Oliver Twist — CHAPITRE L. Poursuite et évasion.
CHAPITRE L.
Poursuite et évasion.
Au bord de la Tamise, près de l'église de Rotherhithe, à l'endroit où le fleuve est bordé des masures les plus délabrées et où les vaisseaux sont le plus noircis par la poussière de la houille et par la fumée qui s'échappe des toits abaissés des maisons, se trouve à l'heure qu'il est la plus sale, la plus étrange, la plus extraordinaire des nombreuses localités que recèle la ville de Londres, complètement inconnue, même de nom, au plus grand nombre des habitants de la capitale.
Pour arriver dans cet endroit, le visiteur est obligé de parcourir un dédale de rues étroites et fangeuses, où est entassée la population la plus misérable et la plus grossière des bords du fleuve, et où l'on ne vend que les objets nécessaires à la classe indigente.
Les vivres les moins chers et les plus grossiers sont entassés dans les boutiques; les vêtements les plus communs sont suspendus à la porte du brocanteur ou accrochés aux fenêtres. Coudoyé par des ouvriers sans ouvrage du plus bas étage, des porteurs de lest et de charbon, des femmes effrontées, des enfants en guenilles, enfin par le rebut de la population voisine du fleuve, le visiteur ne se fraye un chemin qu'avec peine, rebuté par le spectacle hideux et l'odeur infecte des allées étroites qui se détachent à droite et à gauche de la rue principale, et assourdi par le bruit des chariots lourdement chargés. Arrivé enfin dans des rues plus reculées et moins fréquentées que celles qu'il a traversées jusqu'ici, il s'avance entre des rangées de maisons dont les façades chancelantes surplombent sur le trottoir, des murs lézardés qui semblent prêts à s'écrouler, des cheminées en ruines qui hésitent à tomber tout à fait, des fenêtres garnies de barres de fer rongées par la rouille et par le temps, enfin tout ce qu'on peut imaginer de plus triste et de plus dégradé.
C'est dans cet affreux quartier, au delà de Dockhead, dans le faubourg de Southtwark, que se trouve l'île de Jacob, entourée d'un fossé fangeux, profond de six ou huit pieds, et large de quinze ou vingt à la marée haute, qu'on appelait jadis _Mill-Pond _et qui est connu maintenant sous le nom de Folly-Ditch. Ce fossé aboutit à la Tamise et peut toujours être rempli d'eau en ouvrant les écluses de Lead-Mills, d'où lui venait son ancien nom. Alors un étranger placé sur un des ponts de bois qui sont jetés sur le fossé à Mill-Lane, pourrait voir les habitants des maisons qui le bordent de chaque côté puiser l'eau dans des baquets, des seaux, des ustensiles de tout genre, qui descendent des portes ou des fenêtres; et, s'il porte ses regards sur les maisons elles-mêmes, son étonnement redoublera à la vue du spectacle étalé devant lui; des galeries de bois vermoulus s'étendant derrière une demi-douzaine de maisons et percées de trous à travers desquels on peut voir l'eau bourbeuse qui coule au-dessous; des fenêtres faites de pièces et de morceaux, laissant passer des perches à sécher le linge (comme s'il y avait du linge dans ces parages); des chambres si étroites, si resserrées et si sales, que l'air s'y corrompt en y entrant; des constructions en bois qui penchent sur le fossé et qui menacent d'y tomber pour imiter les autres, qui ont déjà pris ce parti; des murs noircis, des fondations dégradées; enfin tout ce que la pauvreté a de plus repoussant: tels sont les objets qui ornent les bords de Folly- Ditch.
Dans l'île de Jacob, les magasins sont vides et n'ont plus de toits; les murs s'écroulent de toute part, les fenêtres ne sont plus des fenêtres, les cheminées sont noires, mais il n'en sort plus de fumée. Il y a trente ou quarante ans, c'était un quartier assez commerçant, maintenant ce n'est plus qu'un désert; les maisons n'appartiennent à personne et servent de retraite à ceux qui ont le courage d'y vivre et d'y mourir. Pour chercher un refuge dans l'île de Jacob, il faut avoir de puissantes raisons de se cacher ou être réduit au plus affreux dénûment.
Dans une de ces maisons en ruine, dont les portes et les fenêtres étaient solidement barricadées, et qui donnait par derrière sur le fossé, comme nous venons de le décrire, étaient réunis trois hommes qui tantôt échangeaient entre eux des regards inquiets, comme s'ils étaient dans l'attente de quelque grave événement, et tantôt restaient immobiles et silencieux: c'étaient Tobie Crackit, M. Chitling et un voleur âgé de cinquante ans au moins, qui avait eu le nez brisé dans quelque ancienne rixe, et dont le visage était défiguré par une grande balafre, reçue probablement dans les mêmes circonstances: cet individu était un déporté en rupture de banc et se nommait Kags.
«Quand vous avez déguerpi de nos anciens domiciles, parce que ça chauffait, vous auriez bien dû chercher quelque autre tanière, dit Tobie en s'adressant à M. Chitling, au lieu de venir ici, mon bel ami.
- Et qui est-ce qui vous en empêchait, nigaud que vous êtes? dit
Kags.
- Je m'attendais à être mieux reçu, répondit M. Chitling d'un air pensif.
- Voyez-vous, jeune homme, dit Tobie, quand on se donne la peine de vivre à l'écart comme je le fais, et d'avoir un chez-soi où personne ne met le nez, il est peu récréatif de recevoir la visite d'un jeune monsieur dans votre position, quelque agrément qu'on puisse avoir à faire avec vous une partie de cartes.
- Surtout, ajouta M. Kags, quand celui qui vit ainsi loin du monde, a avec lui un ami, arrivé de l'étranger à l'improviste, et trop modeste pour mettre sa carte chez les magistrats à son retour.»
Il y eut un court moment de silence, après quoi Tobie Crackit, sentant l'impossibilité de soutenir la conversation sur le ton plaisant, se tourna vers Chitling et dit:
«Quand Fagin a-t-il été pris?
- Juste au moment du dîner, à deux heures de l'après-midi: Charlot et moi, nous avons eu la chance de nous échapper par une cheminée; quant à Bolter, il avait retourné le cuvier et s'était blotti dessous; mais ses longues échasses l'ont fait découvrir, et il a été pincé comme le juif.
- Et Betsy?
- Pauvre Betsy! dit Chitling qui perdait de plus en plus contenance; elle est allée voir le cadavre et est sortie comme une folle en criant et en se frappant la tête contre les murailles, de sorte qu'on lui a mis la camisole de force, et qu'on l'a conduite à l'hôpital, où elle est à l'heure qu'il est.
- Qu'est devenu le jeune Charlot Bates? demanda Kags.
- Il est à rôder quelque part aux environs, en attendant qu'il fasse nuit noire, mais il sera bientôt ici, répondit Chitling. Il n'y a pas moyen d'aller ailleurs, car aux Trois Boiteux on a arrêté tout le monde; c'est une souricière; il y a des mouchards au comptoir; je les ai vus de mes yeux, quand j'y suis allé.
- Voilà qui est diabolique, observa Tobie en se mordant les lèvres; il y en aura plus d'un qui y passera cette fois-ci.
- On tient les assises en ce moment, dit Kags; si on instruit l'affaire à la vapeur, si Bolter charge Fagin, comme il le fera sans doute, d'après ce qu'il a déjà dit, on peut avoir la preuve de la complicité du juif, et rendre la sentence vendredi; et, dans six jours d'ici, il dansera, morbleu!
- Si vous aviez entendu la foule crier après lui! dit Chitling; les agents de police ont été obligés de lutter comme des diables pour empêcher qu'on ne le mît en pièces; il y eut un moment où on le renversa, mais ils formèrent un cercle autour de lui et parvinrent à se frayer un passage, Si vous l'aviez vu, couvert de boue et de sang, jeter autour de lui des regards effarés et se cramponner aux agents de police comme si c'étaient ses meilleurs amis! je les vois encore, serrés de tous côtés par la foule, et l'entraînant au milieu d'eux. Il y avait là des gens qui n'auraient pas mieux demandé que de le déchirer à belles dents; je le vois encore la barbe et les cheveux pleins de sang; j'entends les cris affreux que poussaient les femmes, en jurant qu'elles lui arracheraient le coeur.»
Chitling, frappé d'horreur au souvenir de cette scène, mit ses mains sur ses oreilles, et, les yeux fermés, arpenta la chambre en long et en large, comme un homme qui a perdu le sens.
Tandis qu'il se livrait à cet exercice et que les deux autres restaient silencieux, les yeux fixés sur le plancher, un bruit étrange se fit entendre dans l'escalier, et le chien de Sikes s'élança dans la chambre.
Ils coururent à la fenêtre, descendirent l'escalier, regardèrent dans la rue; le chien avait pénétré dans la maison par une fenêtre ouverte, il ne fit aucun mouvement pour les suivre: son maître n'était pas avec lui.
«Qu'est-ce que ça signifie? dit Tobie, quand ils furent rentrés dans la chambre; il n'est pas possible qu'il vienne ici, je… je compte bien qu'il ne viendra pas.
- S'il avait dû venir, il serait venu avec le chien, dit Kags en se penchant pour examiner l'animal, qui était couché haletant sur le plancher. Tenez, donnez-lui un peu d'eau, il est tout fatigué d'avoir couru.
- Voyez! il n'en a pas laissé une goutte, ajouta Kags, après avoir regardé le chien un instant sans rien dire; il est couvert de boue, il boite; il faut qu'il ait fait une grande trotte.
- D'où peut-il venir ainsi? s'écria Tobie; il aura été sans doute aux autres gîtes, et, n'y trouvant que des inconnus, il sera venu ici comme il l'a déjà fait si souvent. Mais où a-t-il quitté son maître et pourquoi arrive-t-il seul?
- Il n'est pas possible qu'il se soit tué, dit Chitling, sans oser prononcer le nom de l'assassin. Qu'en pensez-vous?»
Tobie hocha la tête.
«S'il s'était tué, dit Kags, le chien aurait essayé de nous conduire près du corps de son maître. Non, je crois plutôt qu'il a trouvé le moyen de quitter le pays et qu'il aura abandonné son chien; il faut qu'il l'ait planté là de manière ou d'autre: sans cela, l'animal n'aurait pas l'air si tranquille.»
Cette supposition paraissant la plus probable fut adoptée sans contestation: le chien, se glissant sous une chaise, s'y établit commodément pour dormir, et personne ne fit plus attention à lui.
La nuit était venue; on ferma les volets et l'on alluma une chandelle que l'on mit sur la table. Les terribles événements qui s'étaient succédé depuis deux jours avaient fait sur nos trois individus une profonde impression, accrue encore par le danger et l'incertitude de leur propre position. Ils s'assirent tout près les uns des autres, tressaillant au moindre bruit; ils parlaient peu et à voix basse, et, à les voir ainsi muets et terrifiés, on eût cru que le cadavre de la femme assassinée gisait dans la pièce voisine.
Ils étaient depuis quelque temps dans cette attitude, quand tout à coup on frappa à la porte de la rue à coups précipités.
«C'est le jeune Charlot,» dit Kags en regardant avec colère autour de lui pour se donner du courage.
On frappa de nouveau… Ce n'était pas Charlot… il ne frappait jamais ainsi.
Crackit alla à la fenêtre, se pencha pour regarder et fit un bond en arrière; il n'y avait plus besoin de demander qui était là: le visage pâle de Crackit le disait assez. Au même instant, le chien se remit sur ses pattes et courut vers la porte en grondant.
«Il faut lui ouvrir, dit Tobie en prenant la chandelle.
- Le faut-il absolument? demanda l'autre d'une voix étouffée.
- Oui, il faut le faire entrer.
- Ne nous laissez pas dans l'obscurité,» dit Kags en prenant une chandelle sur la cheminée et en l'allumant d'une main si tremblante que l'on frappa encore deux fois avant qu'il eût fini.
Crackit descendit ouvrir et rentra bientôt, suivi d'un homme dont la figure était presque entièrement cachée par un mouchoir. Il le dénoua lestement et laissa voir un visage livide, des yeux enfoncés, des joues caves, une barbe de trois jours: ce n'était plus que l'ombre de Sikes.
Il posa la main sur le dos d'une chaise qui se trouvait au milieu de la chambre, mais il tressaillit au moment de s'asseoir; il eut l'air de regarder par-dessus son épaule et tira la chaise près du mur… aussi près que possible… puis s'assit.
Pas une parole n'avait été échangée; il promenait silencieusement ses regards sur les trois autres, qui se détournaient avec effroi chaque fois qu'ils rencontraient son oeil. Lorsque d'une voix sourde il rompit le silence, tous trois tressaillirent: ils n'avaient jamais entendu une voix pareille.
«Comment ce chien est-il venu ici? demanda-t-il.
- Seul, il y a trois heures.
- Le journal de soir dit que Fagin est arrêté; est-ce vrai ou faux?
- Parfaitement vrai.»
Nouveau silence.
«Que le diable vous emporte tous! dit Sikes en passant sa main sur son front. N'avez-vous rien à me dire?»
Ils se regardèrent avec embarras, et personne ne répondit.
«Vous qui êtes ici chez vous, dit Sikes en s'adressant à Crackit, avez-vous l'intention de me livrer ou de me donner un asile pour laisser passer l'orage?
- Vous pouvez rester ici si vous vous y trouvez en sûreté, répondit Crackit après quelque hésitation.
Sikes dirigea lentement ses regards vers le mur auquel il était adossé.
Essayant plutôt de tourner la tête qu'il ne la tournait réellement, il dit: «Le corps… est-il… enterré…?»
Ils firent signe que non.
«Pourquoi ne l'a-t-on pas enterré? dit l'homme en regardant de nouveau derrière lui. Pourquoi garder de ces vilaines choses-là en vue?… Qui est-ce qui frappe ainsi?»
Crackit sortit en faisant un geste qui indiquait qu'il n'y avait rien à craindre; il rentra presque aussitôt suivit de Charlot Bates. Sikes était assis en face de la porte, de sorte que sa figure fut la première qui frappa les yeux du nouveau venu.
«Tobie! dit Charlot en reculant d'horreur, pourquoi ne m'avoir pas dit cela en bas?»
Il y avait eu quelque chose de si sinistre dans l'accueil que lui avaient fait les trois premiers interlocuteurs, que l'assassin voulut se rendre favorable le nouveau venu, et fit mine de lui tendre la main.
«Laissez-moi passer dans une autre chambre, dit le jeune garçon en reculant encore.
- Ah ça! Charlot, dit Sikes en se rapprochant de lui, est-ce que… tu ne me reconnais pas?
- N'avancez pas, répondit le jeune homme en regardant l'assassin avec horreur. N'avancez pas, monstre que vous êtes.»
L'homme s'arrêta, et leurs yeux se rencontrèrent; mais bientôt l'assassin ne put soutenir ce regard et baissa les yeux.
«Soyez témoins tous trois, s'écria Charlot en brandissant son poing serré, et en s'animant de plus en plus, soyez témoins tous trois… que je n'ai pas peur de lui… Si l'on vient le chercher ici, je le dénoncerai; oui, je le dénoncerai. Faites bien attention à ce que je dis là: il peut me tuer, s'il le veut ou s'il l'ose; mais, si je suis là quand la police viendra, je le livrerai… Je le livrerai, quand il devrait être brûlé à petit feu. Au meurtre! au secours! S'il y a parmi nous quelqu'un qui ait du coeur, qu'il me seconde. À l'assassin! au secours! mort à l'assassin!»
En poussant ces cris et en les accompagnant de gestes violents, Charlot se jeta, à lui tout seul, sur le robuste Sikes, d'une manière si imprévue et en même temps si énergique, qu'il le fit tomber lourdement à terre.
Les trois spectateurs furent stupéfaits. Ils n'intervinrent pas dans la lutte. Charlot et Sikes roulèrent ensemble sur le plancher, sans que le premier se laissât émouvoir des coups qui pleuvaient sur lui; il se cramponnait de plus en plus aux vêtements du meurtrier, tâchait de le prendre à la gorge, et ne cessait de crier au secours de toute la force de ses poumons.
La lutte était cependant trop inégale pour se prolonger longtemps. Sikes avait terrassé son jeune adversaire et allait l'écraser sous ses pieds, quand Crackit vint le tirer par le bras d'un air épouvanté et lui montra du doigt la fenêtre. Des lumières brillaient dans la rue; on entendait des cris confus, des conversations animées, le bruit des pas précipités de la foule, qui se pressait sur le pont de bois le plus proche. Il y avait sans doute un cavalier, car on entendait les sabots d'un cheval résonner sur le pavé. L'éclat des lumières s'accrut, le bruit des pas se rapprocha de plus en plus, puis on frappa vivement à la porte, et toute la multitude se mit à pousser des cris de fureur qui auraient fait trembler l'homme le plus intrépide.
«Au secours! hurlait le jeune garçon de toute sa force. Il est ici! il est ici! enfoncez la porte!
- Ouvrez, au nom du roi! disaient des voix du dehors; et les murmures et les cris de recommencer de plus belle.
- Enfoncez la porte! criait Charlot. Je vous dis qu'on ne l'ouvrira pas; courez droit à la chambre où vous voyez de la lumière. Enfoncez la porte!»
Des coups violents et répétés ébranlèrent en effet la porte et les volets des fenêtres du rez-de-chaussée. Toute la foule poussa un hourra énergique, d'après lequel on put se faire une idée de la masse compacte qui entourait la maison.
«Ouvrez-moi une porte derrière laquelle je puisse enfermer à clef ce maudit braillard, dit Sikes furieux, courant çà et là et tirant le jeune garçon après lui aussi aisément qu'il eût fait d'un sac vide. Ouvrez-moi cette porte, vite…» Il y poussa Charlot, tira le verrou et tourna la clef dans la serrure. «La porte d'entrée est-elle bien fermée?
- À double tour et à la chaîne, répondit Crackit, qui, ainsi que ses deux compagnons, ne savait plus où donner de la tête.
- Les panneaux sont-ils solides?
- Doublés de tôle.
- Et les fenêtres?
- Les fenêtres aussi.
- Que la foudre vous écrase! s'écria le brigand en levant le châssis et en menaçant la foule; faites, faites, vous ne me tenez pas encore.»
Jamais oreilles mortelles n'entendirent un sabbat pareil à celui que fit alors cette multitude furieuse: les uns criaient à ceux qui étaient le plus près de mettre le feu à la maison; d'autres demandaient en trépignant aux agents de police de faire feu sur l'assassin. Nul ne montrait plus de fureur que l'individu à cheval; il mit pied à terre et, fendant la foule, il se fraya un passage jusque sous la fenêtre, et s'écria d'une voix qui dominait toutes les autres:
«Vingt guinées à qui apportera une échelle…»
Ceux qui l'entouraient répéteront ce cri, qui fut bientôt dans toutes les bouches; les uns demandaient des échelles; les autres des marteaux de forge; d'autres couraient çà et là avec des torches comme pour chercher ce que l'on demandait, puis revenaient sur leurs pas et se remettaient à crier. Ceux-ci s'épuisaient en malédictions, ceux-là se précipitaient en avant comme des furieux, et gênaient ainsi les efforts des travailleurs. Les plus hardis tâchaient de grimper le long du tuyau de décharge ou à l'aide des crevasses du mur. Cette foule ondulait dans l'obscurité, comme les blés agités par un vent violent, et de temps à autre, tous ensemble poussaient un cri de fureur.
«La marée, dit l'assassin, la marée était haute quand je suis venu; donnez-moi une corde, une longue corde; ils sont tous devant la maison; je puis me laisser glisser dans le fossé et m'évader par là… Donnez-moi une corde, ou je commettrai encore trois meurtres, et je me tuerai ensuite moi-même.»
Crackit et ses deux compagnons, saisis de terreur, lui indiquèrent l'endroit où il en trouverait une. Il saisit vivement la plus longue et la plus forte, et monta en courant au haut de la maison.
Toutes les fenêtres sur le derrière étaient murées depuis longtemps, sauf une petite lucarne dans la chambre où Charlot était enfermé, lucarne trop petite pour qu'il pût y passer la tête; mais, par cette ouverture, il n'avait pas cessé de crier à ceux du dehors de garder les derrières de la maison: de sorte que, lorsque l'assassin parut sur le toit, de grands cris annoncèrent sa présence à ceux qui se trouvaient par devant, et ils se mirent aussitôt à faire le tour, s'avançant à flots pressés.
L'assassin barricada la porte qui lui avait donné accès sur le toit, de manière qu'on ne pût l'ouvrir qu'à grand'peine, glissa jusqu'au bord de toit et regarda par-dessus la gouttière.
La marée s'était retirée et le fossé n'offrait plus qu'un lit fangeux.
La foule était restée silencieuse pendant quelques instants, épiant ses mouvements et se demandant ce qu'il voulait faire. Mais dès qu'elle entrevit son projet et comprit qu'il était impraticable, elle poussa un cri de haine et de triomphe bien plus fort que toutes les clameurs précédentes. Ceux qui étaient trop loin pour comprendre ce dont il s'agissait, répétaient pourtant ces cris, qui trouvaient sans cesse un nouvel écho. On eût dit que toute la population de Londres était venue maudire l'assassin.
Des milliers d'hommes venaient de la façade, tous enflammés de colère, et, à la lueur de quelques torches qui brillaient çà et là, on pouvait lire sur leurs visages la haine et la fureur. Les maisons situées de l'autre côté du fossé avaient été envahies par la foule, qui aussitôt levait ou brisait les châssis: on s'entassait à chaque fenêtre, tous les toits étaient encombrés de monde; les trois ponts de bois jetés sur le fossé pliaient sous le poids de la foule; chacun voulait voir l'assassin.
«On le tient maintenant, s'écria un homme sur le pont le plus rapproché; hourra!»
Les cris redoublèrent.
«Cinquante livres sterling! s'écria un vieux monsieur, à qui le prendra vivant; j'attendrai ici qu'on vienne réclamer la récompense.»
Nouveaux cris dans la foule…
En ce moment, le bruit se répandit qu'on était enfin parvenu à enfoncer la porte, et que celui qui, le premier, avait demandé une échelle, était monté dans la chambre.
Dès que cette nouvelle courut de bouche en bouche, la foule se dirigea vers la porte; les gens qui étaient aux fenêtres, voyant les autres rebrousser chemin, s'élancèrent dans la rue, et tous se ruèrent pêle-mêle devant la maison pour voir passer le meurtrier, quand il serait emmené par les agents de police. On se serrait à s'étouffer; les rues étroites étaient complètement obstruées. En ce moment, l'ardeur des uns à revenir en courant sur le devant de la maison, les efforts inutiles des autres pour se dégager de la foule, firent perdre de vue l'assassin, quoique chacun fût plus avide que jamais de voir opérer cette capture.
Intimidé par les cris furieux de la multitude, Sikes, qui ne voyait plus aucun moyen de s'évader, s'était accroupi sur le toit. Quand il s'aperçut de la nouvelle direction que prenait la foule, il se décida à profiter vite de l'occasion qui s'offrait, et se releva, résolu à faire un dernier effort pour sauver sa vie, en se jetant dans le fossé et en tâchant, au risque de se noyer dans la vase, de s'échapper à la faveur du désordre et de l'obscurité.
Stimulé par le bruit qu'il entendit dans la maison et qui annonçait qu'on en avait forcé l'entrée, il mit le pied contre une cheminée pour se donner plus de force, afin d'attacher solidement un des hauts de la corde au tuyau, et fit à l'autre bout un noeud coulant, à l'aide de ses dents et de ses mains. Ce fut l'affaire d'une seconde. Il allait pouvoir descendre jusqu'à quelques pieds du sol, et il tenait à sa main son couteau ouvert, pour couper la corde dès qu'il serait en bas.
Au moment où il passait sa tête dans la noeud coulant pour la fixer sous ses aisselles, et où le vieux monsieur, qui s'était cramponné à la balustrade du pont pour résister à la foule et garder sa position, élevait la voix pour dénoncer à ceux qui l'entouraient cette tentative d'évasion; en ce moment, disons- nous, l'assassin, regardant derrière lui, éleva ses bras au-dessus de sa tête avec terreur et poussa un cri qui n'était pas de ce monde.
«Encore ces yeux!» s'écria-t-il, il chancela, comme s'il était frappé de la foudre, perdit l'équilibre, et tomba pardessus le parapet; le noeud coulant était autour de son cou; la corde se tendit sous son poids comme celle d'un arc; avec la rapidité de la flèche qu'il décoche, le brigand fit une chute de trente-cinq pieds de haut. Il y eut une brusque secousse, un mouvement convulsif de tous les membres, et l'assassin resta pendu, tenant encore son couteau ouvert dans sa main crispée.
La vieille cheminée trembla du coup, mais résista bravement au choc. Le cadavre de Sikes se balançait devant la lucarne de la chambre où était enfermé Charlot, et celui-ci, écartant de la main ce corps qui gênait sa vue, criait au secours et demandait en grâce qu'on vînt le délivrer.
Un chien, qui ne s'était pas montré jusqu'alors, se mit à courir sur le bord du toit en poussant des cris plaintifs, et, prenant son élan, sauta sur les épaules du pendu; il manqua son coup, tomba dans le fossé, sur le dos, et se brisa la tête contre une pierre qui fit jaillir sa cervelle.
CHAPITRE LI. Plus d'un mystère s'éclaircit. - Proposition de mariage où il n'est question ni de dot ni d'épingles.
Deux jours après les événements racontés dans le précédent chapitre, Olivier se trouvait, à trois heures de l'après-midi, dans une berline de voyage et roulait rapidement vers sa ville natale. Avec lui se trouvaient Mme Maylie, Rose, Mme Bedwin et le bon docteur. M. Brownlow suivait dans une chaise de poste, en compagnie d'un personnage dont il n'avait pas dit le nom.
La conversation avait langui pendant le trajet, car Olivier était dans un état d'agitation qui l'empêchait de réunir ses idées et lui enlevait presque l'usage de la parole. Ceux qui l'accompagnaient étaient en proie à la même anxiété et ne parlaient pas davantage.
Il avait été, ainsi que les deux dames, mis au courant par M. Brownlow de la nature des aveux arrachés à Monks, et, bien qu'ils sussent que le but de leur voyage était d'achever l'oeuvre si bien commencée, il y avait encore dans toute cette affaire assez de mystère et d'obscurité pour les laisser dans une grande perplexité.
Leur ami dévoué avait soigneusement empêché, avec l'aide de M. Losberne, qu'ils n'apprissent rien des fatals événements qui venaient de s'accomplir. «Il n'y a pas de doute, disait M. Brownlow, qu'ils les connaîtront avant peu, mais le moment sera peut-être plus favorable qu'à présent: il ne saurait être pire.» Ils voyageaient donc en silence, l'esprit tout occupé du but qu'ils poursuivaient en commun, sans être disposés le moins du monde à s'entretenir du sujet qui absorbait leurs pensées.
Mais si Olivier était resté silencieux et plongé dans ses réflexions tant qu'il avait suivi une route qui lui était inconnue pour arriver à sa ville natale, avec quelle vivacité se réveillèrent en lui les souvenirs d'autrefois, et combien d'émotions lui firent battre le coeur, quand il se retrouva sur le chemin qu'il avait parcouru à pied dans son enfance, pauvre orphelin abandonné, sans un ami pour lui tendre la main, sans un toit pour abriter sa tête!
«Voyez, voyez, s'écria-t-il en serrant vivement la main de Rose et en mettant la tête à la portière; voici la barrière que j'ai escaladée, voici les haies le long desquelles je me glissai en rampant pour éviter d'être surpris et ramené de force chez le fabricant de cercueils; voici là-bas le sentier, à travers champs, qui mène à la vieille maison où j'ai passé mon enfance! Oh! Richard, Richard, mon cher ami d'autrefois, si seulement je pouvais te voir maintenant!…
- Vous le verrez bientôt, dit Rose en prenant les mains d'Olivier; vous lui direz que vous êtes heureux, que vous êtes devenu riche, et que votre plus grand bonheur est de venir le retrouver pour le rendre heureux aussi!…
- Oui, oui, dit Olivier; et puis nous l'emmènerons avec nous, nous le ferons habiller et instruire, et nous l'enverrons dans une paisible campagne où il deviendra grand et fort, n'est-ce pas?»
Rose fit signe que oui, car elle ne pouvait parler en voyant l'enfant sourire de bonheur à travers ses larmes.
«Vous serez douce et bonne pour lui comme vous l'êtes pour tout le monde, dit Olivier; les récits qu'il vous fera vous serreront le coeur, je le sais; mais qu'importe? tout cela sera bien loin et vous sourirez de plaisir, j'en suis sûr aussi, en songeant que vous avez changé son sort, comme vous l'avez déjà fait pour moi. Le pauvre Richard! il m'a si bien dit: «Dieu te bénisse!» alors que je me sauvais; moi aussi, ajouta Olivier, en éclatant en sanglots, je lui dirai: «Dieu te bénisse maintenant!» et je lui montrerai combien ses paroles d'adieu m'ont été au coeur!…»
Quand ils approchèrent de la ville et qu'ils se furent engagés dans ses rues étroites, ce ne fut pas chose facile que de modérer les transports de l'enfant; il revoyait la boutique de Sowerberry, l'entrepreneur de pompes funèbres, telle qu'elle était jadis, mais plus petite et moins imposante qu'elle ne l'était dans ses souvenirs; il retrouvait les magasins, les maisons qu'il avait si bien connus, et qui lui rappelaient à chaque instant quelque petit incident de sa vie d'enfant: la charrette de Gamfield, le ramoneur, toujours la même, arrêtée à la porte du cabaret; le dépôt de mendicité, cette affreuse prison de son enfance, avec ses étroites fenêtres donnant sur la rue; sur le seuil de la porte, le portier d'autrefois avec sa mine décharnée. En le voyant, Olivier ne put réprimer un sentiment de terreur, puis se mit à rire de sa sottise, puis à pleurer pour rire encore après; il revoyait cent figures de connaissance, tout enfin, comme s'il avait quitté ces lieux la veille, et que son bonheur récent ne fut qu'un songe délicieux.
Mais ce bonheur n'était point un songe; ils s'arrêtèrent à la porte du meilleur hôtel, devant lequel Olivier s'extasiait jadis, le prenant pour un somptueux palais, mais qui lui parut maintenant un peu déchu de sa grandeur et de son air imposant. M. Grimwig était là, prêt à recevoir nos voyageurs; il embrassa la jeune demoiselle et aussi la vieille dame, à leur descente de voiture, comme s'il était le grand-père de toute la société. Aimable et souriant, il n'offrit pas une seule fois «de manger sa tête», pas même quand il soutint à un vieux postillon qu'il connaissait mieux que lui le plus court chemin pour aller à Londres, bien qu'il n'eût fait ce trajet qu'une seule fois, et encore en dormant tout le temps. Le dîner était servi, les chambres étaient préparées, tout avait été disposé comme par enchantement pour les recevoir.
Néanmoins, dès que la première agitation fut passée, chacun redevint silencieux et préoccupé comme pendant le voyage. M. Brownlow ne vint pas les retrouver et se fit servir à dîner dans une chambre à part. Les deux autres messieurs allaient et venaient d'un air inquiet ou se parlaient à l'oreille. On vint avertir Mme Maylie, qui sortit de la chambre et revint au bout d'une heure avec les yeux rouges et gonflés. Toutes ces circonstances troublaient et alarmaient Rose et Olivier, qui n'étaient point dans le secret de ces nouvelles inquiétudes. Ils restaient silencieux et étonnés, ou, s'ils échangeaient quelques mots, c'était à voix basse, comme s'ils avaient peur d'entendre même le son de leur voix.
Enfin, à neuf heures, quand ils commençaient à croire qu'ils ne sauraient rien de plus ce jour-là, ils virent entrer M. Losberne et M. Grimwig, suivis de M. Brownlow et d'un individu dont la vue arracha presque à Olivier un cri de surprise, car on lui dit que c'était son frère, et c'était ce même homme qu'il avait rencontré un jour de marché à la porte d'une auberge, et qu'il avait aperçu avec Fagin regardant à travers la fenêtre de sa petite chambre. Cet homme lança à l'enfant étonné un regard plein de haine et s'assit près de la porte. M. Brownlow, tenant des papiers à la main, se dirigea vers la table près de laquelle étaient assis Rose et Olivier.
«J'ai à remplir une pénible tâche, dit-il; mais il faut que ces déclarations, qui ont été signées à Londres, en présence de témoins, soient reproduites ici en substance; j'aurais voulu vous épargner cette ignominie, mais il faut que nous les entendions de votre propre bouche: vous savez pourquoi.
- Continuer, dit en se détournant l'individu auquel M. Brownlow s'adressait. Dépêchons-nous; j'en ai déjà assez fait, ce me semble; n'allez pas me garder longtemps ici.
- Cet enfant, dit M. Brownlow en posant la main sur la tête d'Olivier, cet enfant est votre frère; c'est le fils illégitime de votre père, Edwin Leeford, auquel j'étais si attaché, et de la pauvre Agnès Fleming, qui mourut en lui donnant le jour.
- Oui, dit Monks en regardant de travers Olivier qui tremblait de tous ses membres, et dont on aurait pu entendre battre le coeur, voilà leur bâtard.
- Le mot dont vous vous servez, dit sévèrement M. Brownlow, est un reproche adressé à deux êtres que depuis longtemps la vaine censure du monde ne peut plus atteindre; c'est une insulte qui ne peut plus déshonorer âme qui vive, sinon vous qui vous en rendez coupable. Cet enfant est né dans cette ville?
- Au dépôt de mendicité, répondit Monks; du reste, vous avez là son histoire, ajouta-t-il avec impatience en montrant du doigt les papiers.
- Il faut que nous l'entendions de votre bouche, dit M. Brownlow en promenant ses regards sur les témoins de cette scène.
- Alors, écoutez-moi, répondit Monks; mon père étant tombé malade à Rome, comme vous le savez, ma mère, dont il était depuis longtemps séparé, partit de Paris pour aller le rejoindre et m'emmena avec elle: c'était sans doute pour s'assurer la fortune de mon père, car elle n'avait pas grande affection pour lui, ni lui pour elle; il ne nous reconnut pas, il avait déjà perdu connaissance et resta assoupi jusqu'au lendemain, jour de sa mort. Parmi ses papiers, il y en avait deux datés du jour où il était tombé malade et renfermés dans une lettre à votre adresse. Il avait écrit sur l'enveloppe qu'il ne fallait vous envoyer ces papiers qu'après sa mort. L'un était une lettre à cette fille, à Agnès, et l'autre un testament.
- Que disait-il dans cette lettre? demanda M. Brownlow.
- La lettre?… c'était une feuille de papier écrite dans tous les sens, une espèce de confession générale des torts qu'il se reprochait, et des prières au bon Dieu pour qu'il la prît sous sa protection; il l'avait trompée, à ce qu'il paraît, en lui disant que certaines circonstances mystérieuses, qu'il lui expliquerait plus tard, s'opposaient à son mariage immédiat avec elle; et alors elle avait été bon train, s'était fiée à lui, et beaucoup trop, car elle y avait perdu l'honneur, que personne ne pouvait plus lui rendre. Elle n'avait plus que quelques mois pour accoucher. Il lui disait tout ce qu'il avait l'intention de faire pour cacher sa honte s'il avait vécu; et il la conjurait, s'il venait à mourir, de ne pas maudire sa mémoire et de ne pas croire que les conséquences fatales de cette faute retomberaient sur elle ou sur son enfant, parce qu'il n'y avait que lui de coupable. Il lui rappelait le jour ou il lui avait donné un médaillon et une bague sur laquelle il avait fait graver le nom de baptême, laissant en blanc la place où il espérait un jour faire ajouter le nom de famille… Il la priait de garder cette bague, de la porter toujours sur son coeur, comme elle avait fait jusque-là, et il répétait plusieurs fois les mêmes mots, comme un homme qui a perdu la tête, et je crois bien que c'était vrai.
- Quant au testament…,» dit M. Brownlow en voyant Olivier pleurer à chaudes larmes.
Monks restait silencieux.
«Quant au testament, continua M. Brownlow à sa place, il était conçu dans le même esprit que la lettre. Il y parlait des chagrins que lui avait causés sa femme, des penchants coupables, des dispositions vicieuses qu'il avait reconnus en vous, son fils unique, qui aviez été nourri dans la haine de votre père. Il vous laissait, ainsi qu'à votre mère, une rente de huit cents livres sterling. Il faisait de sa fortune deux parts égales, l'une pour Agnès Fleming, et l'autre pour l'enfant auquel elle donnerait le jour. Si c'était une fille, la fortune lui revenait sans conditions; mais si c'était un fils, il était stipulé qu'à l'époque de sa majorité il ne devait avoir souillé son nom d'aucun acte public de déshonneur, de bassesse, de lâcheté ou de méchanceté; il voulait par là, disait-il, montrer à la mère la confiance qu'il avait en elle et la conviction profonde où il était que son enfant tiendrait d'elle un coeur noble et une nature élevée. S'il était trompé dans son attente, alors il voulait que la fortune vous revînt: car, dans le cas, mais dans le cas seulement où ses deux fils seraient également pervers, il vous reconnaissait un droit de priorité sur sa fortune, quoique vous n'en eussiez aucun sur son coeur, puisque dès votre enfance vous ne lui aviez jamais montré que de la froideur et de l'aversion.
- Ma mère, dit Monks en élevant la voix, fit ce que toute femme eût fait à sa place: elle brûla le testament; la lettre ne parvint pas à son adresse; ma mère la garda, ainsi que d'autres preuves, pour le cas où l'on essayerait de nier la faute de la jeune fille; elle instruisit de tout le père d'Agnès, avec toutes les circonstances aggravantes que lui dictait la haine violente dont elle était animée et dont je la remercie. Le père, au désespoir, se retira avec ses enfants au fond du pays de Galles, et changea de nom pour que ses amis ne pussent jamais connaître le lieu de sa retraite. Quelque temps après on le trouva mort dans son lit. Sa fille s'était enfuie secrètement quelques semaines auparavant; il avait parcouru à pied les villes et les villages d'alentour, la cherchant partout, et, persuadé qu'elle avait mis fin à ses jours pour cacher son déshonneur, il était revenu chez lui et était mort de chagrin le soir même.»
Il y eut ici un court moment de silence, jusqu'à ce que
M. Brownlow reprit le fil de la narration.
«Quelques années plus tard, dit-il, je reçus la visite de la mère d'Édouard Leeford, de cette homme ici présent… À dix-huit ans, il l'avait quittée, lui avait volé ses bijoux et son argent, s'était fait joueur, escroc, faussaire, et s'était sauvé à Londres où, depuis deux ans, il ne fréquentait que les êtres les plus dégradés. Elle était atteinte d'une incurable et douloureuse maladie, et désirait le revoir avant de mourir. Après de longues et inutiles recherches, on parvint enfin à le découvrir, et il partit avec elle pour la France.
- Elle y mourut, dit Monks, après de cruelles souffrances; à son lit de mort elle me révéla ses secrets et me légua la haine mortelle qu'elle avait vouée à Agnès et à son enfant. C'était une recommandation bien inutile, car il y avait déjà longtemps que j'avais hérité de cette haine. Elle ne croyait pas au suicide de la jeune fille; elle était persuadée qu'Agnès avait eu un fils et que ce fils était vivant. Je lui jurai que, si jamais je le rencontrais sur mon chemin, je le poursuivrais, je ne lui laisserais ni paix ni trêve, je m'acharnerais après lui avec une infatigable animosité, j'assouvirais sur lui ma haine et je foulerais aux pieds ce testament insultant, en traînant le fils de l'adultère dans la boue de l'infamie, dussé-je le conduire jusqu'au pied de la potence. Il s'est enfin trouvé sur mon chemin; j'avais bien commencé, et, sans les bavardages d'une coquine, je serais arrivé à mon but.
Tandis que le scélérat exhalait sa rage impuissante en murmurant d'affreuses imprécations, M. Brownlow, s'adressant aux témoins épouvantés de cette scène, leur expliqua comment le juif avait été le complice et le confident de cet homme; comment il avait reçu, pour faire tomber Olivier dans ses embûches, une somme considérable dont il devait restituer une partie dans le cas où l'enfant s'échapperait; comme enfin, à la suite d'une discussion à ce sujet, ils en étaient venus à s'assurer que c'était bien Olivier qui était à la campagne chez Mme Maylie.
«Que sont devenus la bague et le médaillon? dit M. Brownlow en s'adressant à Monks.
- Ils m'ont été vendus par l'homme et la femme dont je vous ai parlé. Ils les avaient volés à une vieille infirmière du dépôt qui les avait pris sur le cadavre d'Agnès, répondit Monks sans lever les yeux. Vous savez ce que j'en ai fait.»
M. Brownlow fit un signe à M. Grimwig, qui sortit aussitôt et rentra bientôt poussant, devant lui Mme Bumble et tirant après lui son infortuné mari.
«En croirai-je mes yeux? s'écria M. Bumble jouant sottement l'enthousiasme. N'est-ce point le petit Olivier?… Oh! Olivier, si vous saviez comme j'ai été en peine de vous!…
- Taisez-vous, imbécile! murmura Mme Bumble.
- C'est plus fort que moi, c'est plus fort que moi, madame Bumble, répliqua le chef du dépôt de mendicité; je ne puis pas m'empêcher, moi qui l'ai élevé paroissialement, de sentir quelque chose en le voyant ici, au milieu de dames et de messieurs d'une tournure si distinguée; j'ai toujours aimé cet enfant-là comme s'il était mon… mon… mon grand-père, dit M. Bumble en s'arrêtant pour chercher une comparaison exacte. Maître Olivier, mon ami, vous souvenez-vous de ce brave monsieur en gilet blanc? Ah!… il est en paradis depuis huit jours… Nous l'avons porté en terre dans un cercueil de chêne à poignées d'argent.
- Allons, monsieur, dit sévèrement M. Grimwig, trêve de sentiment!
- Je tâcherai de me modérer, monsieur, répondit M. Bumble. Comment vous portez-vous, monsieur? J'espère que vous êtes toujours en parfaite santé?»
Ce compliment s'adressait à M. Brownlow, qui, s'approchant du respectable couple, demanda en désignant Monks:
«Connaissez-vous cet individu?
- Non, répondit nettement Mme Bumble.
- Vous ne le connaissez probablement pas non plus? dit M. Brownlow en s'adressant au mari.
- Je ne l'ai jamais vu du ma vie, dit M. Bumble.
- Et vous ne lui avez rien vendu sans doute?
- Non, répondit Mme Bumble.
- Vous n'avez sans doute jamais eu non plus en votre possession certain médaillon d'or avec une bague? dit M. Brownlow.
- Non certainement, répondit la matrone. Nous avez-vous fait venir pour nous adresser de si sottes questions?
M. Brownlow fit un nouveau signe à M. Grimwig, qui sortit aussitôt, comme précédemment: mais cette fois il ne ramena pas avec lui un couple si vigoureux; il était suivi de deux vieilles paralytiques qui chancelaient et trébuchaient à chaque pas.
«Vous avez eu soin de fermer la porte la nuit où mourut la vieille Sally, dit la première des deux infirmes en levant sa main tremblante, mais vous n'avez pas pu boucher les fentes de la porte et nous empêcher d'entendre ce qui se disait.
- Non, non, dit l'autre en regardant autour d'elle et en remuant ses mâchoires veuves de leurs dents, vous n'avez pas bien pris vos précautions.
- Nous l'avons bien entendue, reprit la première, essayer de vous dire ce qu'elle avait fait; nous vous avons vue prendre un papier qu'elle tenait à la main, et le lendemain nous vous avons guettée quand vous avez été au mont-de-piété.
- Oui, ajouta la seconde, et on vous a remis un médaillon et une bague d'or; nous étions sur vos talons, oui, nous étions sur vos talons.
- Et nous en savons plus long encore, dit la première; la vieille Sally nous avait dit, longtemps auparavant, ce que cette jeune femme lui avait conté, à savoir: qu'elle était en route pour aller mourir près de la tombe du père de son enfant, car elle sentait bien qu'elle ne survivrait pas à son malheur, et c'est alors qu'elle est accouchée au dépôt de mendicité.
- Voulez-vous que l'on fasse venir le commissionnaire au mont-de- piété? demanda M. Grimwig en faisant un pas vers la porte.
- Non, répondit Mme Bumble. Puisque cet homme, dit-elle en désignant Monks, a eu la lâcheté de tout avouer, comme je n'en doute pas, et que vous avez su tirer les vers du nez de ses vieilles gueuses-là, je n'ai plus rien à dire. Eh bien! oui, j'ai vendu ces objets, et ils sont quelque part où vous ne pourrez jamais les retrouver; et puis après?
- Rien, répondit M. Brownlow, sinon qu'à présent c'est notre affaire de veiller à ce que vous n'occupiez, plus jamais, vous ou votre mari, un poste de confiance. Vous pouvez vous retirer.
- J'espère, dit M. Bumble d'un air piteux, tandis que M. Grimwig sortait avec les deux vieilles femmes, j'espère que cette malheureuse petite circonstance ne me privera pas de mes fonctions paroissiales?
- Si vraiment, répondit M. Brownlow; mettez-vous bien cela dans la tête, et estimez-vous heureux qu'il n'en soit que cela.
- C'est Mme Bumble qui a tout fait, dit l'ex-bedeau après s'être prudemment assuré que sa femme était déjà sortie; c'est elle qui l'a voulu absolument.
- Ce n'est pas une excuse, répliqua M. Brownlow. Vous étiez présent quand ces objets ont été jetés dans la rivière; et d'ailleurs, aux yeux de la loi, c'est vous qui êtes le plus coupable. La loi suppose que votre femme n'agit que d'après vos conseils.
- Si la loi suppose cela, dit M. Bumble en serrant son chapeau entre ses mains, la loi n'est qu'une… une idiote. S'il en est ainsi aux yeux de la loi, c'est qu'elle s'est pas mariée, et ce que je puis lui souhaiter de pis, c'est d'en faire l'expérience; cela lui ouvrirait les yeux.»
Cela dit en appuyant sur les mots, M. Bumble enfonça son chapeau sur sa tête, mit ses mains dans ses poches et descendit retrouver sa femme.
«Mademoiselle, dit M. Brownlow en s'adressant à Rose, donnez-moi la main; n'ayez pas peur; les quelques mots que j'ai encore à vous dire ne sont pas faits pour vous effrayer.
- S'ils me concernent personnellement, dit Rose, bien que j'ignore comment, laissez-moi, je vous prie, les entendre une autre fois; je n'ai plus ni force ni courage.
- Vous avez plus d'énergie que cela, j'en suis sûr, répondit le vieux monsieur en lui prenant le bras et en le passant sous le sien. Connaissez-vous cette jeune demoiselle, monsieur?
- Oui, répondit Monks.
- Je ne vous ai jamais vu, dit Rose d'une voix faible.
- Je vous ai vue souvent, répliqua Monks.
- Le père de la malheureuse Agnès avait deux jeunes filles, dit M. Brownlow; qu'est devenue la seconde, celle qui était encore enfant, à la mort de son père?
- Cette enfant, répondit Monks, après avoir perdu son père, dans un pays où elle n'était connue de personne, n'ayant pas une lettre, pas un livre, pas un chiffon de papier qui pût la mettre sur la trace de sa famille ou de ses amis, fut recueillie par de pauvres paysans qui en prirent soin comme de leur propre fille.
- Continuez, dit M. Brownlow en faisant signe à Mme Maylie d'approcher. Continuez!
- Il vous fut impossible de découvrir sa retraite, dit Monks; mais là où l'amitié échoue, parfois la haine réussit; après une année de recherches, ma mère parvint à découvrir cette enfant.
- Elle la prit avec elle, n'est-ce pas?
- Non. Ces braves gens étaient pauvres et commençaient, du moins le mari, à se lasser de leur humanité; aussi leur laissa-t-elle l'enfant, en leur donnant une petite somme d'argent avec laquelle ils ne pouvaient pas aller loin, en leur promettant de leur en envoyer davantage, mais bien décidée à n'en rien faire. Comme leur mécontentement et leur misère n'étaient pas pour elle une garantie suffisante du malheur de cette petite fille, elle leur conta l'histoire du déshonneur de la soeur, en y ajoutant les détails les plus odieux, et les engagea à surveiller l'enfant de près car elle était le fruit d'une union illégitime, et tournerait mal tôt ou tard. Ces pauvres gens crurent à ce récit, et l'enfant traîna une existence assez misérable pour nous satisfaire, jusqu'à ce qu'une dame veuve, qui habitait alors Chester, la vit par hasard, en eut pitié, et la prit avec elle. En dépit de tous nos efforts, l'enfant resta près de cette dame et fut heureuse; je la perdis de vue il y a deux ou trois ans, et je n'ai retrouvé ses traces que depuis quelques mois.
- La voyez-vous maintenant?
- Oui; elle est appuyée sur votre bras.
- Mais elle n'en est pas moins ma nièce, s'écria Mme Maylie en serrant Rose sur son coeur; elle n'en est pas moins mon enfant bien-aimée; je ne voudrais pas la perdre maintenant, pour tous les trésors du monde. Ma douce compagne, ma chère fille…
- Vous avez été ma seule amie, dit Rose, la plus affectueuse, la meilleure des amies; mon coeur est suffoqué par l'émotion, je ne puis supporter tout cela.
- Et vous, lui dit Mme Maylie en l'embrassant tendrement, vous avez toujours été pour moi la meilleure et la plus charmante fille, et vous avez toujours fait le bonheur de tous ceux qui vous ont connue. Allons, mon amour, pensez aussi à ce pauvre enfant, qui veut vous serrer dans ses bras. Tenez! tenez! voyez-le.
- Elle n'est pas pour moi une tante, dit Olivier en lui passant ses bras autour du cou, mais une soeur, une soeur chérie; oh! Rose, dès que je vous ai connue, mon coeur me disait que je devais vous aimer ainsi.»
Respectons les larmes que versèrent ces deux orphelins, et les paroles entrecoupées qu'ils échangèrent en tombant dans les bras l'un de l'autre: ils retrouvaient et perdaient au même instant un père, une mère, une soeur; leur joie était mêlée de douleur, et pourtant leurs larmes n'étaient pas amères: car la douleur même qui s'élevait dans leur âme était si bien adoucie par les doux et tendres souvenirs qui l'accompagnaient, qu'elle dépouillait toute sensation de peine, pour devenir seulement un plaisir solennel.
Ils restèrent longtemps seuls; enfin on frappa doucement à la porte; Olivier l'ouvrit, et, s'éloignant rapidement, céda la place à Henry Maylie.
«Je sais tout, dit celui-ci, en s'asseyant près de l'aimable jeune fille. Chère Rose, je sais tout. Je ne suis pas ici par hasard, ajouta-t-il après un long silence; ce n'est pas aujourd'hui que j'ai tout appris, mais hier, seulement hier. Devinez-vous que je suis venu pour vous faire souvenir de votre promesse?
- Arrêtez, dit Rose; vous savez tout, dites-vous?
- Tout. Vous m'avez permis de vous entretenir encore une fois du sujet de notre dernière entrevue.
- Oui.
- Je me suis engagé à ne pas insister pour modifier votre détermination et à vous demander seulement de me la faire connaître encore une fois; j'ai promis de mettre à vos pieds ma position et ma fortune, et de ne rien dire ni rien faire pour vous ébranler, si vous persistiez dans votre première résolution.
- Les mêmes motifs qui me décidèrent alors me décident encore maintenant, dit Rose avec fermeté; je comprends ce soir, mieux que jamais, quels sont mes devoirs envers celle dont la bonté m'a arrachée aux souffrances et à la misère. C'est une lutte, dit Rose, mais c'est une lutte dont je suis fière; c'est un coup cruel, mais mon coeur saura le supporter.
- La découverte de ce soir… commença Henry.
- La découverte de ce soir, reprit doucement Rose, me laisse, en ce qui vous concerne, dans la même position qu'auparavant.
- Vous voulez endurcir votre coeur contre moi, Rose, dit le jeune homme.
- Oh! Henry, Henry, dit la jeune fille en fondant en larmes, je voudrais le pouvoir, je ne souffrirais pas tant.
- Alors, pourquoi vous infliger cette peine? dit Henry en lui prenant la main; songez, chère Rose, songez à ce que vous avez entendu ce soir.
- Et qu'ai-je entendu? s'écria Rose; que le sentiment du déshonneur de sa famille troubla tellement mon père, qu'il s'enfuit loin de tous ceux qu'il avait connus… Tenez, nous en avons dit assez, Henry; laissons là cet entretien.
- Pas encore, dit le jeune homme en la retenant au moment où elle se levait; espérances, désirs, projets, tout a changé pour moi, excepté l'amour que je vous ai voué; je ne vous offre plus un rang élevé au milieu des agitations du monde, de ce monde méchant et envieux où l'on a à rougir d'autre chose que de ce qui est vraiment honteux. Mais je vous offre un foyer et un coeur; oui, chère Rose, voilà tout ce que j'ai maintenant à vous offrir.
- Que signifie ce langage? balbutia la jeune fille.
- Il signifie… que la dernière fois que je vous ai vue, je vous ai quittée avec la ferme résolution d'aplanir tous les obstacles imaginaires qui s'élevaient entre vous et moi, bien décidé, si le monde dans lequel je vivais ne pouvait devenir le votre, à le quitter pour être à vous, et à tourner le dos à quiconque mépriserait votre naissance: c'est ce que j'ai fait; ceux qui se sont éloignés de moi pour ce motif, se sont éloignés de vous, et m'ont ainsi prouvé que jusque-là vous aviez raison. Tel protecteur puissant, tel parent influent qui me souriait alors, me regarde maintenant avec froideur; mais il y a en Angleterre de riantes campagnes et de beaux ombrages, et à côté d'une église de village, de l'église dont je suis le pasteur, s'élève une habitation rustique, où je serais plus fier de vivre avec vous, chère Rose, qu'au milieu de toutes les splendeurs du monde; voilà mon rang, voilà ma position actuelle que je mets en ce moment à vos pieds.
* * * * *
- C'est bien désagréable pour un souper d'attendre après des amoureux, dit M. Grimwig, qui venait de faire un somme, avec son mouchoir de poche sur la tête.»
À dire vrai, le souper attendait depuis un temps déraisonnable; ni Mme Maylie, ni Henry, ni Rose, qui entrèrent tous au même moment, n'avaient la moindre excuse à alléguer.
- Je songeais sérieusement à manger ma tête ce soir, dit M. Grimwig: car je commençais à croire que je n'aurais pas autre chose. Je prendrai la liberté, avec votre permission, de faire mon compliment à la jeune fiancée.»
M. Grimwig, sans plus de cérémonie, embrassa Rose, qui se mit à rougir; l'exemple devint contagieux, et fut suivi par le docteur et par M. Brownlow. Quelques personnes assurent qu'Henry Maylie en avait déjà fait autant dans la pièce voisine; mais les meilleures autorités s'accordent à dire que c'est une méchanceté pure; il était si jeune, et un pasteur encore!
«Olivier, mon enfant, dit Mme Maylie, d'où venez-vous, et pourquoi avez-vous l'air si affligé? Vous avez encore des larmes dans les yeux; qu'est-ce que vous avez donc?»
Que de déceptions dans ce monde! Hélas! nos plus chères espérances, celles qui font le plus d'honneur à notre nature, sont souvent celles qui sont brisées les premières. Le pauvre Richard était mort!