Oliver Twist — CHAPITRE XXXVIII Récit de l'entrevue nocturne de M. et Mme Bumble avec Monks.
CHAPITRE XXXVIII
Récit de l'entrevue nocturne de M. et Mme Bumble avec Monks.
Par une lourde et étouffante soirée d'été, quand les nuages, qui avaient été menaçants toute la journée, laissaient déjà tomber de grosses gouttes de pluie et semblaient présager un violent orage, M. et Mme Bumble quittaient la grande rue de la ville et se dirigeaient vers un petit massif de maisons en ruine, situées à un mille et demi environ et bâties sur un sol marécageux et malsain, au bord de la rivière.
Ils étaient l'un et l'autre affublés de vieux vêtements usés, peut-être dans le double but de se garantir de la pluie et d'éviter d'attirer l'attention; le mari portait une lanterne qui n'était pas encore allumée, il est vrai, et marchait le premier, pour procurer sans doute à sa femme, vu la boue qui couvrait le chemin, l'avantage de poser le pied dans les larges empreintes de ses pas. Ils marchaient dans un profond silence; de temps à autre, M. Bumble ralentissait sa marche et tournait la tête comme pour s'assurer que sa moitié le suivait; puis, en voyant qu'elle était sur ses talons, il reprenait son pas allongé et s'avançait rapidement vers le but de leur expédition.
Ce quartier était loin d'avoir une réputation douteuse; sa réputation était faite, au contraire, depuis longtemps. On savait à merveille qu'il n'était habité que par des bandits dangereux, qui, tout en faisant semblant de vivre de leur travail, avaient pour principale ressource le vol et le crime; c'était un assemblage de méchantes baraques, bâties grossièrement les unes en brique, les autres avec de vieux bois de bateau rongé des vers, et placées pour la plupart à quelques pieds du bord de la rivière. Ses bateaux avariés étaient amarrés à un petit mur qui séparait la rivière du marais; çà et là, une rame ou un bout de câble semblaient annoncer au premier abord que les habitants de ces misérables huttes se livraient à quelque occupation sur la rivière; mais, en voyant que ces divers objets, ainsi exposés aux regards, étaient usés et hors de service, le passant n'avait pas de peine à supposer qu'ils n'étaient là que pour sauver les apparences, et non pour être employés à un service actif.
Au coeur de cet amas de huttes, et tout au bord de la rivière, au- dessus de laquelle surplombaient les étages supérieurs, s'élevait un vaste bâtiment, autrefois occupé par une manufacture, où probablement les habitants des demeures environnantes trouvaient jadis du travail; mais depuis longtemps ce bâtiment était en ruine. Les rats, les vers, l'humidité en avaient rongé et dégradé les fondations, et une notable partie de l'édifice s'était déjà écroulée dans l'eau, tandis que l'autre, chancelante et penchée sur la rivière, semblait n'attendre qu'une occasion favorable pour s'écrouler de même et aller rejoindre sa camarade au fond de l'eau.
Ce fut devant ce bâtiment en ruine que le digne couple s'arrêta, au moment où le tonnerre commençait à gronder dans le lointain, et la pluie à tomber avec force.
«Ce doit être quelque part par ici, dit Bumble en consultant un chiffon de papier qu'il tenait à la main.
- Holà!» fit une voix en l'air.
Bumble leva la tête dans la direction du bruit, et aperçut au second étage le buste d'un individu à une lucarne.
«Attendez un moment, dit la voix; je suis à vous à l'instant.»
La tête disparut et la lucarne se referma.
«Est-ce là l'homme en question?» demanda Mme Bumble.
M. Bumble fit un signe de tête affirmatif.
«Alors, dit la matrone, attention à ce que je vous ai dit, ayez soin de parler le moins que vous pourrez, sans quoi vous vous trahirez tout de suite.»
M. Bumble, qui avait considéré la masure d'un air épouvanté, allait peut-être exprimer quelque doute sur la sécurité qu'il pouvait y avoir à s'aventurer plus loin dans cette affaire, quand Monks parut, ouvrit une petite porte près de l'endroit où ils étaient, et leur fit signe d'entrer.
«Ah ça, dit-il avec impatience en frappant du pied… Allez-vous me faire rester là?»
La femme, qui avait d'abord hésité, entra hardiment sans se faire prier davantage, et M. Bumble, soit de honte, soit de peur de rester seul en arrière, la suivit, mais de l'air d'un homme fort mal à l'aise, et sans rien conserver de cette dignité majestueuse qu'il portait partout avec lui.
«Pourquoi diable restiez-vous ainsi à piétiner là dans la boue? dit Monk en tournant la tête et en s'adressant à Bumble, après avoir fermé la porte à clef derrière eux.
- Nous… nous prenions le frais, balbutia Bumble en regardant d'un air d'effroi.
- Vous preniez le frais! repartit Monks. Allez! allez! toute la pluie qui est jamais tombée, ou qui tombera jamais, serait impuissante à rafraîchir la flamme d'enfer qu'un homme seul peut porter avec soi: prendre le frais! ce n'est pas ça qui vous rafraîchira, n'ayez pas peur.»
Après cette agréable apostrophe, Monks se tourna vers la matrone, et fixa sur elle un regard si menaçant que celle-ci, qui n'était pas facile à intimider, finit par ne pouvoir la soutenir et baissa les yeux.
«C'est là la femme en question, n'est-ce pas? demanda Monks.
— Oui, c'est la femme dont je vous ai parlé, répondit M. Bumble, attentif aux recommandations de son épouse.
- Vous croyez peut-être que les femmes ne peuvent jamais garder un secret, dit la matrone, interrompant son mari et renvoyant à Monks son regard scrutateur.
- Je sais qu'il en est un qu'elles garderont toujours jusqu'à ce qu'on le découvre, dit Monks avec dédain.
- Et quel est-il? demanda la matrone sur le même ton.
- Celui de la perte de leur réputation, répondit Monks; par la même raison, si une femme possède un secret qui puisse la faire pendre ou déporter, n'ayez pas peur qu'elle en parle à qui que ce soit: me comprenez-vous, madame?
- Non, répondit la matrone en rougissant légèrement.
- Oh! sans doute, dit Monks avec ironie; comment pourriez-vous comprendre?»
Il regarda ses deux visiteurs d'un air moitié menaçant, moitié sardonique, leur fit de nouveau signe de le suivre, et traversa d'un pas rapide une salle longue et basse; il allait gravir un escalier fort roide ou plutôt une échelle qui menait à l'étage supérieur, quand la lueur éblouissante d'un éclair brilla tout à coup, et fut suivie d'un violent coup de tonnerre qui ébranla toute la masure sur sa base.
«Entendez-vous? dit-il en reculant; entendez-vous ces roulements et ces éclats qui semblent répétés par l'échec de mille cavernes, où les démons se cachent de peur? Au diable ce bruit de tonnerre! je l'ai en horreur.»
Il garda quelques instants le silence; puis écartant tout à coup ses mains dont il s'était caché la figure, il se montra, à la grande stupéfaction de M. Bumble, pâle comme la mort, et les traits tout bouleversés.
«Ces accès-là me prennent de temps à autre, dit Monks remarquant l'air alarmé de Bumble, et quelquefois c'est le tonnerre qui en est cause; ne faites pas attention à moi, c'est fini pour cette fois.»
Tout en parlant, il monta le premier à l'échelle, s'empressa de fermer le volet de la fenêtre de la chambre où il venait d'entrer, et abaissa une lanterne suspendue à une poulie, dont la corde passait dans une des lourdes poutres du plafond, et qui jetait une lumière douteuse sur une vieille table et trois chaises placées au-dessous.
«Maintenant, dit Monks quand ils se furent assis tous trois, plus tôt nous en viendrons à notre affaire et mieux cela vaudra; la femme sait de quoi il s'agit, n'est-ce pas?»
La question était adressée à Bumble; mais sa femme prévint sa réponse en déclarant qu'elle était parfaitement au courant de l'affaire.
«Il m'a dit que vous étiez avec cette vieille sorcière la nuit qu'elle est morte, et qu'elle vous a dit quelque chose…
- Sur la mère de l'enfant que vous avez nommé? répondit la matrone en l'interrompant; c'est vrai.
- Voici ma première question: de quelle nature était cette communication? dit Monks.
- Ce n'est que la seconde, répliqua la femme d'un ton décidé; il s'agit d'abord de savoir combien vaut cette communication.
- Qui diable pourrait dire ce qu'elle vaut, sans savoir de quel genre elle est? demanda Monks.
- Nul mieux que vous, j'en suis convaincue, répondit Mme Bumble, qui ne manquait pas de vivacité, comme son conjoint eût pu l'attester avec les preuves à l'appui.
- Hum! fit Monks d'un air significatif et curieux! il y a peut- être là de l'argent à gagner, hein?
- Peut-être,» répondit-il avec réserve.
- Quelque chose qu'on lui a pris, dit vivement Monks, quelque chose qu'elle portait… quelque chose…
- Assez, interrompit Mme Bumble; cela suffît pour que je sois sûre que vous êtes bien l'homme à qui je devais m'adresser.»
M. Bumble, avec qui sa digne moitié n'était jamais entrée dans aucun détail sur ce secret, écoutait ce dialogue, le cou tendu, en ouvrant de grands yeux, qu'il fixait tour à tour sur sa femme et sur Monks, sans chercher à dissimuler son étonnement qui s'accrut encore, s'il est possible, quand ce dernier demanda quelle somme elle exigeait pour révéler ce secret.
«Combien vaut-il pour vous? demanda la femme, toujours maîtresse d'elle-même.
- Peut-être rien, peut être vingt livres sterling, répondit Monks; parlez si vous voulez que je le sache.
- Ajoutez cinq livres sterling de plus; donnez-moi vingt-cinq guinées, dit la femme, et je vous dirai tout ce que je sais… mais pas auparavant.
- Vingt-cinq livres sterling! s'écria Monks en se reculant.
«Je vous ai parlé clair et net, répondit Mme Bumble; ce n'est pas une si grosse somme.
- Pas une si grosse somme! dit Monks avec impatience; pour un méchant secret qui ne me servira peut-être de rien quand je le saurai, et qui est resté enseveli dans l'oubli pendant plus de douze ans.
- Ce sont choses qui sont de garde, et, comme le bon vin, elles doublent souvent de valeur avec le temps, répandit la matrone, du même ton indifférent et résolu qu'elle avait déjà pris.
- Et si je paye pour rien? demanda Monks avec hésitation.
- Vous pourrez aisément reprendre votre argent, dit la matrone; je ne suis qu'une femme, seule ici, et sans protection.
- Vous n'êtes ni seule, ma chère, ni sans protection, observa M. Bumble d'une voix que la peur rendait tremblante. Je suis là, moi, ma chère. Et d'ailleurs, ajouta M. Bumble, dont les dents claquaient en parlant, M. Monks est un homme trop comme il faut pour se porter à aucune violence sur des personnes paroissiales. M. Monks sait que je ne suis plus un jeune homme, ma chère, et que je suis un peu monté en graine, pour ainsi dire; mais il sait… je ne doute pas que M. Monks ne le sache… que je suis un fonctionnaire très résolu, et d'une force peu commune, quand une fois je suis monté. Il faut seulement que je me monte, voilà tout.»
M. Bumble, en parlant ainsi, fit le geste de brandir sa lanterne d'un air déterminé, et montra bien, à l'expression bouleversée de son visage, qu'il s'en fallait, et de beaucoup, qu'il fût monté de manière à faire une démonstration belliqueuse, à moins que ce ne fût contre les pauvres ou autres gens sans défense.
«Vous n'êtes qu'un sot, dit Mme Bumble, et vous feriez mieux de tenir votre langue.
- Il aurait mieux fait de se la couper avant de venir, s'il ne sait pas parler plus bas, dit Monks. Comme cela, c'est votre mari?
- Lui, mon mari! balbutia la matrone en éludant la question.
- Je m'en doutais quand vous êtes entrée, répondit Monks en remarquant le regard de travers que la dame lançait à son époux. Tant mieux; j'hésite moins à traiter avec deux personnes, quand je sais qu'elles n'ont qu'une seule volonté; et pour vous montrer que je ne plaisante pas… tenez.»
Il fouilla dans sa poche, en tira un sac de toile grossière, étala vingt-cinq souverains sur la table, et les poussa du côté de la femme.
«Maintenant, dit-il, serrez-les; et, quand ce maudit coup de tonnerre, que je sens prêt à éclater sur la maison, sera passé, contez-moi votre histoire.»
Le tonnerre se fit entendre, en effet, de beaucoup plus près, et presque sur leurs têtes; quand ses roulements eurent cessé, Monks releva le front, et se pencha en avant pour écouter ce que la femme allait dire. Leurs trois figures se touchaient presque, les deux hommes se courbant sur la table pour mieux entendre, et la femme se penchant aussi pour pouvoir parler plus bas. La lueur blafarde de la lanterne suspendue au plafond les éclairait en plein, et faisait ressortir la pâleur et l'inquiétude de leur physionomie. Tout autour d'eux était plongé dans l'obscurité; on les eût pris pour trois fantômes.
«Quand cette femme, que nous appelions la, vieille Sally, mourut, dit la matrone, j'étais seule avec elle.
- N'y avait-il personne avec vous? demanda Monks d'une voix sourde; il n'y avait pas quelque vieille malade ou quelque idiote dans un autre lit? personne enfin qui pût entendre ou comprendre quelque chose?
- Pas une âme, répondit la femme; nous étions seules; il n'y avait que moi toute seule près d'elle au moment où la mort est venue la prendre.
- Bon, dit Monks en la regardant attentivement, continuez.
- Elle me parla, reprit la matrone, d'une jeune femme qui était accouchée d'un fils, quelques années auparavant, non seulement dans la même chambre, mais dans le même lit où elle allait elle- même mourir.
- Ah! dit Monks, dont les lèvres tremblèrent; damnation! comme tout se découvre à la fin!
- L'enfant était celui dont vous lui avez dit le nom hier soir, ajouta la matrone en désignant négligemment son mari; cette garde avait volé la mère.
- De son vivant? demanda Monks.
- Après sa mort, répondit la femme avec une sorte de frisson; elle prit sur son cadavre ce que la mère l'avait suppliée, à son dernier soupir, de garder pour son enfant.
- Elle l'a vendu! s'écria Monks d'un air désespéré; l'a-t-elle vendu? où? quand? à qui? combien y a-t-il de temps?
- Au moment où elle me disait à grand'peine qu'elle avait commis ce vol, dit la matrone, elle retomba sur son lit et expira.
- Sans rien ajouter? dit Monks d'une voix étouffée par la fureur; c'est un mensonge, je n'en serai pas dupe; elle a dit autre chose; je vous tuerai tous deux s'il le faut, mais je le saurai.
- Elle n'a pas prononcé un mot de plus, dit la femme, qui ne semblait pas s'émouvoir de la violence de l'étranger, tandis que M. Bumble était loin de se montrer rassuré; mais sa main s'accrocha vivement à ma robe et, quand je vis qu'elle était morte et que je me débarrassai de cette main, je m'aperçus qu'elle tenait serré un chiffon de papier.
- Qui contenait…? interrompit Monks.
- Il ne contenait rien du tout, répondit la femme; c'était une reconnaissance du mont-de-piété!
- De quoi? demanda Monks.
- Je vous le dirai plus tard, dit la femme. Je suppose qu'elle avait gardé quelque temps ce bijou, dans l'espoir d'en tirer meilleur parti, puis qu'elle l'avait engagé, et qu'elle avait renouvelé la reconnaissance d'année en année pour empêcher la déchéance et le retirer s'il en était besoin. Mais l'occasion ne se présenta pas comme je vous le dis, elle mourut tenant à la main ce morceau de papier sale et usé; le renouvellement devait avoir lieu deux jours après; je pensai que ce bijou aurait peut-être un jour une certaine importance et je le dégageai.
- Où est-il maintenant? demanda aussitôt Monks.
- Le voici, répondit la femme. Et, comme si elle était heureuse de s'en débarrasser, elle jeta vivement sur la table un petit sac de peau, à peine assez grand pour contenir une montre; Monks s'en saisit, et l'ouvrit d'une main tremblante. Il contenait un petit médaillon d'or avec deux mèches de cheveux, et un anneau de mariage.
«Il y a le mot «Agnès» gravé en dedans, dit la femme; le nom de famille manque; puis il y a une date, qui se rapporte à un an environ avant la naissance de l'enfant.
- Est-ce tout? dit Monks après avoir attentivement examiné le contenu du petit sac.
- Tout,» répondit la femme.
M. Bumble respira, heureux de voir que l'histoire touchait à sa fin, et qu'il n'était pas question de rendre les vingt-cinq livres sterling.
«Voilà tout ce que je sais de cette histoire, dit sa femme en s'adressant à Monks après un court silence, et je ne veux rien en savoir de plus, c'est plus sûr. Mais puis-je vous faire deux questions?
— Faites, dit Monks un peu surpris; reste à savoir si j'y répondrai ou non, c'est une autre question.
— Cela fait par conséquent trois questions, hasarda M. Bumble essayant de faire le plaisant.
— Est-ce là ce que vous vous attendiez à obtenir de moi? demanda la matrone.
— Oui, répondit Monks, et l'autre question?
- Que comptez-vous en faire? Pourriez-vous vous en servir contre moi?
— Jamais, répondit Monks, ni contre moi non plus, tenez.
Regardez, mais ne faites pas un pas, ou c'en serait fait de vous.»
À ces mots, il roula la table dans un coin de la chambre, et poussant un anneau de fer fixé au plancher, il ouvrit une large trappe juste aux pieds de M. Bumble, qui recula de quelques pas avec précipitation.
«Regardez au fond, dit Monks, en faisant descendre la lanterne dans le gouffre; n'ayez pas peur; j'aurais pu vous y précipiter à mon aise, quand vous étiez assis dessus, si cela m'eût convenu.»
La matrone, ainsi encouragée, s'approcha du bord, et M. Bumble lui-même, poussé par la curiosité, se hasarda à en faire autant. Le courant rapide, grossi par la pluie, bouillonnait au fond du gouffre, et tout autre bruit s'effaçait à côté du fracas de l'eau se brisant contre les fondations verdâtres et couvertes de limon. Il y avait eu là jadis un moulin, et le courant écumant autour des débris de la vieille roue semblait s'élancer avec une nouvelle force, débarrassé maintenant des obstacles qui avaient vainement essayé de ralentir sa course impétueuse.
«Si l'on jetait là au fond le corps d'un homme, où serait-il demain matin? dit Monks en promenant la lanterne en tout sens au fond du sombre puits.
- À deux milles d'ici, et haché en morceaux,» répondit Bumble, reculant d'effroi à cette pensée.
Monks tira de son soin le petit paquet qu'il y avait caché précipitamment, l'attacha solidement à un morceau de plomb qui avait appartenu à une poulie et qui traînait sur le plancher, et le jeta dans le gouffre: il y tomba tout droit, fit entendre un léger bruit dans l'eau, et fut entraîné.
Tous trois se regardèrent et semblèrent respirer plus librement.
«Tenez! dit Monks en fermant la trappe, si jamais la mer rend les morts qui sont dans son sein, comme les livres le disent, elle gardera du moins l'or et l'argent, et, par conséquent, cette bagatelle avec. Nous n'avons rien de plus à nous dire, et nous pouvons rompre cet agréable entretien.
- De tout mon coeur, observa M. Bumble avec beaucoup d'empressement.
- Vous n'irez pas jaser, n'est-ce pas? dit Monks d'un air menaçant. Quant à votre femme, je suis sûr d'elle.
- Comptez sur moi, jeune homme, répondit M. Bumble avec une extrême politesse, en se dirigeant, avec force révérences, du côté de l'échelle; dans l'intérêt de tout le monde, jeune homme; dans le mien aussi, vous sentez, monsieur Monks.
- Je suis heureux pour vous de vous entendre parler ainsi, observa
Monks. Allumez votre lanterne et détalez au plus vite.»
Heureusement que la conversation finit là, sans quoi M. Bumble, qui s'était baissé en saluant jusqu'à six pouces de l'échelle, serait infailliblement tombé la tête la première à l'étage inférieur. Il alluma sa lanterne à celle de Monks, et, sans chercher à prolonger le moins du monde la conversation, il descendit en silence, suivi de sa femme: Monks se mit en route le dernier, après s'être arrêté sur les degrés pour s'assurer qu'il n'entendait pas d'autre bruit que celui de la pluie qui tombait à torrents, et de l'eau qui se brisait contre les pierres des fondations.
Ils traversèrent le rez-de-chaussée lentement et avec précaution, car Monks tressaillait rien qu'à voir son ombre, et M. Bumble, tenant sa lanterne à un pied du sol, marchait non seulement avec une prudence remarquable, mais encore d'un pas singulièrement léger pour un homme de sa corpulence. Il croyait voir partout quelque trappe secrète. Monks ouvrit doucement la porte par laquelle ils étaient entrés, échangea avec eux un léger signe de tête, et le digne couple se mit en route au milieu de la boue et des ténèbres.
Ils ne furent pas plutôt sortis que Monks, qui semblait avoir une invincible répugnance pour la solitude, appela un jeune garçon qui était resté caché quelque part en bas, le fit passer devant lui, la lanterne à la main, et regagna la chambre qu'il venait de quitter.
CHAPITRE XXXIX. Où le lecteur retrouvera quelques honnêtes personnages avec lesquels il a déjà fait connaissance, et verra le digne complot concerté entre Monks et le juif.
Deux heures environ avant l'entrevue racontée dans le chapitre précédent, M. Williams Sikes, qui venait de faire un somme, s'éveillait et demandait quelle heure il était.
La chambre de M. Sikes n'était plus une de celles qu'il avait occupées avant l'expédition de Chertsey, bien qu'elle fut dans le même quartier, et à peu de distance de son ancien logement. C'était une petite chambre mal meublée, où le jour ne pénétrait que par une lucarne pratiquée dans la toiture, et qui donnait sur une ruelle étroite et sale. Tout annonçait que depuis peu ce digne homme avait eu des revers. Peu ou point de meubles, absence totale de confort, disparition du linge et d'autres menus objets; tout annonçait une situation extrêmement misérable, et la mine amaigrie et décharnée de M. Sikes lui-même aurait pleinement confirmé ces symptômes au besoin.
Le brigand était étendu sur le lit, enveloppé de sa grande redingote blanche en guise de robe de chambre; sa pâleur cadavéreuse, son bonnet de nuit souillé, sa barbe de huit jours, ne contribuaient pas à l'embellir. Le chien s'était planté près du lit, tantôt regardant son maître d'un air pensif, tantôt dressant les oreilles et poussant un grondement sourd au moindre bruit dans la rue ou dans la maison. Près de la lucarne était assise une femme activement occupée à raccommoder un vieux gilet qui faisait partie du costume ordinaire du brigand; elle était si pâle et si exténuée par les veillées et les privations, qu'il était difficile de la reconnaître pour cette même Nancy qui a déjà figuré dans cette histoire, autrement qu'à la voix quand elle répondit à la question de M. Sikes.
«Sept heures viennent de sonner, dit-elle. Comment te trouves-tu ce soir, Guillaume?
- Faible comme un enfant, répondit M, Sikes en jurant; viens ici; donne-moi la main, que je sorte de ce maudit lit, n'importe comment.»
La maladie n'avait pas adouci le caractère de M. Sikes: car, lorsque la jeune fille l'eut aidé à se lever et à gagner une chaise, il marmotta quelques imprécations sur sa maladresse, et la frappa.
«Tu pleurniches? dit-il; allons, ne reste pas là à larmoyer; si tu n'as rien de mieux à faire, finis-en vite; entends-tu?
- Je t'entends, répondit la jeune fille en détournant la tête et en s'efforçant de rire; quelle fantaisie t'es-tu donc mis en tête?
- Oh! tu changes de gamme, dit Sikes en voyant une larme s'arrêter tremblante dans l'oeil de Nancy, et tu fais bien.
- Est-ce que tu veux dire par là que tu as envie de me maltraiter ce soir, Guillaume? dit-elle en lui posant la main sur l'épaule.
- Pourquoi pas? dit M. Bikes.
- Il y a tant de nuits, dit-elle d'un ton de tendresse féminine qui donnait même à la voix une certaine douceur; il y a tant de nuits que je te veille, que je te soigne comme un enfant, et voici la première fois que je te vois revenir à toi; tu ne m'aurais pas traitée comme tu viens de le faire, si tu y avais songé, n'est-ce pas? Allons, allons, avoue que tu ne l'aurais pas fait.
- Eh bien, non, répondit M. Sikes, je ne l'aurais pas fait. Bon! le diable m'emporte! Voilà cette fille qui pleurniche encore!
- Ce n'est rien, dit-elle en se jetant sur une chaise; n'aie pas l'air d'y faire attention, et ce sera bientôt passé.
- Qu'est-ce qui sera bientôt passé? demanda M. Sikes de son ton bourru; quelle sottise te passe encore par la tête? Allons, debout, donne-toi du mouvement, et ne m'impatiente plus avec tes bêtises de femme.»
En toute autre circonstance, cette apostrophe et le ton dont elle était prononcée auraient atteint leur but; mais la jeune fille, qui était réellement exténuée et à bout de forces, renversa sa tête sur le dos de la chaise et s'évanouit avant que M. Sikes eût eu le temps de proférer les jurements dont il avait coutume, en pareille occasion, d'appuyer ses menaces. Ne sachant pas que faire en une telle occurrence, il eut d'abord recours à quelques blasphèmes, et, voyant ce mode de traitement absolument sans influence, il appela au secours.
- Que se passe-t-il donc, mon ami? dit le juif en ouvrant la porte.
- Occupez-vous un peu de cette fille dit Sikes avec impatience, au lieu de rester là à bavarder et à faire des mines.»
Fagin poussa un cri de surprise et s'empressa de secourir Nancy, tandis que John Dawkins (autrement dit le fin Matois), qui était entré derrière son respectable ami, déposait à terre un paquet dont il était chargé, et, saisissant une bouteille des mains de maître Charles Bates qui était sur ses talons, la débouchait en un clin d'oeil avec ses dents, pour verser une partie du contenu dans la bouche de la pauvre fille évanouie, après avoir toutefois, crainte d'erreur, goûté lui-même la liqueur.
«Donne-lui de l'air avec le soufflet, Charlot, dit M. Dawkins; et vous, Fagin, frappez-lui dans les mains, tandis que Guillaume va desserrer ses jupons.»
Ces divers secours, administrés avec une grande énergie, particulièrement l'exercice du soufflet, que maître Bates, chargé de l'exécution, semblait considérer comme une farce très amusante ne tardèrent pas à produire l'effet qu'on en attendait. La jeune fille revint à elle peu à peu, se traîna vers une chaise placée près du lit, et se cacha la figure sur l'oreiller, laissant M. Sikes interpeller les nouveaux venus, surpris qu'il était de leur arrivée inattendue.
«Eh bien! quel mauvais vent vous a poussé ici? demanda-t-il à
Fagin.
- Ce n'est pas un mauvais vent, mon cher, répondit le juif: car les mauvais vents n'amènent rien de bon, et moi, je vous ai apporté quelque chose qui vous réjouira la vue. Matois, mon ami, ouvrez le paquet et donnez à Guillaume ces bagatelles pour lesquelles nous avons dépensé tout notre argent ce matin.»
Le Matois obéit aussitôt; il ouvrit le paquet qui était assez gros, et enveloppé d'une vieille nappe; puis il passa un à un les objets qu'il contenait à Charles Bates, qui les posait sur la table, en vantant à mesure leur rareté et leur excellence.
«En voilà un pâté de lapin, Guillaume! s'écria-t-il en découvrant un énorme pâté; des bêtes si délicates avec des membres si tendres, que les os mêmes fondent dans la bouche et qu'il n'y a que faire de les ôter; une demi-livre de thé vert, si bon et si fort que, rien que de le jeter dans l'eau bouillante, il y a de quoi faire sauter le couvercle de la théière; une livre et demie de cassonade qui n'a pas coûté de peine aux moricauds des îles pour le faire si bon que ça, non, c'est le chat; deux petits pains de ménage si appétissants; un fromage de Glocester premier choix, et, pour couronner le tout, quelque chose de si succulent, que vous n'avez jamais rien goûté de pareil.»
En même temps, à la fin de son panégyrique, Bates tirait d'une de ses larges poches une grande bouteille de vin soigneusement bouchée, tandis que M. Dawkins remplissait un verre de la liqueur qu'il avait apportée, et que le convalescent Sikes le vidait d'un trait sans la moindre hésitation.
«Ah! dit le juif en se frottant les mains avec satisfaction; ça va bien aller à présent, Guillaume, ça va bien aller.
- Ça va bien aller! s'écria M. Sikes; j'aurais eu le temps d'aller, en attendant, vingt fois dans l'autre monde, avant que vous fissiez rien pour me venir en aide. Qu'est-ce que cela signifie, vieux fourbe que vous êtes, de laisser un homme dans cet état pendant trois semaines et plus?
- L'entendez-vous? dit le juif à ses élèves en haussant les épaules; et nous qui lui apportons toutes ces belles choses!
- Ce n'est pas de cela que je me plains, reprit M. Sikes un peu radouci en jetant les yeux sur la table; mais quelle excuse pouvez-vous invoquer pour m'avoir laissé ainsi malade et manquant de tout, et n'avoir pas fait plus attention à moi qu'à ce chien que voilà? Éloigne-le, Charlot.
- Je n'ai jamais vu un chien aussi malin que celui-là, dit maître Bates en exécutant l'ordre de Sikes; il vous flaire les vivres comme une vieille femme au marché. Il aurait fait fortune sur la scène, ce chien-là, et ressuscité le mélodrame par-dessus le marché.
- Pas tant de bruit, dit Sikes, comme le chien se retirait sous le lit en grondant avec colère: eh bien! vieux misérable, qu'avez- vous à dire pour vous excuser?
- J'ai été absent de Londres pendant plus d'une semaine, mon cher, répondit le juif.
- Et pendant l'autre quinzaine? demanda Sikes; pourquoi pendant quinze grands jours m'avez-vous abandonné sur mon grabat, comme un rat malade dans son trou?
- Je n'ai pas pu faire autrement, Guillaume, répondit le juif; je ne veux pas entrer dans de plus longs détails devant témoins; mais je n'ai pas pu faire autrement, sur mon honneur.
- Sur votre quoi? gronda Sikes d'un air de profond dégoût; tenez, jeunes gens, coupez-moi une tranche de pâté, pour m'ôter ce goût- là de la bouche; je sens que ça m'étoufferait.
- Ne vous faites pas de bile, mon cher, dit le juif d'un ton de soumission, je ne vous ai jamais oublié, Guillaume; pas un instant, entendez-vous?
- Oh! sans doute, vous avez pensé a moi, répondit Sikes avec un sourire amer; pendant que j'étais là sur mon lit avec le frisson et la fièvre, vous n'avez pas cessé de combiner des plans; et Guillaume devait faire ceci, et cela, et encore autre chose, dès qu'il serait sur pied, et tout cela pour rien; sans cette fille, je serais trépassé.
- Eh bien! Guillaume, dit le juif en saisissant vivement cette phrase au passage; sans cette fille, dites-vous? Mais qui vous a fourni les moyens de l'avoir ainsi sous la main? n'est-ce pas moi?
- Pour ce qui est de cela, c'est bien la vérité! dit Nancy en se rapprochant vivement. Allons! en voilà assez! finissons là!»
L'intervention de Nancy fit prendre un autre tour à la conversation. Les jeunes gens, sur un léger signe du juif, se mirent à la faire boire, mais elle n'usa que modérément des liquides. Fagin, se laissant aller à une gaieté peu ordinaire, remit M. Sikes de meilleure humeur, en affectant de regarder ses menaces comme d'amusantes plaisanteries, et en riant de tout son coeur d'une ou deux grosses bouffonneries que celui-ci, après être retourné souvent à la bouteille, voulut bien faire par complaisance.
«Tout ceci est bel et bon, dit M. Sikes; mais il faut que vous me donniez de l'argent ce soir.
- Je n'ai pas un sou sur moi, répondit le Juif.
- Alors vous avez le magot chez vous, répliqua Sikes, et il me faut ma part.
- Le magot! dit le juif en levant les mains; il n'y a pas tant que vous…
- Je ne sais pas combien vous avez, dit M. Sikes, et peut-être que vous ne le savez pas vous-même, car il vous faudrait pas mal de temps pour tout compter; mais il me faut de l'argent ce soir, et une somme ronde.
- Bon, bon, dit le juif en soupirant; je vais envoyer tout de suite le Matois.
- Pas du tout, répondit M. Sikes; le Matois est beaucoup trop matois: il oublierait de venir, il se perdrait en route, il tomberait dans quelque trappe tout exprès pour ne pas avoir seulement besoin d'inventer une excuse, si vous le chargiez de la commission. C'est Nancy qui va aller chercher l'argent dans votre tanière, pour plus de sûreté, et je ferai un somme en attendant.»
Après bien des discussions et des pourparlers, le juif réduisit la somme demandée de cinq livres sterling à trois livres quatre schellings six pence, en jurant ses grands dieux qu'il ne lui resterait plus que dix-huit pence. M. Sikes fit la remarque que, s'il était impossible d'obtenir davantage, il fallait bien se contenter du chiffre accordé, et Nancy se prépara à accompagner le juif jusque chez lui, tandis que le Matois et maître Bates serraient les vivres dans l'armoire. Le juif prit congé de son ami dévoué, et revint au logis avec Nancy et les jeunes gens, tandis que M. Sikes s'étendait sur son lit et se disposait à faire un somme en attendant le retour de la jeune femme.
En arrivant à la demeure du juif, on trouva Tobie Crackit et M. Chitling en train de faire leur quinzième partie de cartes, que M. Chitling perdit, comme on peut le penser, avec sa quinzième et dernière pièce de six pence, au grand amusement de ses jeunes amis. M. Crackit, probablement un peu honteux d'être surpris à s'humaniser avec un individu si au-dessous de lui pour la position et les facultés intellectuelles, bâilla, demanda des nouvelles de M. Sikes, et mit son chapeau pour s'en aller.
«Il n'est venu personne, Tobie? demanda le juif.
- Pas une âme, répondit M. Crackit en relevant son collet; il y avait de quoi s'ennuyer à périr. Vous devriez me faire un beau cadeau, Fagin, pour me récompenser de garder la maison si longtemps. Je suis gros comme un juré, et j'aurais été dormir sur les deux oreilles, si je n'avais pas eu la bonté de rester pour distraire ce jeune novice. Je crève d'ennui, ma parole d'honneur.»
En même temps, M. Tobie Crackit, après toutes ces jérémiades, ramassa les enjeux, mit son gain dans la poche de son gilet d'un air dédaigneux, comme si cette menue monnaie était indigne d'un homme de son rang, et sortit avec une démarche si élégante et si distinguée, que M. Chitling, après avoir contemplé avec admiration ses jambes et ses bottes, jusqu'à ce qu'il les eût perdues de vue, déclara à la compagnie qu'il trouvait que ce n'était pas cher de faire sa connaissance à raison de quinze pièces de six pence l'entrevue, et qu'il ne se souciait pas plus de ce qu'il avait perdu que d'une chiquenaude.
«Quel drôle de corps vous faites, Tom! dit maître Bates, que cette déclaration amusait beaucoup.
- Pas du tout, répondit M. Chitling; n'est-ce pas, Fagin?
- Vous êtes un charmant garçon, mon cher, dit le juif en lui frappant doucement sur l'épaule et en clignant de l'oeil à ses autres élèves.
- Et M. Crackit est une fameuse lame, n'est-ce pas, Fagin? demanda
Tom.
- Sans doute, mon cher, répondit le juif.
- Et c'est une belle affaire que d'avoir fait sa connaissance, n'est-ce pas, Fagin? poursuivit Tom.
- C'est évident, répondit le juif; laissez-les dire. Ne voyez-vous pas qu'ils sont jaloux de ce qu'il ne se familiarise pas avec eux comme avec vous?
- Ah! dit Tom d'un air triomphant, voilà ce que c'est. Il m'a nettoyé, par exemple; mais je puis aller réparer mes pertes quand je voudrai, n'est-ce pas, Fagin?
- Sans doute, dit le juif, et le plus tôt sera le mieux, Tom.
Je vous conseille d'y aller tout de suite et vivement. Matois, Charlot, vous devriez déjà être en campagne; il est près de dix heures, et vous n'avez encore rien fait.»
Les jeunes garçons obéirent aussitôt, firent un signe de tête à Nancy, mirent leurs chapeaux et sortirent, non sans dépenser en route beaucoup d'esprit aux dépens de M. Chitling. Il n'y avait pourtant rien d'extraordinaire dans sa conduite. Combien de jeunes messieurs du bon ton payent plus cher que M. Chitling pour se faire voir en bonne société, et combien d'élégants, qui forment cette bonne société, établissent leur réputation tout à fait sur le même pied que le fringant Tobie Crackit!
- Maintenant, Nancy, dit le juif dès qu'ils furent sortis, je vais vous compter la somme. Voici la clef d'un petit coffre où je serre le peu que me rapportent les jeunes gens; je ne mets jamais mon argent sous clef, car je n'en ai pas, ma chère; ah! ah! je voudrais bien en avoir à mettre sous clef. C'est un pauvre métier, Nancy, et bien ingrat; mais j'aime à voir cette jeunesse autour de moi, et je passe par-dessus tout ça… Chut! dit-il en cachant vivement la clef dans son sein; qu'est-ce? Écoutez!»
La jeune fille, qui était assise devant la table, les bras croisés, ne parut nullement s'occuper de l'arrivée d'un nouveau venu, ni s'inquiéter de savoir qui ce pouvait être, jusqu'à ce que le son d'une voix d'homme frappât ses oreilles. À l'instant elle ôta son chapeau et son châle avec la rapidité de l'éclair, et les jeta sur la table. Quand le juif se retourna, elle se plaignit de la chaleur, d'un air de nonchalance qui contrastait singulièrement avec l'extrême promptitude du geste qu'elle venait de faire, et qui avait échappé à Fagin.
«Bah! dit tout bas le juif, comme s'il était contrarié d'être dérangé, c'est l'homme que j'attendais plus tôt… Il descend l'escalier; pas un mot de l'argent tant qu'il sera là, Nancy. Il ne restera pas longtemps: pas plus de dix minutes, ma chère.»
Le juif mit son doigt décharné sur ses lèvres et s'en alla vers la porte, la chandelle à la main, tandis qu'on entendait les pas d'un homme sur l'escalier; le visiteur entra rapidement dans la chambre, et se trouva près de la jeune fille avant d'avoir remarqué sa présence.
C'était Monks.
«C'est une de mes élèves, dit le juif en voyant que Monks reculait à la vue d'une figure étrangère. Ne bougez pas, Nancy.»
Celle-ci se rapprocha de la table, regarda Monks d'un air insouciant et détourna les yeux; mais quand il se tourna vers le juif, elle lui lança un autre regard si perçant, si résolu, que, si un témoin eût pu voir ce changement de physionomie, il eût eu de la peine à croire que les deux regards vinssent de la même personne.
«Vous avez des nouvelles? demanda le juif.
- Importantes, répondit Monks.
- Et… et bonnes? demanda le juif en hésitant, comme s'il craignait de contrarier son interlocuteur par trop de vivacité.
- Pas mauvaises, répondit Monks en souriant; j'ai bien manoeuvré, cette fois… Je voudrais vous dire deux mots.»
La jeune fille se tenait contre la table et n'avait pas du tout l'air de vouloir quitter la chambre, quoiqu'elle vit bien que Monks la montrait du doigt au juif. Celui-ci, craignant peut-être qu'elle ne vînt à réclamer son argent, s'il cherchait à se débarrasser d'elle, fit signe à Monks de monter l'escalier et sortit avec lui. Nancy put entendre l'homme dire en montant les degrés:
«N'allons pas au moins dans cet infernal trou où vous m'avez déjà mené.»
Le juif se mit à rire, répondit quelques mots que la jeune fille ne put entendre, et, au craquement des marches dans l'escalier, elle comprit qu'il conduisait son compagnon au second étage.
Avant que le bruit de leurs pas eût cessé de se faire entendre, la jeune fille avait ôté ses souliers, ramené sa robe sur sa tête et, s'y cachant les bras, se tenait derrière la porte, écoutant avec une curiosité qui ne lui permettait pas même de respirer. Au moment où le bruit cessa, elle se glissa hors de la chambre, gravit l'escalier sans bruit, avec une incroyable légèreté, et disparut dans l'obscurité.
La chambre resta déserte pendant un quart d'heure environ; la jeune fille redescendit du même pas aérien, et presque au même instant, on entendit descendre aussi les deux hommes; Monks regagna aussitôt la rue, et le juif remonta pour chercher l'argent. Quand il rentra, Nancy mettait son châle et son chapeau et se préparait à sortir.
«Dieu! Nancy, s'écria le juif en reculant d'un pas après avoir posé la chandelle sur la table, que vous êtes pâle!
- Pâle? répéta-t-elle en mettant ses mains au-dessus de ses yeux comme pour regarder fixement le juif.
- Affreusement pâle, dit Fagin. Qu'est-ce que vous avez donc fait là, toute seule?
- Rien, que je sache, répondit-elle négligemment; c'est peut-être d'être restée immobile à cette place pendant si longtemps. Allons, voyons! que je m'en aille: ça n'est pas dommage.»
Le juif lui compta la somme, en poussant un soupir à chaque pièce d'argent qu'il lui mettait dans la main, et ils se séparèrent après avoir échangé le bonsoir.
Quand Nancy fut dans la rue, elle s'assit sur le pas d'une porte et parut pendant quelques instants complètement égarée et incapable de poursuivre sa route. Tout à coup elle se leva, et, s'élançant dans une direction tout opposée à celle du logement de Sikes, elle hâta le pas et finit par courir à toutes jambes; épuisée de fatigue, elle s'arrêta pour reprendre haleine; puis, comme si elle rentrait tout à coup en elle-même et déplorait l'impuissance où elle était de faire quelque chose qui la préoccupait, elle se tordit les mains et fondit en larmes.
Les larmes la soulagèrent peut-être, ou bien elle se résigna en sentant combien sa situation était désespérée; elle revint sur ses pas, se mit à courir presque aussi vite dans la direction opposée, soit pour rattraper le temps perdu, soit pour faire trêve aux pensées qui l'obsédaient, et atteignit bientôt la demeure où le brigand l'attendait.
Si son extérieur trahissait quelque agitation, M. Sikes n'en fit pas la remarque en la voyant; il lui demanda seulement si elle avait rapporté l'argent, et, sur sa réponse affirmative, il poussa un certain grognement de satisfaction, laissa tomber sa tête sur l'oreiller et continua son somme, que l'arrivée de Nancy avait interrompu.
Heureusement pour elle, Sikes, une fois en possession de l'argent, employa toute la journée du lendemain à boire et à manger, ce qui contribua singulièrement à lui adoucir le caractère; aussi n'eut- il ni le temps ni l'envie de faire la moindre remarque sur le trouble et la distraction de sa compagne. Nancy, pourtant, avait l'air inquiet et agité d'une personne qui va risquer un de ces coups hardis et périlleux auxquels on ne se résout qu'après une lutte violente. Le juif, avec son oeil de lynx, aurait facilement reconnu ces symptômes et s'en serait alarmé; mais Sikes n'était pas un finaud comme lui, et il ne montra d'autres soupçons que ceux qui tenaient à sa rude et grossière méfiance avec tout le monde. Il était d'ailleurs, contre son ordinaire, de bonne humeur ce jour-là, comme nous l'avons dit; il ne vit donc rien de singulier dans ses manières et s'occupa si peu de Nancy, que le trouble de celle-ci eût pu être mille fois plus visible sans éveiller son attention.
À mesure que le jour baissait, l'agitation de Nancy augmentait; quand la nuit fut venue, elle s'assit, attendant que le brigand aviné se fût endormi; ses joues étaient si pâles, son oeil si ardent, que Sikes lui-même s'en étonna.
Sikes, affaibli par la fièvre, était étendu dans son lit et buvait son grog pour se calmer; c'était la troisième ou quatrième fois qu'il tendait son verre à Nancy, quand il fut frappé du changement qui s'était opéré en elle.
«Le diable m'emporte, dit-il en se soulevant sur son bras pour regarder en face la jeune fille, on dirait un revenant. Qu'as-tu?
- Ce que j'ai? répondit-elle. Rien. Pourquoi me regardes-tu comme ça?
- Qu'est-ce que c'est que ces bêtises-là? fit Sikes en la secouant rudement par le bras. Hein? qu'est-ce que ça veut dire? À quoi penses-tu? Allons! Allons!
- À bien des choses, Guillaume, répondit la jeune fille toute frissonnante et se cachant le visage dans ses mains. Mais bah! qu'est-ce que ça fait?»
Ces mots furent prononcés d'un ton de gaieté feinte qui produisit sur Sikes une impression plus profonde que ne l'avaient fait les traits décomposés de la jeune fille.
«Écoute un peu, dit Sikes; si tu n'as pas la fièvre, il se passe quelque chose de drôle dans l'air; oui, quelque chose de mauvais. Tu n'irais pas par hasard…? Ah bien oui! n'y a pas de danger que tu fasses ça.
- Que je fasse quoi?
- Non, non, dit Sikes en la regardant fixement et en se partant à lui-même. N'y a pas de fille qui ait le coeur plus solide, ou il y a déjà trois mois que je lui aurais coupé le sifflet. C'est la fièvre qui la tient! voilà la chose.»
Cette idée qu'elle avait la fièvre le rassura, et il avala d'un seul trait son verre; puis, avec force jurons, il demanda sa médecine. La jeune fille s'élança avec promptitude et versa, en se détournant, la potion dans une tasse dont elle lui fit vider elle- même le contenu.
«Maintenant, dit le voleur, viens t'asseoir là, à côté de moi, et fais-moi une autre mine que ça, ou je t'arrangerai de façon que tu auras de la peine à te reconnaître dans la glace.»
Nancy obéit. Sikes lui serra la main dans la sienne et retomba sur son oreiller, les yeux fixés sur elle. Il les ferma, les rouvrit, les referma et les rouvrit de nouveau. Le brigand se retournait mal à l'aise; Il sommeillait deux ou trois minutes et s'éveillait avec un regard de terreur; puis il resta les yeux fixes, et, encore sur son séant, il tomba tout à coup dans un lourd et profond sommeil. Sa main lâcha celle de Nancy, son bras retomba languissamment; il avait l'air d'un homme tombé dans une profonde catalepsie.
«Le laudanum a enfin produit son effet, murmura la jeune fille en quittant le chevet du lit. Peut-être est-il déjà trop tard.»
Elle mit en toute hâte son chapeau et son châle, non sans jeter de temps en temps un regard de crainte autour d'elle. En dépit de la liqueur soporifique, elle semblait s'attendre à tous moments à sentir sur son épaule la lourde main de Sikes. Enfin, elle se baissa doucement sur le lit, embrassa le voleur et, ouvrant sans bruit la porte de la chambre qu'elle referma avec la même précaution, elle sortit de la maison en courant.
Un veilleur de nuit criait neuf heures et demie au bout d'un sombre passage qu'elle avait à traverser pour gagner la grand'rue.
«La demie est-elle sonnée depuis longtemps? demanda la jeune fille.
- L'heure va sonner dans un quart d'heure, dit l'homme en levant sa lanterne sur le visage de Nancy.
- Et il me faut au moins une heure pour y arriver,» murmura Nancy en disparaissant avec la rapidité de l'éclair.
On fermait déjà les boutiques dans les petites rues qu'elle suivait pour se rendre de Spitalfields dans le West-End. L'horloge, en sonnant dix heures, accrut son impatience. Elle glissait sur le trottoir, coudoyant les passants de droite et de gauche, se heurtant contre la tête des chevaux, et traversait, sans s'inquiéter, des rues encombrées où une foule de gens attendaient avec impatience le moment de traverser comme elle.
«C'est une folle!» disait-on en se retournant pour la regarder courir sur la chaussée.
Quand elle fut arrivée dans le beau quartier de la ville, les rues étaient en comparaison plus désertes, et sa course rapide sembla exciter plus de curiosité parmi les flâneurs au milieu desquels elle passait. Quelques-uns hâtaient le pas pour voir où elle se rendait si vite; d'autres, qui avaient pris l'avance sur elle, se retournaient pour la regarder, étonnés de la voir marcher toujours aussi vite; mais ils s'éloignaient l'un après l'autre. Quand elle eut atteint le lieu de sa destination, elle se trouvait tout à fait seule.
Elle s'arrêta devant un hôtel situé dans une de ces rues paisibles et bien habitées qui avoisinent Hyde-Park. Au moment où la brillante clarté du gaz qui éclairait la porte lui fit reconnaître la maison, onze heures sonnaient. Elle avait ralenti son pas un peu auparavant, d'un air irrésolu et ne sachant trop si elle devait avancer; mais l'heure la décida et elle s'arrêta dans le vestibule. La loge du concierge était vide; elle regarda autour d'elle avec incertitude et se dirigea du côté de l'escalier.
«Eh bien! jeune fille, dit une femme de chambre à la mise coquette, ouvrant une porte derrière elle et la regardant, qui demandez-vous?
- Une dame qui reste dans la maison.
- Une dame! répliqua l'autre d'un air dédaigneux. Quelle dame, s'il vous plaît?
- Mlle Maylie,» dit Nancy.
La domestique qui, pendant ce temps, l'avait toisée des pieds à la tête, ne répondit que par un regard de vertueux dédain; elle appela un laquais pour lui répondre. Nancy fit à celui-ci la même question.
«Qui dois-je annoncer? demanda le laquais.
- Mon nom est inutile.
- Ni le motif qui vous amène?
- Non plus. Il faut que je voie cette dame.
- Allons, dit le domestique en la poussant vers la porte, finissons-en; décampez, s'il vous plaît.
- En ce cas, il faudra que vous me portiez dehors, dit la jeune fille avec colère, et ce sera une besogne dont deux d'entre vous ne viendraient pas à bout, je vous en réponds. N'y a-t-il personne ici, dit-elle en regardant autour d'elle, qui veuille consentir à faire cette commission pour une pauvre malheureuse comme moi?»
Cet appel produisit de l'effet sur un bon gros cuisinier qui, au milieu de quelques autres domestiques, regardait ce qui se passait; il s'avança pour s'interposer.
«Faites sa commission, Joseph, voyons, dit-il.
- À quoi bon? répliqua l'autre. Ne croyez-vous pas que mademoiselle va recevoir une créature comme ça, hein?»
Cette allusion à la moralité douteuse de Nancy fit pousser à quatre servantes, témoins de la scène, des exclamations de pudeur révoltée.
«Une créature comme ça, disaient-elles, mais c'est la honte de notre sexe; ça n'est bon qu'à être jeté sans pitié au chenil.
- Faites de moi ce que vous voudrez, dit la jeune fille en se retournant vers les domestiques, mais rendez-moi d'abord le service que je vous demande. Pour l'amour de Dieu, faites-le!
Le sensible cuisinier joignit ses instances à celles de Nancy, et le laquais qui avait paru le premier consentit à faire la commission.
«Que dirai-je? fit-il, un pied sur la première marche de l'escalier.
- Vous direz qu'une jeune fille demande instamment à parler à Mlle Maylie en particulier, dit Nancy; que si mademoiselle consent à entendre seulement un seul mot de ce qu'on a à lui dire, elle pourra après écouter le reste ou faire jeter la jeune fille à la porte comme une menteuse.
- Diable! dit le laquais, comme vous y allez!»
- Montez toujours, dit la jeune fille avec fermeté, que je sache la réponse.»
Le domestique monta rapidement l'escalier, et Nancy attendit, toute pâle et respirant à peine. Elle écouta, les lèvres tremblantes et d'un air de profond mépris, les propos outrageants des chastes servantes qui ne se gênaient pas dans leurs discours, surtout quand le domestique revint annoncer qu'elle pouvait monter.
«Ce n'est pas la peine d'être une honnête femme en ce monde, dit la première servante.
- Il parait que le cuivre vaut mieux que l'or qui a passé au feu.» dit la seconde.
La troisième se contenta de dire: «Ce que c'est que les grandes dames!» Et la quatrième fit entendre un «fi donc!» répété à l'unisson par le choeur des chastes Dianes, qui gardèrent ensuite le silence.
Sans s'occuper de tout cela, Nancy, le coeur plein de choses plus sérieuses, suivit toute tremblante le domestique, qui l'introduisit dans une petite antichambre éclairée par une lampe suspendue au plafond; et là, s'étant retiré, il la laissa seule.