous me plaindriez bien davantage. Mais je me suis échappée d'entre les mains de ceux qui ne manqueraient pas de me tuer, s'ils me savaient ici; je me suis échappée pour vous révéler ce que je leur ai entendu dire. Connaissez-vous un homme appelé Monks?
- Non, dit Rose.
- Il vous connaît, lui; il savait que vous étiez ici, car c'est en lui entendant donner votre adresse que j'ai pu arriver jusqu'à vous.
- Jamais je n'ai entendu prononcer ce nom-là.
- C'est qu'alors il a changé de nom chez nous, reprit la jeune fille; je m'en étais déjà plus que doutée. Il y a quelque temps (peu de jours après qu'on eut introduit Olivier dans votre maison cette fameuse nuit du vol) j'ai entendu une convocation entre cet homme, dont je me méfiais déjà, et Fagin; un soir qu'ils étaient ensemble, j'ai découvert que Monks… donc, comme nous l'appelons, mais que vous…
- Oui, oui, dit Rose, je sais… après…
- Que Monks l'avait vu par hasard le jour où nous l'avons perdu pour la première fois, et qu'il l'avait aussitôt reconnu pour l'enfant qu'il cherchait. Pourquoi le cherchait-il, c'est ce que je ne me suis pas expliqué. Il a conclu avec Fagin un marché, par suite duquel celui-ci avait droit à une certaine somme dans le cas où il rattraperait Olivier; et la somme devait être plus forte, s'il en faisait un voleur. Monks en demandant cela avait un dessein à lui.
- Et quelle était son intention? demanda Rose.
- C'est ce que j'espérais savoir, dit la jeune fille, lorsqu'il aperçut mon ombre sur la muraille, et, à ma place, je vous jure qu'il n'y en aurait pas en beaucoup qui auraient pu se sauver comme je l'ai fait. Enfin, j'ai pu m'échapper; mais je ne l'ai plus revu qu'hier soir.
- Et qu'arriva-t-il alors?
- Eh bien, voilà, mademoiselle. Hier soir donc, il est revenu, comme l'autre jour; ils sont encore montés tous les deux dans la chambre d'en haut. Par exemple, je me suis bien arrangée de manière à n'être pas trahie par mon ombre, et j'ai écouté à la porte. Voici les premiers mots que j'ai entendu dire à vue: «Ainsi les seuls témoignages qui prouvent l'identité de l'enfant sont au fond de la rivière, et la vieille sorcière qui les a reçus des mains de la mère est, Dieu merci, en train de pourrir dans son cercueil.» Et là-dessus, ils se sont mis à rire et à dire qu'ils avaient fait un fameux coup. Monks en parlant de l'enfant avait un air furieux; il disait que, bien qu'il fût parvenu sans risque à se rendre maître de l'argent du petit diable, il aurait été encore plus tranquille, s'il l'avait eu autrement. «Ô la bonne plaisanterie, dit-il, si nous pouvions donner un démenti aux espérances orgueilleuses qui ont dicté le testament du père, en promenant le petit drôle dans toutes les prisons de Londres, en le faisant pendre même pour quelque crime capital! ça ne vous serait pourtant pas difficile, Fagin, et vous en retirerez un bon profit encore.»
- Qu'est-ce que tout cela? dit Rose.
- La vérité, mademoiselle, quoiqu'elle sorte de ma bouche, répliqua la jeune fille. Puis, il ajouta, en proférant des jurons qui auraient bien surpris vos oreilles, mais auxquels les miennes ne sont que trop accoutumées, que, s'il pouvait assouvir sa haine par la mort de l'enfant sans risquer sa peau, il n'hésiterait pas; mais que, puisque la chose était impossible, il le surveillerait de près, et que s'il avait le malheur de vouloir tirer avantage de sa naissance et de son histoire, il saurait bien lui mettre des bâtons dans les roues. «Bref, Fagin, dit-il, tout juif que vous êtes, vous n'avez pas encore de votre vie tendu de piége comme celui dans lequel je vais prendre mon jeune frère Olivier.»
- Son frère! s'écria Rose.
- Voilà ses propres paroles, dit Nancy, qui promenait autour d'elle des regards inquiets, depuis le commencement de la conversation, car elle croyait toujours voir Sikes à coté d'elle. Ce n'est pas tout, quand il s'est mis à parler de vous et de l'autre dame, il a ajouté qu'on dirait que le ciel ou plutôt le diable conspirait contre lui, puisque Olivier était tombé entre vos mains; ensuite il est parti d'un éclat de rire en disant qu'à quelque chose malheur est bon: car, pour savoir qui est ce petit épagneul à deux pattes qu'elle a avec elle, elle donnerait (c'est de vous qu'il parlait) je ne sais combien de mille livres sterling si elle les avait.
- Vous ne croyez pas qu'il ait parlé sérieusement, n'est-ce pas? dit Rose en pâlissant.
- Jamais on n'a parlé plus sérieusement qu'il ne le fit, répliqua la jeune fille en secouant la tête. Il parle très sérieusement quand il déteste. J'en connais qui font pis que lui, et cependant je préférerais les entendre douze fois plutôt que lui une. Il commence à se faire tard, et je veux revenir à la maison avant qu'on se doute de mon escapade. Il faut que je m'en aille au plus vite.
- Mais que puis-je faire? dit Rose. Sans vous, comment profiter de l'avis que vous venez de me donner? Vous en aller! mais vous voulez donc retourner au milieu de ces bandits que vous m'avez dépeints sous des couleurs si terribles? Attendez. À côté, dans la chambre voisine, il y a un monsieur que je puis faire venir à l'instant même: répétez-lui ce que vous venez de me dire, et, avant une demi-heure, on vous conduira dans un endroit où vous serez en sûreté.
- Non, dit la jeune fille, je veux partir. Il faut que je m'en retourne, parce que… Mais comment dire de semblables choses à une demoiselle vertueuse comme vous? Parce que, au nombre de ces hommes dont je vous ai parlé, il y en a un… le plus terrible de tous, que je ne puis quitter; je ne l'abandonnerais jamais, dût-on me promettre de m'arracher à l'existence que je mène maintenant.
- Votre intervention en faveur de ce cher enfant, dit Rose; votre démarche dans cette maison où vous vous êtes risquée pour me dire ce que vous avez entendu; votre attitude qui me fait croire à la sincérité de vos paroles; votre repentir; enfin le sentiment que vous avez de votre honte, tout me porte à espérer qu'il y a encore de la ressource chez vous. Oh! je vous en supplie, dit avec force la jeune fille en joignant les mains, tandis que ses larmes arrosaient son visage, ne soyez pas sourde aux supplications d'une personne de votre sexe, la première, oui…, la première, je pense, qui ait jusqu'ici fait résonner à vos oreilles des paroles de sympathie et de commisération. Écoutez ma voix, et laissez-moi vous sauver pour un meilleur avenir.
- Mademoiselle, s'écria Nancy en tombant à genoux, vous êtes un ange de douceur; c'est la première fois que j'entends d'aussi bonnes paroles. Hélas! que ne les ai-je entendues il y a quelques années! elles m'auraient détournée du vice et du malheur; mais maintenant il est trop tard, il est trop tard!
- Il n'est jamais trop tard, dit Rose, pour le repentir et l'expiation.
- Oh! si, s'écria la jeune fille en proie aux tortures de sa conscience, il est trop tard! Je ne puis le quitter maintenant! Je ne veux point causer sa mort!
- Comment pourriez-vous la causer? demanda Rose.
- Rien ne pourrait le sauver, dit Nancy, si je disais à d'autres ce que je vous ai raconté; si je les faisais prendre, sa mort serait certaine! C'est le plus déterminé… et il a commis de telles atrocités!
- Est-il possible, s'écria Rose, que pour un tel homme vous renonciez à l'espérance d'une vie meilleure et à la certitude d'une délivrance immédiate? C'est de la folie!
- Je ne sais ce que c'est, répondit la jeune fille; mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il en est ainsi, et je ne suis pas la seule comme cela, il y en a des centaines aussi misérables, aussi dégradées que moi. Il faut que je m'en retourne. Je ne sais si Dieu veut me punir du mal que j'ai fait… mais quelque chose m'attire vers cet homme, malgré les souffrances et les mauvais traitements qu'il me fait endurer; et, quand même je devrais mourir de sa main, j'irais encore le rejoindre.
- Que faire? dit Rose. Je ne dois pourtant pas vous laisser partir ainsi.
- Si, mademoiselle; vous le devez et vous me laisserez partir, répondit la jeune fille en se relevant. Vous ne me retiendrez pas, car je me suis fiée à votre bonté sans exiger de serment, comme j'aurais pu le faire.
- Quel usage voulez-vous que je fasse alors de vos révélations? dit Rose. Il faut pénétrer ce mystère; autrement, comment le secret que vous m'avez confié pourrait-il être utile à Olivier, que vous voulez servir?
- Vous devez avoir quelqu'un à mettre dans la confidence, un ami qui pourra vous conseiller?
- Mais où pourrai-je vous revoir au besoin? demanda Rose. Je ne veux pas savoir où demeurent ces affreuses gens… mais dites-moi quand et où je pourrai vous revoir.
- Eh bien, fit la jeune fille, voulez-vous me promettre de garder fidèlement mon secret et de venir seule ou accompagnée de votre confident à la condition qu'on ne me surveillera pas, qu'on ne me suivra pas?
- Je vous le jure, répondit Rose.
- Tous les dimanches soir, dit la jeune fille sans hésiter, de onze heures à minuit, je me promènerai sur le pont de Londres, si je vis encore!
- Attendez encore un instant, interrompit Rose en voyant la jeune fille se hâter de gagner la porte. Songez encore une fois à votre position et à l'occasion qui se présente à vous d'en sortir. Vous avez droit à toutes mes sympathies, non seulement parce que vous êtes venue de vous-même me faire cette confidence, mais encore parce que vous êtes une femme presque irrévocablement perdue. Voulez-vous rejoindre cette bande de voleurs, et surtout cet homme, quand un mot, un seul mot peut vous sauver? Quel est donc le charme irrésistible qui vous attire dans cette société-là pour vous attacher à une vie d'opprobre et de misère? Quoi! je ne trouverai pas dans votre coeur la moindre fibre sensible! Je ne trouverai rien qui puisse vous arracher à cette terrible fascination!
- Quand de jeunes demoiselles aussi belles, aussi bonnes que vous, donnent leur coeur, reprit avec fermeté Nancy, l'amour peut les entraîner loin. Oui, il peut vous entraîner vous-même, qui avez une demeure, des amis, des admirateurs, tout ce qui peut séduire. Quand des femmes comme moi, qui n'ont d'autre asile assuré qu'un cercueil, d'autre ami dans la maladie ou la mort que les servantes d'un hospice; quand ces femmes-là ont livré leur coeur impur à un homme; que cet homme leur tient lieu de parents, de demeure, d'amis; que cet amour a jeté une lueur sur leur misérable existence, qui peut espérer les guérir? Plaignez-nous, mademoiselle… plaignez-nous d'être encore femmes par ce sentiment; plaignez-nous, car un arrêt terrible a changé en tourments et en souffrances ce qui devait faire notre consolation et notre orgueil.
- Voyons, dit Rose après un moment de silence, vous accepterez toujours bien quelque peu d'argent qui puisse vous permettre de vivre honnêtement… au moins jusqu'à ce que nous nous revoyions?
- Non, pas un penny, répliqua la jeune fille en lui disant adieu de la main.
- Ne repoussez pas ce que je veux faire pour vous secourir, dit
Rose avec un geste bienveillant. Je voudrais vous être utile.
- La meilleure manière de m'être utile, dit Nancy en se tordant les mains, serait de m'arracher la vie d'un seul coup. J'ai, ce soir, senti plus cruellement que jamais toute mon infamie, et ce serait déjà quelque chose que de ne pas mourir dans le même enfer où j'ai passé ma vie. Que le ciel vous bénisse, bonne demoiselle, et vous envoie autant de bonheur que je me suis attiré de honte!»
En disant ces mots, la malheureuse sanglotait. Elle sortit, laissant Rose accablée par cette étrange entrevue; elle se croyait le jouet d'un rêve; elle retomba sur une chaise et chercha à rassembler ses pensées confuses.
CHAPITRE XLI. Qui montre que les surprises sont comme les malheurs; elles ne viennent jamais seules.
Rose, il faut l'avouer, était dans une situation singulièrement difficile. En même temps qu'elle éprouvait le plus vif désir de percer le voile qui enveloppait l'histoire d'Olivier, elle ne pouvait s'empêcher de tenir religieusement cachée la confidence que cette misérable femme avec laquelle elle venait de s'entretenir, avait remise à sa foi de jeune fille candide et innocente. Les paroles de cette femme, ses manières, avaient d'ailleurs touché le coeur de Rose Maylie; le désir qu'elle avait de ramener au repentir et à l'espérance cette malheureuse créature, se confondait dans son coeur avec l'amour qu'elle avait voué au jeune Olivier, et ce désir n'était ni moins ardent ni moins sincère.
On avait résolu de ne rester que trois jours à Londres avant de se mettre en route pour aller passer quelques semaines dans un port de mer éloigné. On était encore au premier jour: minuit allait sonner. Quelle détermination prendre dans un délai de vingt-quatre heures? D'un autre côté, comment ajourner le voyage sans éveiller le soupçon?
M. Losberne était avec Rose et sa tante, et devait rester encore les deux jours suivants; mais Rose connaissait trop bien le caractère emporté de cet excellent ami; elle ne pouvait se dissimuler avec quelle colère il apprendrait les détails de l'enlèvement d'Olivier; et puis, comment lui confier ce secret, sans avoir personne pour la seconder dans ses prières en faveur de la pauvre femme? c'étaient autant de raisons pour prendre aussi les précautions les plus minutieuses avant de rien confier à Mme Maylie, qui n'aurait pas manqué d'en conférer aussitôt avec le bon docteur. Quant à consulter un homme de loi, lors même qu'elle aurait su la marche à suivre, c'était un moyen auquel il ne fallait pas songer, pour les mêmes raisons. Un moment, l'idée lui vint de s'en ouvrir à Henry; mais cette pensée réveilla le souvenir de leur dernière entrevue; elle ne crut pas de sa dignité de le rappeler, puisque (et à cette pensée ses yeux se mouillèrent de larmes) il pouvait avoir appris à l'oublier et à vivre plus heureux sans elle.
Agitée par toutes ces réflexions et rejetant chaque expédient à mesure qu'il s'offrait à son esprit. Rose passa la nuit sans dormir, en proie à mille inquiétudes. Le lendemain, après avoir bien réfléchi, et ne sachant plus que faire, elle se détermina à consulter Henry.
«S'il lui est pénible de revenir ici, pensait-elle, ce sera encore bien plus pénible pour moi de l'y voir. Mais reviendra-t-il? peut- être que non. Qui sait s'il ne se contentera pas d'écrire? ou bien, en supposant qu'il vienne lui-même, s'il n'évitera pas de me rencontrer, comme il l'a fait quand il est parti? Je ne l'aurais jamais cru, mais cela a peut-être mieux valu pour tous les deux.»
En ce moment, Rose laissa tomber sa plume et se détourna, comme si elle eût craint de laisser voir ses larmes à la feuille même qui allait se faire le messager fidèle de son secret.
Déjà plusieurs fois elle avait pris et déposé sa plume, fait et refait dans sa tête la première ligne de sa lettre sans en écrire un seul mot, quand Olivier, qui s'était promené dans les rues, escorté de M. Giles, entra en courant dans la chambre et tout essoufflé. Son agitation semblait présager un nouveau sujet d'alarme.
«Mon Dieu! qu'y a-t-il? pourquoi cet air bouleversé? demanda Rose en s'avançant à sa rencontre.
- Je ne sais; mais il me semble que j'étouffe, répliqua Olivier. Bon Dieu! quand je pense que je vais enfin le revoir et que vous aurez la preuve certaine que tout ce que je vous ai dit était la vérité!
- Je n'ai jamais cru que vous m'ayez dit autre chose que la vérité, dit Rose, cherchant à le calmer. Mais encore qu'y a-t-il? de qui voulez-vous parler?
- Ah! le monsieur! vous savez… dit Olivier, articulant à peine les mots; vous savez bien le monsieur qui a été si bon pour moi, M. Brownlow, dont nous avons si souvent parlé…
- Où l'avez-vous vu?
- Il descendait de voiture, reprit Olivier en répandant des larmes de bonheur, et il entrait dans une maison. Je n'ai pas pu lui parler… je n'ai pas pu lui parler, parce qu'il ne me voyait pas, et que je tremblais si fort, si fort que je ne me sentais pas la force d'aller jusqu'à lui. Mais Giles a demandé pour moi si c'était bien là qu'il restait; on a répondu que oui. Tenez, dit Olivier en ouvrant un chiffon de papier, voici son adresse… J'y cours tout de suite. Ô mon Dieu! mon Dieu quand je vais être devant lui, et que j'entendrai encore sa voix, qu'est-ce que je vais devenir?»
Rose, tout abasourdie de ces paroles et de ces exclamations de joie incohérentes, lut sur l'adresse, Craven-Street dans le Strand, et se promit aussitôt de mettre cette découverte à profit.
«Allons, vite, dit-elle, qu'on aille chercher un fiacre, et préparez-vous à m'accompagner; je suis à vous dans une minute.
Je vais seulement avertir ma tante que nous sortons pour une heure, et soyez prêt le plus vite possible.»
Olivier ne se le fit pas dire deux fois, et en moins de cinq minutes, Rose et lui étaient sur le chemin de Craven-Street. Quand ils furent arrivés, Rose laissa Olivier dans la voiture, sous prétexte de préparer le vieillard à le recevoir; puis envoyant sa carte par le domestique, elle demanda à voir M. Brownlow pour affaires urgentes. Le domestique revint bientôt lui dire de monter. Rose le suivit à l'étage supérieur, où elle fut présentée à un monsieur âgé, d'un abord agréable, et portant un habit vert- bouteille. À une petite distance, était assis un autre vieillard portant guêtres et culotte de nankin. Il n'avait pas l'abord très agréable, celui-là; ses deux mains étaient appuyées sur une grosse canne, et son menton sur ses deux mains.
- Ah! mon Dieu! je vous demande pardon, mademoiselle, dit le monsieur en habit vert-bouteille, qui se leva promptement en la saluant avec la plus grande politesse… je croyais avoir affaire à quelque importun qui… je vous en prie, excusez-moi. Asseyez- vous donc, s'il vous plaît.
- M. Brownlow, je présume, monsieur, dit Rose en promenant son regard du pantalon de nankin à l'habit vert-bouteille.
- C'est en effet mon nom; monsieur est mon ami. M. Grimwig. Grimwig, voulez-vous avoir la bonté de nous laisser quelques minutes?
- Je crois, interrompit miss Maylie, que, dans l'état actuel des choses, monsieur peut sans inconvénient assister à notre entrevue. Si je suis bien informée, il connaît l'affaire dont je désire vous entretenir.»
M. Brownlow inclina la tête. Quant à M. Grimwig, il se leva roide comme sa canne, fit un salut, et retomba non moins roide sur sa chaise.
«Je vais certainement vous surprendre, dit Rose, naturellement embarrassée; mais vous avez déjà montré beaucoup de bienveillance et de bonté pour un jeune enfant que j'affectionne, et je suis certaine d'exciter votre intérêt en vous donnant de ses nouvelles.
— Ah bah! dit M. Brownlow.
- Je veux parler d'Olivier Twist, répliqua Rose. Vous avez su comment…»
À peine Rose eut-elle laissé échapper de ses lèvres le nom d'Olivier Twist, que M. Grimwig, qui avait fait semblant de se plonger dans la lecture d'un in-folio, placé sur la table, le referma avec grand bruit et retomba sur le dos de sa chaise, ne laissant voir sur son visage d'autre expression que celle de la plus grande stupéfaction. Pendant longtemps, il demeura l'oeil fixe; puis, comme s'il eût rougi de trahir une si grande émotion, il fit un effort pour ainsi dire convulsif pour se renfoncer dans sa première attitude; alors il regarda fixement devant lui, et fit entendre un long et sourd sifflement qui, au lieu de se répandre dans l'espace, alla mourir dans les profondeurs les plus secrètes de son estomac.
M. Brownlow ne fut pas moins surpris, mais son étonnement ne se trahit pas d'une manière aussi excentrique. Il rapprocha sa chaise de miss Maylie et lui dit:
«Je vous en prie, ma chère demoiselle, laissez de côté cette bonté, cette bienveillance dont vous parlez, et que toute autre personne ignore. Si vous avez à donner des preuves qui puissent modifier l'opinion défavorable que j'ai eue du pauvre enfant, au nom du ciel! donnez-les-moi bien vite.
- C'est un mauvais drôle, j'en mangerais ma tête que c'est un mauvais drôle, grommela entre ses dents M. Grimwig, impassible comme un ventriloque.
- C'est une âme noble et généreuse dit Rose en rougissant, et Celui qui a jugé à propos de lui envoyer des épreuves au-dessus de son âge a mis dans son coeur des sentiments qui feraient honneur à bien des gens qui ont six fois son âge.
- Je n'ai que soixante et un ans, s'il vous plaît, dit M. Grimwig, toujours impassible. Et comme, à moins que le diable ne s'en mêle, votre Olivier n'a pas moins de douze ans, je ne vois pas à qui peut s'appliquer votre observation.
- Ne faites pas attention à mon ami, miss Maylie, dit M. Brownlow; il ne pense pas ce qu'il dit.
- Si vraiment, grogna M. Grimwig.
- Non, il ne le pense pas, dit M. Brownlow en se levant avec impatience.
- J'en mangerais ma tête qu'il le pense, grommela encore
M. Grimwig.
- Il mériterait bien, alors, qu'on la lui cassât, sa tête, dit
M. Brownlow.
- Ah! pour le coup, il serait bien curieux de voir ça,» répondit
M. Grimwig en frappant le plancher de sa canne.
Arrivés à ce point, les deux vieux amis prirent chacun de leur côté une prise de tabac; après quoi ils se donnèrent une poignée de main, suivant leur coutume invariable.
«Maintenant, miss Maylie, dit M. Brownlow, revenons au sujet qui intéresse si fort votre bon coeur. Veuillez me raconter ce que vous savez du pauvre enfant. Permettez-moi, toutefois, de vous dire auparavant que j'avais épuisé tous les moyens de le découvrir, et que, depuis mon absence de ce pays, l'idée qu'il m'en avait imposé et qu'il avait été poussé par ses complices à me voler, s'est considérablement modifiée.»
Rose, qui avait eu le temps de rassembler ses pensées, raconta simplement et en quelques mots tout ce qui était arrivé à Olivier, depuis qu'il avait quitté la maison de M. Brownlow. Elle se réserva toutefois en particulier à ce gentleman les révélations de Nancy, et elle termina en l'assurant que le seul chagrin de l'enfant, depuis plusieurs mois, avait été de ne pouvoir rencontrer son ancien bienfaiteur et ami.
«Dieu soit loué! dit le vieux gentleman; c'est un grand bonheur pour moi, vraiment un grand bonheur. Mais vous ne m'avez pas encore dit où il est maintenant, miss Maylie. Pardonnez-moi ce reproche; mais pourquoi ne l'avoir pas amené?
- Il attend à la porte, dans une voiture, répondit Rose.
- À ma porte!» s'écria le vieux gentleman. Et le voilà s'élançant hors de la chambre, dégringolant l'escalier; en un instant, il était sur le marchepied, et bientôt dans la voiture.
Quand la porte de la chambre se fut refermée derrière lui, M. Grimwig releva la tête et, se renversant sur le dos de sa chaise, fit avec l'un des pieds trois tours sur lui-même, aidé de la table et de sa canne. Après avoir exécuté cette évolution il se leva, fit clopin-clopant une douzaine de fois la tour de la chambre et, s'arrêtant tout d'un coup devant Rose, il l'embrassa sans plus de façon.
«Chut! dit-il en voyant la demoiselle se lever toute alarmée de cet étrange procédé, n'ayez donc pas peur, petite. Je suis assez vieux pour être votre grand-père. Vous êtes une gentille demoiselle. Je vous aime. Mais les voici.»
En effet, juste au moment où, par une habile conversion de gauche à droite, il se replantait sur sa chaise, M. Brownlow revint accompagné d'Olivier, auquel M. Grimwig fit un gracieux accueil. Quand Rose Maylie n'aurait pas eu d'autre récompense de ses soins et de sa sollicitude pour le jeune Olivier que le bonheur qu'elle éprouva en ce moment, elle se serait crue bien payée de ses peines.
«Mais, au fait, il y a encore quelqu'un qui ne doit pas être oublié, fit M. Brownlow qui tira la sonnette. Envoyez dire à Mme Bedwin de venir, s'il vous plaît.»
La vieille femme de charge se rendit en toute hâte à cet appel, et, ayant fait une révérence, à la porte, elle attendit des ordres.
«Eh bien! vous devenez donc tous les jours de plus en plus aveugle, Bedwin? dit M. Brownlow d'un ton brusque.
- Oui, monsieur, répondit la vieille. À mon âge, la vue ne s'améliore pas.
- Ce n'est pas nouveau, ce que vous nous dites là, répliqua M. Brownlow. Et bien! mettez vos lunettes; je veux voir si vous devinerez pourquoi je vous ai fait venir.»
La vieille se mit à fouiller quelque temps dans sa poche pour trouver ses lunettes; mais Olivier, dans son impatience, ne put attendre la fin de cette nouvelle épreuve, et, obéissant à sa première impulsion, il s'élança dans ses bras.
«Dieu me pardonne! s'écria la vieille en l'embrassant, c'est mon bon petit enfant!
- Ma bonne et vieille amie! s'écria Olivier.
- Je savais bien qu'il reviendrait, dit la vieille en le tenant dans ses bras. Comme il a bonne mine! Ne dirait-on pas, à le voir si bien vêtu, que c'est un petit monsieur? Où donc êtes-vous allé pendant tout ce temps-là? C'est toujours la même douceur de physionomie, mais moins pâle! la même bonté dans les yeux, mais moins tristes! Je ne les ai jamais oubliés, ses yeux, ni sa bonne figure, ni son aimable sourire: tous les jours je me le figurais, ce cher petit, à côté de mes autres enfants qui sont morts! J'étais encore jeune alors!»
Pendant ce temps-là, tantôt elle s'éloignait d'Olivier pour mesurer de combien il avait grandi, tantôt elle le serrait contre son sein, lui passant avec amour les mains dans les cheveux, riant et pleurant tour à tour, penchée sur son épaule.
M. Brownlow, laissant Mme Bedwin et Olivier causer à loisir, passa dans une autre pièce, et là il apprit de Rose tous les détails relatifs à son entrevue avec Nancy, détails qui lui causèrent une grande surprise en même temps qu'une grande inquiétude. Rose expliqua pourquoi, au premier abord, elle n'avait pas voulu confier le secret à M. Losberne; M. Brownlow jugea qu'elle avait agi avec prudence, et résolut sur-le-champ d'avoir un entretien sérieux avec le digne docteur à ce sujet. Voulant mettre ce dessein à exécution le plus tôt possible, il décida qu'il se rendrait à l'hôtel pendant la matinée et que Mme Maylie serait informée avec précaution de tout ce qui se serait passé. Ces préliminaires arrangés, Rose et Olivier retournèrent à la maison.
Rose ne s'était nullement exagéré la colère probable du bon docteur; car l'histoire de Nancy venait à peine de lui être exposée, qu'il proféra des menaces terribles et des imprécations. Il jura qu'elle ne risquait rien et qu'il l'abandonnerait aux recherches combinées de MM. Blathers et Duff; puis il mit son chapeau pour aller chercher immédiatement l'assistance de ces dignes personnages. Il est probable que, dans sa première explosion, il aurait mis son projet à exécution, sans réfléchir un seul instant aux conséquences, s'il n'avait pas été retenu, d'abord par le poignet de M. Brownlow, aussi fort et aussi irascible que lui, et, en second lieu, par une série d'arguments et de raisonnements destinés à lut faire abandonner une pareille folie.
«Alors, que diable voulez-vous que nous fassions? dit l'impétueux docteur quand ils eurent rejoint les deux dames. À moins que nous n'employions notre temps à voter des remerciements à cette bande de voleurs et de voleuses et à les prier de vouloir bien accepter chacun cent livres sterling ou tout ce que vous voudrez, comme une petite marque de notre estime et une très faible preuve de notre reconnaissance pour leur bienveillance à l'égard d'Olivier!
- Non, non, je ne dis pas cela, répliqua M. Brownlow en riant; mais il nous faut agir avec douceur et prudence.
- Avec douceur et prudence! s'écria le docteur. Moi, je vous enverrais tous ces gens-là à…
- Envoyez-les où vous voudrez, interrompit M. Brownlow; il n'en est pas moins vrai qu'il faut se demander si, en les envoyant où vous dites, nous atteindrons notre but.
- Quel but? demanda le docteur.
- Connaîtrons-nous les parents d'Olivier? Pourra-t-il recouvrer l'héritage dont il a été frustré, en admettant que cette histoire soit authentique?
- Ah! c'est juste! dit M. Losberne en se rafraîchissant le front avec son mouchoir de poche. Je n'y pensais déjà plus.
- Vous voyez! continua M. Brownlow. Mettons cette pauvre fille complètement de côté, si vous voulez, et supposons qu'il nous soit possible, sans la compromettre, de traduire tous ces scélérats en justice; eh bien! après, à quoi cela nous servira-t-il?
- À en faire pendre toujours quelques-uns, selon toute probabilité, dit le docteur, et à faire déporter les autres.
- Très bien! répliqua M. Brownlow en souriant; mais avec le temps ils y réussiront bien sans nous, et, en attendant, si nous les prévenons, il me semble que nous ferons là les don Quichotte, en opposition directe avec nos intérêts, ou, ce qui revient au même, avec ceux d'Olivier.
- Comment cela? demanda le docteur.
- Il est certain que nous aurons toutes les peines du monde à approfondir ce mystère tant que nous n'aurons pas démasqué ce Monks. Or, nous n'y pouvons parvenir que par stratagème, et en l'attrapant un beau jour, lorsqu'il ne sera pas au milieu de ces gens-là. Car, supposons qu'on l'arrête, nous n'avons pas de preuves contre lui; il n'a même pas participé (du moins à notre connaissance et d'après l'examen des faits) au moindre brigandage commis par cette bande. S'il n'est pas acquitté, il est probable qu'il sera puni tout au plus de l'emprisonnement comme vagabond, et que, plus tard, il persistera dans son silence; de manière qu'il vaudrait autant pour nous qu'il fût sourd, muet, aveugle, et même idiot.
- Eh bien! dit vivement le docteur, j'en reviens alors à vous demander si vous croyez raisonnablement qu'on soit lié par la promesse faite à la jeune fille. Cette promesse, je l'avoue, a été faite dans les meilleures et les plus loyales intentions; mais en réalité…
- Je vous en prie, ma chère demoiselle, dit M. Brownlow en voyant que Rose s'apprêtait à répondre, ne discutons point là-dessus; votre promesse sera tenue. Je ne crois pas que cela puisse en rien déranger nos combinaisons. Mais, avant de régler nos démarches, il sera nécessaire de voir la jeune fille, pour savoir d'elle si elle veut nous faire connaître ce Monks, à la condition, bien entendu, que nous traiterons directement avec lui sans l'entremise de la police. Dans le cas où elle ne voudrait pas ou ne pourrait pas nous donner ces renseignements, nous lui demanderons de nous dire quels endroits il fréquente, quel est son signalement, de façon que nous puissions le reconnaître; or, nous ne pourrons la voir avant dimanche soir, et c'est aujourd'hui mardi. Je suis d'avis que, jusque-là, nous restions complètement tranquilles, et que nous gardions le silence là-dessus, même devant Olivier.»
Quoique ce délai de cinq grands jours fît faire la grimace à M. Losberne, il fut forcé d'admettre qu'il n'y avait pas de meilleur parti à prendre, et, comme Rose et Mme Maylie étaient complètement de l'avis de M. Brownlow, la proposition de ce dernier fut adoptée à l'unanimité.
«Je voudrais bien, dit M. Brownlow, prendre conseil de mon ami Grimwig. C'est un homme bizarre, mais singulièrement retors, qui pourrait nous être très utile. Je dois dire qu'il a étudié le droit et que, s'il a quitté le barreau, c'est seulement parce qu'il s'est dégoûté de n'avoir eu en vingt ans qu'un client et un procès. Si c'est un titre ou non à votre recommandation, je vous en laisse juge.
- Je n'ai pas d'objection à faire, dit le docteur, pourvu que vous me permettiez de consulter aussi mon ami.
- Eh bien, répliqua M. Brownlow, il faut aller aux voix. Quel est- il cet ami?
- Le fils de madame et le vieil ami de mademoiselle,» dit le docteur en montrant Mme Maylie et en jetant à la nièce un regard expressif.
Rose devint pourpre, mais elle ne fit entendre aucune objection; peut-être avait-elle le sentiment de son impuissante minorité. Henry Maylie et M. Grimwig furent déclarés membres du comité.
«Bien entendu, dit Mme Maylie, que nous ne bougerons pas de Londres tant qu'il restera quelque espérance de réussir dans nos recherches. Je n'épargnerai ni la peine ni l'argent pour atteindre le but que nous nous proposons, et, dussions-nous rester ici un an, je ne le regretterai pas, tant que vous m'assurerez que tout espoir n'est pas perdu.
- Bien! reprit M. Brownlow. Maintenant que je vois sur tous les visages qui m'entourent l'envie de me demander d'abord pourquoi il m'a été impossible d'éclaircir le mystère, et ensuite pourquoi j'ai quitté si subitement le royaume, je demande à poser comme condition qu'on ne m'adressera aucune question jusqu'au moment où je jugerai convenable de m'expliquer en racontant ma propre histoire. Croyez-moi, j'ai de bonnes raisons pour agir ainsi, autrement je pourrais éveiller des espérances impossibles à réaliser, ou augmenter les difficultés et les désappointements déjà si nombreux. Allons! on vient d'annoncer que le souper est servi, et Olivier, qui est tout seul dans la chambre voisine, va s'imaginer que nous nous sommes ennuyés de sa société et que nous tramons quelque noir complot pour l'abandonner encore.
En disant ces mots, le vieillard offrit son bras à Mme Maylie et la conduisit dans la salle à manger. M. Losberne les suivit avec Rose, et la séance fut levée.
CHAPITRE XLII. Une vieille connaissance d'Olivier donne des preuves surprenantes de génie et devient un personnage public dans la capitale.
Le soir même où, obéissant à la voix de son coeur, Nancy, après avoir endormi Sikes, se rendait chez Rose Maylie, deux personnes s'avançaient vers Londres par la grande route du Nord. La suite de notre histoire exige que nous leur accordions quelque attention.
C'étaient un homme et une femme, ou plutôt le mâle et la femelle; car le premier était un de ces êtres longs, efflanqués, maigres et osseux, auxquels il est difficile de donner un âge. Quand ils sont enfants, on les prendrait pour des hommes faits qui n'ont pas pu prendre leur croissance, et, quand ils sont hommes, on dirait des enfants un peu grands pour leur âge. La femme était jeune, mais solide et robuste, à en juger par l'énorme paquet attaché sur son dos. Son compagnon n'en avait pas si lourd à porter; son bagage consistait en un petit paquet enveloppé dans un mauvais mouchoir et suspendu sur son épaule au bout d'un bâton. Grâce à ce léger fardeau, et aussi à la longueur démesurée de ses jambes, il prenait facilement sur sa compagne une avance de plusieurs pas, et, se retournant de temps à autre avec un mouvement d'impatience, il semblait lui reprocher sa lenteur et l'inviter à hâter sa marche.
Ils suivaient ainsi la route poudreuse, sans s'occuper des objets qui se présentaient à leur vue, et ne se dérangeaient que pour faire place aux chaises de poste venant de la ville. Quand ils eurent pris Highgate, le voyageur s'arrêta et cria d'un ton brusque à sa compagne:
«Eh bien! allons donc! ça ne va pas? Quelle fainéante tu fais,
Charlotte!
- C'est que j'ai une fière charge, aussi! dit la femme en avançant épuisée de fatigue.
- Une fière charge! qu'est-ce que tu nous chantes? tu n'es donc bonne à rien? répondit le voyageur en changeant d'épaule son petit paquet. Quoi! te voilà encore arrêtée… Dites-moi un peu s'il n'y a pas de quoi perdre patience.
- Est-ce encore loin? demanda la femme en s'appuyant contre un banc, la figure ruisselante de sueur.
- Encore loin? tiens! voilà où tu en es, dit le grand efflanqué en lui montrant du doigt une masse étendue devant lui, vois-tu là, cette illumination? Eh bien, c'est l'éclairage de Londres!
- Il y a encore deux bons milles au moins, dit la femme d'un air accablé.
- Qu'il y en ait deux ou vingt, qu'est-ce que ça fait? dit Noé Claypole (car c'était lui). Allons! avance, ou je t'avertis que tu recevras un bon coup de pied.»
Comme la colère rendait encore plus rouge le nez de Noé, et que, tout en parlant, il avait traversé la rue, prêt à exécuter sa menace, la femme se leva sans rien dire et le suivit péniblement.
«Où penses-tu passer la nuit, Noé? demanda-t-elle après avoir fait une centaine de pas.
- Est-ce que je sais, répliqua l'autre, que la marche avait rendu irascible.
- Près d'ici, j'espère, dit Charlotte.
- Non, saperlote! non, ça n'est pas près d'ici, répondit Claypole.
Ne te mets pas ça dans la tête.
- Pourquoi ça?
- Parce que si je dis que je ne le veux pas, ça doit suffire; et je n'entends pas qu'on vienne m'ennuyer de pourquoi et de parce que, dit M. Claypole en se redressant.
- N'y a pas besoin de se fâcher! dit sa compagne.
- C'est ça qui serait du propre, vraiment, d'aller s'arrêter à la première auberge en dehors de la ville! ça fait que M. Sowerberry, s'il nous poursuit, n'aurait qu'à mettre son vieux nez à la porte pour nous voir fourrer dans une charrette et ramener chez lui avec des menottes, dit Noé Claypole d'un ton goguenard. Non pas, non pas!… je vais m'enfoncer dans les rues les plus sombres, et je ne m'arrêterai qu'après avoir mis la main sur le trou le plus caché que je puisse rencontrer. Quelle chance pour toi, ma chère, que j'aie de la tête! Si nous n'avions pas pris d'abord une autre route pour rejoindre ensuite celle-ci à travers champs, il y a déjà huit jours que tu serais coffrée; je ne te dis que ça, imbécile.
- Je sais bien que je ne suis pas aussi fine que toi, répliqua Charlotte; mais c'est pas une raison pour me mettre tout sur le dos, et me dire que c'est moi qu'on aurait coffrée. Si on m'avait coffrée, on t'aurait coffré aussi, toi, c'est sûr.
- C'est toi qui as pris l'argent de la cassette, tu le sais bien? fit M. Claypole.
- Je l'ai pris pour toi, Noé, répondit Charlotte.
- Est-ce que je l'ai gardé? demanda Claypole.
- Non, tu t'es fié à moi, et tu me l'as donné à porter, comme un bon garçon que tu es,» dit la femme en lui caressant le menton et passant son bras sous le sien.
Claypole, en effet, avait laissé l'argent à Charlotte; mais comme il n'avait pas l'habitude de se fier follement et à l'aveuglette en qui que ce fût, il faut ajouter, pour lui rendre justice, qu'en confiant cet argent à Charlotte, il avait eu un but: il voulait, en cas d'arrestation, qu'on trouvât sur elle le larcin, afin de pouvoir prouver son innocence et de se ménager une porte de derrière. Il se garda bien, comme on le pense, d'expliquer ses intentions à ce sujet, et ils continuèrent ensemble leur chemin en très bons termes.
Conformément à son système de prudence, Claypole alla tout d'une traite jusqu'à Islington, à l'auberge de l'Ange. Il jugea avec raison, en voyant cet encombrement de passants et de voitures, qu'il commençait à être dans le vrai Londres. Ne s'arrêtant que juste le temps qu'il fallait pour voir quelles étaient les rues les plus populeuses, et par conséquent celles qu'il devait le plus éviter, il traversa Saint-John's Road et s'enfonça bientôt entre Gray's Inn Lane et Smithfield dans les rues tortueuses et sales, qui font de ce quartier le plus hideux repaire qui ait jusqu'ici défié les progrès de la civilisation dans la ville de Londres.
Noé Claypole enfila ces ruelles, traînant Charlotte derrière lui: tantôt il s'arrêtait, les pieds dans le ruisseau, pour embrasser d'un seul coup d'oeil la physionomie de quelque mauvais bouchon; tantôt il se glissait le long de la muraille, comme si la maison lui paraissait encore trop fréquentée pour lui. Enfin, il s'arrêta devant une taverne de plus chétive apparence et beaucoup plus dégoûtante que toutes celles qu'il avait vues jusqu'alors. Il traversa la rue pour bien l'examiner du côté opposé, et annonça gracieusement à sa compagne son intention d'y passer la nuit.
«Allons! donne-moi le paquet, dit Noé défaisant les bretelles, et le repassant des épaules de Charlotte sur les siennes, et surtout ne parle pas que je ne te le dise. Voyons, quel est le nom de cette maison-là? Aux t-r-oi-s, aux trois quoi?
- Aux Trois Boiteux, dit Charlotte.
- Aux Trois Boiteux, répéta Noé; très jolie enseigne, ma foi!
Allons, maintenant, suis mes talons de près, et entrons.»
Après avoir donné ces ordres, il poussa de son épaule la porte criarde, et entra suivi de Charlotte.
Il n'y avait au comptoir qu'un petit juif, qui, appuyé sur ses deux coudes, était en train de lire un sale journal. Il regarda Noé fixement; celui-ci en fit autant.
Si Noé avait porté son vêtement de garçon de charité, les grands yeux que lui faisait le juif auraient eu un motif; mais non: il avait laissé de côté l'habit et la plaque; il portait une blouse: il n'y avait donc pas de raison apparente pour éveiller ainsi l'attention dans une taverne.
«Est-ce ici les Trois Boiteux? demanda Noé.
- Oui, c'est l'enseigne de la maison, répliqua le juif.
- Nous avons rencontré sur le chemin en venant de la campagne quelqu'un qui nous a recommandé cet endroit-ci,» dit Noé, et il fit signe de l'oeil à Charlotte, peut-être autant pour lui faire remarquer la ruse adroite dont il était inventeur, que pour l'avertir d'écouter tout ça sans montrer de surprise. «Nous désirons passer la nuit ici.
- Je ne suis pas bien sûr que ça se buisse, dit Barney, qui était garçon dans cette maison. Je vais le debander.
- Eh bien! en attendant, dites-nous toujours où est la salle, et servez-nous un morceau de viande froide avec un verre de bière, hein!»
Barney les introduisit dans une petite salle sur le derrière, et leur servit la viande demandée; puis, étant venu leur dire qu'on pouvait les loger cette nuit, il laissa déjeuner l'aimable couple en tête-à-tête.
Cette salle se trouvait derrière le comptoir et quelques pas plus bas. Un petit rideau cachait un judas vitré pratiqué dans le mur, à cinq pieds environ du plancher; de manière que les gens de la maison pouvaient, en tirant un peu le rideau, regarder ce qu'on faisait dans la salle, sans courir le risque d'être vus, car la lucarne se trouvait dans un angle obscur et tout près d'une grosse poutre, derrière laquelle l'observateur se cachait facilement. Non seulement on pouvait voir, mais encore on pouvait, en appliquant l'oreille à la cloison, entendre fort distinctement le sujet des conversations. Le maître de la maison tenait son oeil braqué au carreau depuis cinq minutes, et Barney venait de rendre réponse aux voyageurs, quand Fagin, en tournée d'affaires, entra dans la boutique pour demander des nouvelles de quelques-uns de ses jeunes élèves.
«Chut, dit Barney, il y a deux édrangers dans la betide chambre à côté.
- Des étrangers? répéta le vieillard à voix basse.
- Et fameusement gogasses, allez! ajouta Barney. Ils arribent de la gambagne, mais ils sont dans votre genre, ou je me drombe bien!»
Fagin parut recevoir ces détails avec grand intérêt. Il monta sur un tabouret, appliqua avec précaution son oeil à la lucarne, et de ce poste caché, il put voir M. Claypole, se servant un morceau de boeuf froid et un verre de bière; il mangeait et buvait à son aise, ne donnant à Charlotte, qui les recevait sans se plaindre, que des doses infinitésimales, suivant le système homéopathique.
- Ah! ah! dit tout bas le juif en regardant Barney, l'air de ce gaillard-là me revient. Il pourrait nous être utile; il s'entend déjà joliment à vous mener la fille. Motus! sois muet comme une carpe, mon vieux, que j'entende ce qu'ils disent.»
Le juif appliqua de nouveau son oeil à la lucarne et collant son oreille à la cloison, écouta attentivement: ses traits exprimaient une curiosité maligne; on l'eût pris pour un vieux sorcier.
«Aussi, désormais je veux faire le monsieur, dit Claypole en allongeant ses jambes et en continuant une phrase dont Fagin n'avait pas entendu le commencement. Non, au diable les cercueils, Charlotte! je veux faire le monsieur, et, si tu veux, toi, tu feras la dame.
- Ça me plairait assez, Noé, répliqua Charlotte; mais on ne trouve pas des cassettes à vider tous les jours ni des maîtres à planter là.
- Laissons les cassettes, dit Claypole; il y a bien d'autres choses à vider que des cassettes!
- Et quoi donc? demanda sa compagne.
- Parbleu! dit Claypole que la bière échauffait, et les poches donc! et les ridicules! et les maisons! et les malles-poste! et les banques!
- Mais c'est trop d'ouvrage pour toi seul, mon petit, dit
Charlotte.
- Ah! je verrai à faire connaissance avec les amateurs, répliqua Noé. Ils sauront bien nous employer de façon ou d'autre. À toi seule, tu vaux cinquante femmes. Je n'ai jamais vu une créature plus maligne et plus rusée que toi quand je te laisse faire.
- Oh! que c'est gentil de t'entendre parler comme ça! s'écria Charlotte en déposant un baiser sur la laide figure de son compagnon.
- Allons! ça suffit! Sois pas trop tendre, de peur de me fâcher, dit Noé en se dégageant de son étreinte avec dignité. Je voudrais être le chef de quelque bande, la mener un peu tambour battant et vous surveiller ça sans qu'ils s'en doutent. Ça me conviendrait assez, s'il y avait quelque chose à gagner. Si nous pouvions seulement faire la connaissance de quelques messieurs de ce genre ça vaudrait bien ce billet de vingt livres que tu as chipé, d'autant que nous ne savons pas trop comment nous en défaire.
Après cette déclaration de son opinion, Claypole regarda dans le pot à bière d'un air malin, secoua le contenu, fit un petit signe d'amitié à Charlotte et avala une gorgée du liquide qui parut le rafraîchir beaucoup. Il songeait à en avaler une autre, quand la porte s'ouvrit subitement: un étranger entra.
Cet étranger était Fagin. Sa mine était souriante, et, en entrant, il fit le plus gracieux salut. S'étant assis à une table voisine des deux voyageurs, il demanda à Barney de lui servir à boire.
«Une belle soirée, monsieur! mais un peu froide pour la saison, dit Fagin en se frottant les mains. Vous arrivez de la campagne, à ce que je vois, monsieur?
- À quoi le voyez-vous? dit Noé.
- Nous n'avons pas à Londres tant de poussière que cela, répliqua le juif en montrant du doigt les souliers de Noé, puis ceux de sa compagne et ensuite les deux paquets.
- Vous êtes diablement malin! dit Noé. Ah! ah! entends-tu ça,
Charlotte?
- Il faut bien l'être ici, mon cher! dit le juif en baissant la voix. C'est comme je vous le dis, da!»
Le juif, en faisant cette remarque, se donna avec l'index de la main droite une petite tape sur le nez; Noé essaya d'imiter le même geste; mais, vu l'insuffisance de son nez, il ne réussit pas complètement. Toutefois, Fagin vit dans cette tentative l'intention d'exprimer qu'il était tout à fait de son avis, et fit circuler très poliment la liqueur que Barney venait de lui servir.
«C'est un peu soigné, ça, dit Claypole en faisant claquer ses lèvres.
- Mais c'est cher! fit le juif. Celui qui veut en boire tous les jours doit vider, sans se fatiguer, des cassettes, des poches, des ridicules, des maisons, des malles-poste et même des banques.
À ces mots, évidemment extraits de ses propres remarques, Claypole, les traits bouleversés et couverts d'une pâleur mortelle, regarda avec effroi le juif et Charlotte.
«Ne craignez rien, l'ami, dit Fagin en rapprochant sa chaise de la sienne. Ah! ah! c'est de la chance que ce soit moi seul qui vous aie entendu. Oui, c'est vraiment de la chance!
- Ce n'est pas moi qui l'ai pris, balbutia Noé; et cette fois il n'allongeait plus ses jambes comme un gentleman indépendant, mais il les rentrait sous sa chaise le plus possible. C'est elle qui a pris le billet. Tu l'as encore, hein, Charlotte?… Tu sais bien que tu l'as.
- Peu importe qui a pris l'argent ou qui l'a gardé, l'ami! répliqua Fagin lançant toutefois un oeil de lynx sur la jeune fille et sur les deux paquets. Je travaille là dedans aussi et je ne vous en aime que mieux.
- Vous travaillez dans quoi? demanda Claypole qui reprenait un peu d'assurance.
- Je travaille dans ce genre d'affaires, et les gens de la maison aussi, dit Fagin. Vous avez mis le doigt sur ce qu'il vous fallait, et vous êtes ici aussi en sûreté que possible. Il n'y a pas d'endroit plus sûr à Londres que les Trois Boiteux,… surtout quand je prends mes mesures pour ça… Vous me revenez, vous et la jeune personne; aussi, vous n'avez rien à craindre, c'est entendu; soyez sans inquiétude.»
Si l'esprit de Claypole fut plus à l'aise après ces paroles, son corps ne le fut certainement pas. Le pauvre garçon se tournait, se retournait, prenait les positions les plus étranges et regardait tout le temps son nouvel ami d'un air de défiance et de crainte.
«J'ajouterai de plus, dit le juif après avoir rassuré Charlotte en lui faisant de petits signes d'amitié et d'encouragement, que j'ai un ami qui pourra, je le pense, satisfaire votre désir et vous lancer dans le bon chemin. Vous choisirez naturellement le genre qui vous ira le mieux pour commencer, et mon ami vous mettra au courant des autres.
- On dirait que vous parlez sérieusement? fit Noé.
- Pourquoi plaisanterais-je? dit le juif en haussant les épaules.
Allons! venez un moment dehors, que je vous parle en particulier.
- Ce n'est pas la peine de nous déranger, dit Noé en allongeant tout doucement ses jambes. Pendant que nous causerons, elle portera les paquets là haut. Charlotte, occupe-toi de ces paquets.»
Cet ordre, donné avec la plus grande dignité, fut exécuté sans le moindre murmure, et Charlotte emporta, comme elle put, les paquets pendant que Noé tenait la porte ouverte et la regardait s'éloigner.
«Je l'ai pas mal formée comme ça; qu'en dites-vous, monsieur? demanda-t-il en reprenant sa place du ton d'un homme qui a apprivoisé quelque bête sauvage.
- C'est parfait! dit Fagin en lui donnant un petit coup sur l'épaule. Vous êtes un génie, mon cher.
- Sans ça, je ne serais pas ici, dit Noé. Mais voyons, si nous perdons notre temps, elle va revenir.
- Eh bien! dit le juif, qu'en pensez-vous? Si mon ami vous plaît, pourriez-vous mieux faire que de vous associer à lui?
- Sa partie est-elle bonne?… Voilà le point important, dit Noé en clignant de l'oeil.
- C'est tout à fait le haut de l'échelle… Il a des associés nombreux et occupe des employés extrêmement distingués dans le genre.
- Des employés citadins? demanda Claypole.
- Pas un seul campagnard. Et je ne pense pas que, même sur ma recommandation, il consentit à vous prendre s'il ne manquait de collaborateurs pour l'instant, répondit le juif.
- Faudra-t-il débourser? dit Noé en frappant sur son gousset.
- Cela ne se peut guère autrement, répliqua Fagin d'un ton bref.
- C'est que vingt livres sterling… c'est une somme!…
- Pas quand c'est un billet dont vous ne pourriez vous défaire, reprit Fagin. Le numéro et la date sont pris, je suppose… Le payement aura été arrêté à la banque. Ah! il n'en donnera pas grand' chose. Il faudra qu'il le passe à l'étranger, car il n'en tirerait pas pour la peine sur la place.
- Quand pourrais-je le voir? demanda Noé d'un ton irrésolu.
- Demain matin, dit le juif.
— Où?
- Ici.
- Hum! fit Noé. Quels sont les gages!
- Vie de gentleman, … la table et le logement, le tabac et l'eau-de-vie sans frais;… moitié de vos gains et moitié de ceux de la jeune fille,» répondit Fagin.
Il est douteux que Noé Claypole, dont la rapacité n'était pas petite, eût accédé à ces offres, quelque avantageuses qu'elles fussent, s'il avait été tout à fait libre; mais il réfléchit que, s'il refusait, son nouvel ami pourrait fort bien le dénoncer à la justice sur-le-champ (des choses plus surprenantes s'étaient déjà vues); aussi ses traits se détendirent-ils peu à peu et il dit au juif que l'affaire lui convenait.
«Mais, voyez-vous, ajouta-t-il, comme Charlotte abattra de la besogne, j'aimerais assez à en avoir personnellement une un peu facile.
- Un petit travail de fantaisie? dit Fagin.
- Oui, quelque chose comme ça, répliqua Noé. Qu'est-ce que vous croyez qui pourrait me convenir pour le moment? Voyons! quelque chose qui ne soit pas trop fatigant ni trop dangereux: voilà ce qu'il me faudrait.
- Je vous ai entendu dire que vous espionneriez bien les autres, hein? dit le juif. Mon ami a besoin d'un homme habile dans cette partie-là.
- Oui, j'ai parlé de cela, et ça me serait égal de temps en temps, répondit Claypole avec hésitation. Mais ça ne rapporterait rien, ça.
- C'est vrai, dit le juif en réfléchissant ou en feignant de réfléchir, ça ne rapporte rien.
- Que pourrais-je faire alors? dit Noé le regardant avec inquiétude. Des petits coups en dessous où la besogne serait assurée et où on serait à peu près aussi tranquille que chez soi.
- Que dites-vous des vieilles dames? demanda le juif. Il y a à gagner avec elles, on leur arrache leurs sacs et leurs petits paquets, on tourne le coin de la rue, et on file.
- Oui, mais ça crie joliment, et ça vous égratigne, j'en ai peur, répliqua Noé, en secouant la tête. Il me semble que ça ne me conviendrait pas encore. Est-ce qu'il n'y aurait pas autre chose à faire?
- Attendez, dit le juif, en posant sa main sur le genou de Noé. Il y a encore les crapauds.
- Qu'est-ce que c'est que ça? demanda Claypole.
- Les crapauds, mon ami, dit le juif, c'est les petits enfants qui vont faire les commissions de leur mère qui leur donne pour ça un schelling, ou un sixpence, et l'affaire c'est de leur enlever l'argent. Ils le tiennent toujours à la main; on les fait tomber dans le ruisseau et on s'en va tranquillement, comme s'il ne s'agissait que d'un enfant qui s'est fait mal en tombant.
- Ha! ha! cria Claypole, en levant ses jambes en l'air pour témoigner sa jubilation. Dieu de Dieu! voilà justement mon affaire.
- Certainement, voilà votre affaire! tenez, un endroit où on peut faire son beurre, c'est à Camden-town, à Battle-Bridge et dans ces environs-là; les enfants sont toujours en commission par là; et vous pourrez en flanquer dans le ruisseau tant que vous voudrez, ah! ah! ah!»
Et là-dessus Fagin donna un bon coup de poing à Claypole et ils se mirent à rire tous les deux de bon coeur.
«Eh! bien, ça va, dit Noé un peu calmé, quand Charlotte fut rentrée. À quelle heure demain?
- À dix heures, cela vous convient-il? et comme Claypole faisait un signe de tête affirmatif, le juif ajouta: qui annoncerai-je à mon ami?
- M. Bolter, répliqua Noé, qui s'était attendu à cette question;
M. Maurice Bolter; voici Mme Bolter.
- Madame Bolter, votre humble serviteur, dit Fagin, en lui faisant un salut grotesque. J'espère avoir l'honneur de vous connaître mieux avant peu.
- Entends-tu ce que dit monsieur, Charlotte, dit Claypole, d'une voix vibrante.
- Oui, mon cher Noé, reprit Mme Bolter, en lui tendant la main.
- Elle m'appelle Noé, voyez-vous, c'est un mot d'amitié, dit M. Maurice Bolter, ci-devant Claypole, en se tournant vers le juif. Vous comprenez la chose?
- Oh! oui, je comprends… parfaitement, répondit Fagin, et cette fois il disait vrai, bonsoir, bonsoir.»
Lorsqu'ils eurent échangé une foule de bonsoirs et de compliments, M. Fagin s'en alla. Noé Claypole, réclamant l'attention de sa femme, lui expliqua les arrangements qu'il avait pris, d'un air de hauteur et de supériorité qui convenait non seulement au sexe fort, mais encore au gentleman fier du rôle important que lui attribuait sa nouvelle dignité, en lui donnant pour fonctions spéciales de flanquer les crapauds par terre dans la ville de Londres et la banlieue.