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Carmen (Mérimée)CONCLUSION

Carmen (Mérimée)
Chapitre 22 / 22

CONCLUSION

Hermann est devenu fou. Il est à l’hôpital d’Oboukhof, le no 17. Il ne répond à aucune question qu’on lui adresse, mais on l’entend répéter sans cesse : trois — sept — as ! — trois, — sept, — dame !

Lisabeta Ivanovna vient d’épouser un jeune homme très-aimable, fils de l’intendant de la défunte comtesse. Il a une bonne place, et c’est un garçon fort rangé. Lisabeta a pris chez elle une pauvre parente dont elle fait l’éducation.

Tomski a passé chef d’escadron. Il a épousé la princesse Pauline***.

  1. La littérature russe est peu connue parmi nous. Le grand poëte Pouchkine et les écrivains modernes de la Russie ont été l’objet d’une étude développée, — le mouvement littéraire de ce pays n’a pas été suivi avec toute l’attention qu’il mérite. C’est que la langue russe est à peu près complétement ignorée en France ; les interprètes et les critiques compétents manquent. Un écrivain connu par des œuvres qu’on lira encore quand les gros romans de ces dernières années seront dans l’oubli fait une heureuse exception ; car on ne sait peut-être pas que l’auteur de Colomba tourne vers le russe la même curiosité pénétrante qu’il a portée vers le zingari, lorsqu’il composait Carmen. C’est à lui que nous devons d’avoir fait passer dans notre langue le récit qu’on va lire, et on reconnaîtra dans la Dame de Pique une de ces trop rares tentatives où un esprit éminent sait donner à la traduction même un cachet d’originalité. Pouchkine, assurément, ne pouvait trouver un meilleur introducteur dans la littérature française.
    (Note de l’éditeur de la Revue des Deux-Mondes)
  2. Chacun de ces mots désigne une dame. Le cavalier en répète un au hasard et doit exécuter une figure avec la dame à qui appartient le mot choisi.
  3. Soldat, domestique d’un officier.




LES BOHÉMIENS


TSYGANY


— TRADUIT DE POUCHKINE —


Des Bohémiens, troupe bruyante, vont errants en Bessarabie ; aujourd’hui sur la rive du fleuve, ils plantent leurs tentes déchirées. Douce comme l’indépendance est leur nuitée ; qu’on dort bien à la belle étoile ! Entre les roues des charriots, derrière des lambeaux de tapis, on voit briller le feu. La horde alentour apprête son souper. Sur le gazon, les chevaux paissent à l’aventure. Un ours apprivoisé a pris son gîte auprès d’une tente. Tout est en mouvement au milieu du désert ; on part demain à l’aube et chacun fait gaiement ses préparatifs. Les femmes chantent, les enfants crient, les marteaux font résonner l’enclume de campagne. Mais bientôt sur la bande vagabonde s’étend le silence du sommeil et le calme de la steppe n’est plus troublé que par le hurlement des chiens et le hennissement des chevaux. Tout repose, les feux s’éteignent, la lune brille seule dans le lointain des cieux, versant sa lumière sur la horde endormie. Dans une tente solitaire, un vieillard ne dort point encore. Assis devant quelques charbons, et recueillant leur mourante chaleur, il regarde la plaine où s’étend le brouillard de la nuit. Sa fille est allée courir la campagne déserte. Libre enfant, elle ne connaît que son caprice. Elle reviendra… mais voici la nuit et bientôt la lune va disparaître derrière les nuages à l’horizon. Zemfira ne revient pas, et l’humble souper du vieillard se refroidit à l’attendre.

Mais, la voici. Derrière elle, sur la steppe, un jeune homme s’avance ; il est inconnu au bohémien : — « Père, dit la jeune fille, j’amène un hôte. Derrière le Kourgane[1], là-bas dans le désert, je l’ai rencontré et je l’amène au camp pour la nuit. Il veut devenir bohémien comme nous. La justice le poursuit, mais en moi il trouvera une bonne compagne. Il s’appelle Aleko ; il me suivra partout. »

LE VIEILLARD.

Bien ; reste jusqu’à demain à l’ombre de notre tente, plus longtemps, si tu veux. L’abri, le pain nous les partagerons. Sois des nôtres. Tu t’accoutumeras à nos façons, à notre vie errante, à la misère, à la liberté. Demain au point du jour, un même charriot nous emportera tous les trois. Prends un métier, choisis ; forge le fer ou chante des chansons en promenant l’ours de village en village.

ALEKO.

Je reste.

ZEMFIRA.

Il est à moi, qui pourrait me l’arracher ? mais il est tard. La jeune lune a disparu. La brume couvre la campagne et mes yeux se ferment malgré moi.


Il est jour. Le vieillard tourne à pas lents autour d’une tente silencieuse : « Debout Zemfira, le soleil est levé ! Réveille-toi, mon hôte, il est temps, il est temps. Quittez enfants, la couche de la paresse. » Aussitôt la horde s’épand à grand bruit. On plie les tentes, les charriots sont prêts à partir. Tout s’ébranle à la fois. Les voilà cheminant par les plaines désertes. Des ânes ouvrent la marche portant dans des paniers des enfants qui se jouent. Derrière viennent les maris, les frères, les femmes, les filles, jeunes et vieux. Que de cris ! quel tapage ! Aux refrains de la Bohême se mêlent les grognements de l’ours qui mort impatiemment sa chaîne. Quelle bigarrure de haillons aux couleurs éclatantes ! Les chiens hurlent à la cornemuse qui ronfle, tandis que les roues grincent sur le gravier. Cohue, misère, sauvagerie ! Mais tout cela est si plein de vie et de mouvement ! Fi de notre mollesse inerte comme la mort, fi de notre indolente langueur, monotone comme les chants de l’esclave !


Le jeune homme promène un regard découragé sur la plaine déserte. Il n’ose s’avouer à lui-même la cause secrète de sa tristesse. Pourtant, Zemfira, la belle aux yeux noirs, est à ses côtés. Maintenant, il est libre et le monde est devant lui. Sur sa tête un radieux soleil brille dans sa splendeur de midi. Pourquoi le cœur du jeune homme tressaille-t-il en sa poitrine ? quel secret ennui le tourmente ?

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

« L’oiselet du bon Dieu ne connaît ni souci ni travail. Pourquoi se fatiguerait-il à tresser un lit et solide et durable ? La nuit est longue, un rameau lui suffit pour dormir. Vienne le soleil en sa gloire, l’oiselet entend la voix de Dieu, il secoue ses plumes et chante sa chanson.

« Après le printemps, splendeur de la nature, vient l’été avec ses ardeurs ; puis arrive le tardif automne amenant et brouillards et froidure. Pauvres humains, tristes humains ! Vers de lointaines contrées, en de tièdes climats, au-delà de la mer bleue, l’oiselet s’envole jusqu’au printemps[2]. »

Il est comme l’insouciant oiselet, l’exilé nomade. Pour lui point de gîte fixé, point d’accoutumance. Tout lui est chemin ; partout il trouve un abri pour sa nuitée. L’aube le réveille, il abandonne sa journée à la volonté de Dieu, et le travail de la vie ne troublera pas le calme indolent de son cœur. Parfois les enchantements de la gloire scintillent à ses yeux comme une étoile lointaine ; parfois il se ressouvient du luxe et des plaisirs. Souvent la foudre gronde sur sa tête isolée, mais sous la tempête, comme sous un ciel serein il s’endort insouciant. Ainsi vit Aleko, oubliant la malice de l’aveugle destin. Autrefois, grand Dieu ! quelles passions se jouèrent de cette âme docile ! Comme elles bouillonnaient en ce cœur bourrelé ! Elles l’ont abandonné depuis longtemps… Pour longtemps ? Se réveilleront-elles un jour ? — Qu’il attende !

ZEMFIRA.

Ami, dis-moi, ne regrettes-tu pas ce que tu as quitté pour toujours ?

ALEKO.

Qu’ai-je donc quitté ?

ZEMFIRA.

Tu sais… une famille, les villes…

ALEKO.

Moi des regrets ! Si tu savais, si tu pouvais t’imaginer l’esclavage de ces villes où l’on étouffe ! Là, les hommes parqués, entassés, n’ont jamais respiré l’air frais du matin, ni les parfums printanniers des prairies. Ils ont honte d’aimer. La pensée… ils la chassent loin d’eux. Ils font marchandise de leur liberté. Rampants aux pieds des idoles, ils leur demandent de l’argent et des chaînes. Qu’ai-je quitté ? Trahisons impudentes, préjugés sans appel, haines insensées de la foule, ou bien le déshonneur au pinacle et resplendissant.

ZEMFIRA.

Mais, là on voit de grands palais, des tapis aux mille couleurs, des jeux, des fêtes bruyantes… et les habits des femmes, comme ils sont riches !

ALEKO.

La joie des villes, vain bruit ; là point d’amour, point de vraie joie. Les femmes… ah ! que tu vaux mieux qu’elles, toi qui n’as besoin ni de leurs riches parures ni de leurs perles ni de leurs colliers. Tu ne me tromperas pas, mon amie… Si jamais !… Mon seul désir c’est de partager avec toi, amour, paix, exil volontaire.

LE VIEILLARD.

Tu nous aimes toi, bien que né parmi les riches ; mais celui-là ne s’habitue pas facilement à la liberté, qui a connu les délices du luxe. Chez nous, on conte cette histoire. Un jour, dans ce pays, vint un homme du sud, exilé par un roi. Autrefois j’ai su son nom bizarre, mais je l’ai oublié. Vieux d’années il était jeune de cœur, ardent pour le bien. Il avait le don divin des chansons et sa voix était comme le bruit des eaux. Tous l’aimaient. Il vivait aux bords du Danube, ne faisant de mal à personne, charmant jeunes et vieux par ses récits. Il ne s’entendait à rien, timide et faible comme un enfant. Il fallait que des étrangers lui apportassent gibier et poissons pris dans leurs filets ; et quand le fleuve rapide se couvrait de glaces, quand soufflaient les rudes autans, ils préparaient au saint vieillard une couche moelleuse avec de chaudes toisons. Mais, lui, jamais il ne s’accoutuma à cette vie de misère. Il était pâle, desséché. La colère d’un Dieu, disait-il, le poursuivait pour une faute. Toujours il attendait, et la délivrance ne venait pas. Errant sur la rive du Danube, il se lamentait sans cesse, et des larmes amères coulaient de ses yeux au souvenir de son lointain pays. Enfin, mourant, il voulut qu’on portât ses os vers le sud, croyant que, même après sa mort, ils ne pourraient trouver le repos dans la terre de l’exil.

ALEKO.

Voilà donc le sort de tes enfants, ô Rome, ô souveraine du monde ! Chantre des amours, chantre des Dieux, dis-moi qu’est-ce que la gloire ? un écho sortant d’une tombe, un cri d’admiration, une rumeur qui retentit d’âge en âge, ou bien sous l’abri d’une hutte enfumée le récit d’un sauvage bohémien !


Deux ans se passent, et toujours la Bohême joyeuse et vagabonde ; partout, comme naguères elle trouve la paix et l’hospitalité. Aleko a secoué les chaînes de la civilisation : libre comme ses hôtes, sans soucis, sans regrets, il prend place à leurs bivouacs. Il n’a pas changé ; ses amis sont les mêmes. Oubliant ses jours d’autrefois il a pris les mœurs des Bohémiens. Comme eux, il se plaît sous l’abri d’une tente ; il goûte les enivrements de leur éternelle paresse ; il aime jusqu’à leur langue, pauvre et sonore. Déserteur de sa bauge des bois, l’ours est devenu l’hôte bien fourré de sa tente. Dans les villages, sur la route qui traverse la steppe et mène à la capitale de la Moldavie, l’ours danse lourdement au milieu d’une foule circonspecte. Il beugle et mord impatiemment sa chaîne. Appuyé sur son bâton de voyage, le vieillard marque nonchalamment la mesure sur son tambourin. Aleko conduit la bête en chantant des chansons. Zemfira passe devant les villageois et recueille leurs offrandes volontaires. Vient la nuit : Tous les trois font bouillir le grain qu’ils n’ont pas moissonné. Le vieillard s’endort, le feu s’éteint ; tout repose ; tout est tranquille sous leur tente.


Aux rayons d’un soleil de printemps le vieillard réchauffe son sang déjà engourdi ; devant un berceau sa fille chante une chanson d’amour ; Aleko écoute et pâlit.

ZEMFIRA.

« Vieux jaloux, méchant jaloux, coupe-moi, brûle-moi ; je suis ferme, je n’ai peur ni du couteau ni du feu.

Je te hais, je te méprise, j’en aime un autre ; je meurs en l’aimant. »

ALEKO.

Finis. Ce chant me fatigue. Je n’aime pas ces chansons sauvages.

ZEMFIRA.

Cela ne te plaît pas ? que m’importe ! je chante la chanson pour moi.

Elle chante :

« Coupe-moi, brûle-moi, je ne dirai rien ; vieux jaloux, méchant jaloux tu ne sauras pas son nom.

« Il est plus frais que le printemps, plus ardent qu’un jour d’été ; qu’il est jeune et hardi ! comme il m’aime,

« Comme je l’ai caressé quand tu dormais la nuit ! comme nous avons ri tous les deux de tes cheveux blancs. »

ALEKO.

Tais-toi Zemfira ! j’en ai entendu assez.

ZEMFIRA.

Ha ! tu prends la chanson pour toi ?

ALEKO.

Zemfira !

ZEMFIRA.

Fâche-toi si tu veux… Oui, je chante la chanson pour toi.

(Elle sort en chantant le refrain).
LE VIEILLARD.

Oui, il m’en souvient. C’est de mon temps qu’on a fait cette chanson ; on s’en amusait, on en faisait rire les gens. Quand nous campions dans la steppe de Kagoul, par une nuit d’hiver, ma pauvre Maryoula la chantait en berçant sa fille auprès du feu. Dans mon esprit les années qui ne sont plus, heure par heure, deviennent toujours plus confuses. Cette chanson s’est glissée dans ma mémoire et n’en est plus sortie.


Tout est silencieux. Il est nuit. La lune resplendit au sud dans un ciel azuré ; Zemfira réveille le vieillard. —

Père ! Aleko est effrayant. Écoute, Dans un sommeil de plomb il geint et sanglote.

LE VIEILLARD.

Ne le touche pas. Ne fais pas de bruit. Sais-tu ce que dit le Russe ? À l’heure de minuit l’esprit familier serre la gorge aux dormeurs. Devant l’aube il s’enfuit. Reste auprès de moi.

ZEMFIRA.

Père, il parle, il appelle Zemfira.

LE VIEILLARD.

Il te cherche même en rêve. Tu lui es plus chère que la vie.

ZEMFIRA.

Son amour me fatigue. Il m’ennuie. Mon cœur reveut sa liberté, et déjà… Mais, chut, écoute, il prononce un autre nom.

LE VIEILLARD.

Quel nom ?

ZEMFIRA.

Écoute ; quel râle douloureux ! Il grince des dents… Il fait peur. Je vais le réveiller.

LE VIEILLARD.

Tu l’essayerais en vain. Ne trouble pas l’esprit de la nuit. Il s’en ira de lui-même.

ZEMFIRA.

Il s’agite, il se soulève, il m’appelle, le voilà réveillé. Je vais à lui. Adieu. Dors.

ALEKO.

Où étais-tu ?

ZEMFIRA.

J’étais à veiller auprès de mon père. Tout à l’heure un esprit te tourmentait. En songe ton âme souffrait la torture. Tu m’as effrayée. Tu râlais, tu grinçais des dents, et puis tu m’as appelée.

ALEKO.

J’ai rêvé de toi. Il me semblait qu’entre nous… J’ai fait un rêve horrible.

ZEMFIRA.

Menteries que ces rêves-là. N’y crois pas.

ALEKO.

Ah ! je ne crois à rien, ni aux rêves, ni aux doux serments, non plus même à ton cœur.


LE VIEILLARD.

Pourquoi, jeune insensé, soupirer toujours ? Ici les hommes sont libres, le ciel est serein, et les femmes se vantent de leur beauté. Ne pleure pas. Le chagrin te tuera.

ALEKO.

Père ! Elle ne m’aime plus !

LE VIEILLARD.

Console-toi, ami. C’est un enfant. Ta mélancolie n’a pas de raison. Aimer, pour toi c’est amertume et douleur. Aimer, c’est un jeu pour un cœur de femme. Regarde : sous cette voûte là-haut, la lune erre en liberté. À toute la nature, tour à tour, elle verse sa lumière. Elle entrevoit un nuage : soudain elle l’éclaire, il resplendit ; mais voilà qu’elle passe à un autre, où elle ne s’arrêtera pas plus longtemps. Qui lui assignerait une place au ciel ? Qui lui dirait : Reste là ? Qui peut dire au cœur d’une jeune fille : Rien qu’un amour, jamais de changement ?… Console-toi ?

ALEKO.

Comme elle m’aimait autrefois ! Comme elle se pressait tendrement sur moi, dans nos haltes au milieu de la steppe ! Que les heures de la nuit passaient vite ! Gaie comme un enfant, d’un mot bégayé à l’oreille, d’un baiser enivrant, elle chassait ma mélancolie. Zemfira infidèle !… Ne plus m’aimer !…

LE VIEILLARD.

Écoute ; je te raconterai une histoire de moi-même. Il y a longtemps, lorsque le Moscovite n’effrayait pas encore le Danube, — vois-tu, je rappelle de vieux ennuis, — alors nous tremblions au nom du sultan ; un pacha commandait au Boudjak, du haut des tours d’Akerman. J’étais jeune, mon cœur bouillonnait dans sa joie, et sur ma tête, dans mes tresses touffues, on n’eût pas trouvé un poil blanc. Parmi nos jeunes beautés, il y en avait une… et longtemps elle fut le soleil pour moi. Enfin, mienne elle devint.

Ah ! ma jeunesse a passé rapide comme l’étoile qui file, mais pour toi le temps de l’amour s’est encore plus vite écoulé. Maryoula m’aima un an.

Une fois, près des eaux de Kagoul, nous fîmes rencontre d’une horde étrangère. C’étaient des Bohémiens. Ils plantèrent leurs tentes près de nous, au pied de la montagne. Deux nuits nous campâmes ensemble. Ils partirent la troisième nuit : Maryoula partit avec eux… Je dormais tranquille. Le jour vint : je m’éveille. Elle n’est plus là. Je cherche, j’appelle ; la trace même avait disparu. La petite Zemfira pleurait ; moi, je pleurai aussi…

Depuis ce jour toutes les filles du monde ne furent rien pour moi. Jamais, parmi elles, mon regard ne chercha une compagne, et mes loisirs solitaires, je ne les partageai avec personne.

ALEKO.

Mais pourquoi ne pas courir aussitôt sur les traces de l’infâme ? Comment n’as-tu pas plongé ton couteau dans le sein du ravisseur et de ta fausse compagne ?

LE VIEILLARD.

Pourquoi ? La jeunesse n’est-elle pas plus volontaire que l’oiseau ? Quelle force arrêterait l’amour ? Le plaisir se donne à chacun, tour à tour. Ce qui a été ne sera plus.

ALEKO.

Telle n’est pas mon humeur. Je ne renonce pas à mes droits sans dispute, ou, du moins, je goûte le plaisir de la vengeance. Non ! Je rencontrerais au bord de la mer mon ennemi endormi, près d’un gouffre sans fond, que je sois maudit, si mon pied ne le poussait dans l’abîme ! Il serait à ma merci, sans défense, je le précipiterais dans les flots, j’insulterais à l’épouvante de son réveil, je jouirais de son agonie, et longtemps le bruit de sa chute retentirait à mon oreille et me serait un souvenir de joie et de risée.


UN JEUNE BOHÉMIEN.

Encore un seul, un seul baiser !

ZEMFIRA.

Adieu ! mon mari est jaloux et méchant.

LE JEUNE BOHÉMIEN.

Un seul, mais plus long, pour adieu…

ZEMFIRA.

Adieu ! J’ai peur qu’il ne vienne…

LE BOHÉMIEN.

Dis, quand nous reverrons-nous ?

ZEMFIRA.

Cette nuit ; quand la lune sera couchée. Là-bas, au Kourgâne, près du tombeau.

LE BOHÉMIEN.

Menteuse ! Elle ne viendra pas.

ZEMFIRA.

Cours, ami. Le voilà ! Je viendrai.


Aleko dort ; une inquiète vision l’obsède. Il se réveille en criant. Le jaloux étend la main, mais sa main effrayée n’a saisi qu’une couverture froide. Sa compagne n’est plus auprès de lui. Tremblant, il se lève. Tout est tranquille. Il frémit, il transit, il brûle. Il sort de sa tente, et, pâle, tourne autour des chariots. Nul bruit ; la campagne est muette. L’obscurité règne, la lune s’est plongée dans le brouillard. À la tremblante lueur des étoiles, sur la rosée, il a deviné des pas. Ils mènent au Kourgâne. Il se précipite sur ces traces funestes. Voilà le tombeau blanc qui se dresse au bord du sentier. Un sinistre pressentiment l’agite, il marche en chancelant. Ses lèvres tremblent, ses genoux fléchissent : il avance et… Est-ce un rêve ? Deux ombres sont là, près de lui, et il entend le murmure de voix qui se parlent sur la tombe profanée.

PREMIÈRE VOIX.

Il est temps.

DEUXIÈME VOIX.

Demeure encore…

PREMIÈRE VOIX.

Il le faut, ami, séparons-nous.

DEUXIÈME VOIX.

Non, non, restons jusqu’au jour.

PREMIÈRE VOIX.

L’heure nous presse.

DEUXIÈME VOIX.

Quelle timide amoureuse ! Un instant !

PREMIÈRE VOIX.

Tu me perds !

DEUXIÈME VOIX.

Un moment.

PREMIÈRE VOIX.

Si mon mari se réveillait sans moi ?…

ALEKO.

Il s’est réveillé. Où allez-vous ? Demeurez tous les deux. Vous êtes bien là ; oui là, sur cette tombe.

ZEMFIRA.

Ami, sauve-toi, fuis !

ALEKO.

Arrête ! Où vas-tu, beau galant ? Tiens !

(Il le frappe de son couteau.)
ZEMFIRA.

Aleko !

LE BOHÉMIEN.

Je suis mort !

ZEMFIRA.

Aleko ! ne le tue pas ! Mais tu es couvert de sang ! Qu’as-tu fait ?

ALEKO.

Rien. À présent respire son amour.

ZEMFIRA.

Eh bien je ne te crains pas ! Je méprise tes menaces. Assassin, je te maudis.

ALEKO la frappant.

Meurs donc aussi !

ZEMFIRA.

Je meurs en l’aimant.


L’orient s’éclaire de ses premiers feux. Sur le tertre, Aleko tout sanglant, le couteau à la main, est assis sur la pierre du tombeau. À ses pieds gisent deux cadavres. Les traits du meurtrier sont effrayants. Une troupe effarée de Bohémiens l’entoure. Sur le Kourgâne même, à ses pieds, ils creusent une fosse. Les femmes, l’une après l’autre, s’avancent et baisent les yeux des morts. Le vieillard, le père, est assis, regardant la victime, immobile, silencieux. On soulève les cadavres, et le jeune couple est déposé au sein froid de la terre. Aleko les contemple à l’écart, et quand la dernière poignée de terre est jetée sur la fosse, sans dire un mot, il glisse de la pierre, et tombe sur le gazon.

Alors le vieillard :

« Loin de nous, homme orgueilleux ! Nous sommes des sauvages qui n’avons pas de lois. Chez nous point de bourreaux, point de supplices ; nous ne demandons aux coupables ni leur sang, ni leurs larmes. Mais nous ne vivons pas avec un assassin. Tu es libre, vis seul. Ta voix nous ferait peur. Nous sommes des gens timides et doux ; toi, tu es cruel et hardi. Séparons-nous. Adieu ; que la paix soit avec toi ! »

Il dit ; à grand bruit toute la horde se lève et s’empresse à quitter son campement sinistre. Bientôt tout a disparu dans le lointain de la steppe. Seulement un chariot, couvert d’un tapis déchiré, demeure en arrière sur la plaine.

Ainsi, aux approches de l’hiver, devant les premiers brouillards, on voit s’envoler à grands cris, vers le sud, une volée de grues retardataires. Atteinte par un plomb funeste, une seule demeure, traînant son aile blessée sur la terre.

La nuit vint. Devant le chariot abandonné, nul feu ne brilla cette nuit : sous la couverture du chariot, personne ne dormit jusqu’à l’aurore.


ÉPILOGUE.

Ainsi par le pouvoir des vers, dans ma mémoire obscurcie, revivent les visions des jours écoulés parmi la liesse ou l’ennui. Dans ces lieux, longtemps, longtemps a retenti l’effrayante voix de la guerre. Là le Russe a marqué une frontière à Stamboul. Là notre vieil aigle, à la double tête, entend redire encore ses gloires passées. C’est là, au milieu de la steppe, sur des retranchements en ruines, que je rencontrai les chariots des Bohémiens, ces paisibles fils de la liberté.

Mais le bonheur ne se trouve pas même parmi vous, enfants pauvres de la nature, et sous vos tentes trouées il y a des rêves qui sont des supplices. Nomades, le désert même n’a pas d’abri contre la douleur ou le crime. Partout les passions, partout l’inexorable destin.

  1. Tumulus.
  2. Les deux strophes entre guillemets sont d’une autre mesure que le reste du poëme.




LE HUSSARD


GOUSSARD


— TRADUIT DE POUCHKINE —


L’étrille à la main, tout en pansant son cheval, il grommelait entre ses dents avec humeur : « C’est bien le grand diable d’enfer qui m’a donné ce maudit billet de logement !

Ici, on vous guette un homme comme quand on se fusille aux avant-postes en Turquie. À grand’peine des choux pour tout potage ; et le rogome… compte dessus et bois de l’eau.

Ici, pour toi le bourgeois est un tigre qui t’espionne, et la bourgeoise… ah ! bien, oui ! essaye de fermer la porte. Rien ne réussit avec elle, ni le sentiment ni les coups de cravache.

Parlez-moi de Kïef ! quel bon pays ! Les petits pâtés vous pleuvent tout chauds dans la bouche ; aux étuves, veux-tu de la vapeur ?… voilà du vin. Et les femmes… Ah ! les petites coquines !

Morbleu ! on donnerait son âme pour un regard de ces belles aux sourcils noirs. Elles n’ont qu’un petit défaut, un seul… — Et quel défaut ? dis-moi, soldat.

Il tordit sa longue moustache, et dit : Pataud, parlant par respect, tu es peut-être un luron ; mais tu es un blanc-bec, et tu n’as pas vu ce que j’ai vu.

Allons, écoute. Notre régiment était sur le Dnieper. Mon hôtesse était jolie, bon enfant ; son mari était mort. Note bien cela.

Nous devînmes bons amis. Toujours d’accord : c’était charmant. Quand je la battais, la Marousenka n’eût pas dit un mot plus haut que l’autre.

Quand je me grisais, elle me couchait et me faisait la soupe à l’oignon. Je n’avais qu’à faire un signe : Hé ! la commère !… La commère ne disait jamais non.

Enfin, pas moyen de se fâcher. Fallait vivre heureux, sans se quereller. Eh bien ! non ; je m’avisai d’être jaloux. Que veux-tu ? C’est le diable sans doute qui me poussait.

Pourquoi donc, me dis-je, se lève-t-elle au chant du coq ? Qui la vient chercher ? La Marousenka me jouerait-elle quelque tour ? Ou bien est-ce le diable qui la vient emporter ?

Je me mets à l’espionner. Un soir, je me couche et je cligne des yeux. La nuit était plus noire qu’une prison ; et dehors, un temps de chien.

Je la guigne. Ma commère saute tout doucement à bas du poêle, elle me tâte ; je fais le dormeur ; elle s’assied devant le poêle, souffle sur un charbon.

Et allume un bout de chandelle. Pour lors, dans un coin, sur une planche, elle déniche un flacon ; puis, s’asseyant sur le balai devant le poêle,

Elle se déshabille nue comme la main. Ensuite elle avale trois gorgées du flacon… aussitôt, à cheval sur un balai, elle enfile le tuyau de la cheminée, et bonsoir ! la voilà partie.

Ha ! ha ! me dis-je là-dessus. C’est donc que la commère est une païenne ? Attends, ma petite colombe. — Je saute à bas du poêle, et j’avise le flacon.

Je flaire, cela sentait l’aigre. Pouah ! j’en jette deux gouttes à terre. Bon ! voilà la pelle, puis après un baquet, qui s’envolent par le poêle. — Je me dis : Cela se gâte.

Je regarde ; sous un banc dormait un matou. Je lui en jette une goutte sur le dos. Ft, ft ! comme il jure ! — Au chat ! dis-je… Voilà mon matou après le baquet.

Alors à tort et à travers j’arrose la chambre dans tous les coins ; tant pis qui en attrape ! et aussitôt chaudrons, bancs, tables, au galop ! tout gagne le poêle et disparaît.

Diable ! dis-je. Tâtons-en, nous aussi. Je ne fais qu’une gorgée du reste de la bouteille, et… crois-moi si tu veux, je me trouve en l’air aussitôt, moi aussi, léger comme une plume.

Plus vite que le vent je vole, je vole, je vole. Où allais-je, je n’en sais rien, je ne voyais rien. À peine rencontrant quelque étoile, avais-je le temps de lui crier gare ! Enfin voilà que je descends.

Je regarde : une montagne. Sur cette montagne des marmites qui bouillaient ; on chante, on joue, on siffle ; sale jeu, ma foi ! on mariait un Juif avec une grenouille.

Je crachai, et je voulus leur dire… quand accourt la Marousa. — Vite au logis ! Qui t’amène ici, vaurien ? On va te manger ! — Mais moi, qui ne boude pas :

— « Au logis ? et de par tous les diables ! comment trouver mon chemin ? — Ah ! tu fais le drôle de corps. Tiens ce fourgon. Enfourche-le, et file-moi vite, mauvais gredin.

— Moi ! moi, enfourcher un fourgon ! moi, hussard de l’Empereur ! Ah ! carogne ! Est-ce que je me suis donné au diable ? Et pour me parler ainsi, as-tu une peau de rechange ?

Un cheval ! — Allons, imbécile ! Tiens, voilà un cheval. — En effet, un cheval est devant moi. Il gratte la terre, il est tout feu, le col en arc et la queue en trompette.

— À cheval ! — Bon ! me voilà sur son dos. Je cherche les rênes, point de rênes. Il part, il m’emporte. Quel train ! Et je me retrouve devant notre poêle.

Je regarde, tout est en place ; c’est bien moi ; je suis à cheval, mais sous moi, pas de cheval… un vieux banc. Voilà ce qui arrive dans ces pays-là.

Il se mit à tordre sa longue moustache et conclut : Pataud, parlant par respect, tu es peut-être un luron ; mais tu es un blanc-bec, et tu n’as pas vu ce que j’ai vu.




NICOLAS GOGOL


NOUVELLES RUSSES


MÈRTVYA DOUCHI (LES ÂMES MORTES), REVIZOR
(L’INSPECTEUR GÉNÉRAL)


Je n’ai lu de M. Gogol que les trois ouvrages dont je viens de transcrire les titres, c’est-à-dire un recueil de nouvelles, un roman et une comédie. Je crois qu’il a encore publié des lettres, qui ont fait sensation dans son pays, sur des sujets philosophiques et religieux. Mon incompétence en ces matières me fait moins regretter de ne pouvoir en rendre compte. D’ailleurs, comme romancier et comme auteur dramatique, M. Gogol me paraît mériter une étude particulière, et il ne lui manque peut-être qu’une langue plus répandue pour obtenir en Europe une réputation égale à celle des meilleurs humoristes anglais.

Observateur fin jusqu’à la minutie, habile à surprendre le ridicule, hardi à l’exposer, mais enclin à l’outrer jusqu’à la bouffonnerie, M. Gogol est avant tout un satirique plein de verve. Il est impitoyable contre les sots et les méchants, mais il n’a qu’une arme à sa disposition : c’est l’ironie ; trop acérée quelquefois contre le ridicule, elle semble, par contre, bien émoussée contre le crime, et c’est au crime qu’il s’attache trop souvent. Son comique est toujours un peu près de la farce, et sa gaieté n’est guère communicative. Si parfois il fait rire son lecteur, il lui laisse cependant au fond de l’âme un sentiment d’amertume et d’indignation : c’est que ses satires n’ont pas vengé la société, elles n’ont fait que la mettre en colère.

Comme peintre de mœurs, M. Gogol excelle dans les scènes familières. Il tient de Téniers et de Callot. On croit avoir vu ses personnages et avoir vécu avec eux, car il nous fait connaître leurs manies, leurs tics, leurs moindres gestes. Celui-ci grasseye, celui-là blèse, cet autre siffle parce qu’il a perdu une incisive. Malheureusement, tout absorbé par cette étude minutieuse des détails, M. Gogol néglige un peu trop de les rattacher à une action suivie. À vrai dire, il n’y a pas de plan dans ses ouvrages, et, chose étrange dans un écrivain qui se pique surtout de naturel, il ne se préoccupe nullement de la vraisemblance dans la composition générale. Les scènes les plus finement traitées s’enchaînent mal ; elles commencent, elles se terminent brusquement ; maintes fois l’extrême insouciance de l’auteur pour la composition détruit comme à plaisir l’illusion produite par la vérité des descriptions et le naturel du dialogue.

Le maître immortel de cette école de narrateurs décousus, mais ingénieux et attachants, dans laquelle M. Gogol a droit à un rang distingué, c’est Rabelais, qu’on ne saurait trop admirer ni trop étudier ; mais l’imiter aujourd’hui, c’est, je crois, chose difficile et, de plus, dangereuse. Malgré les grâces inexprimables de sa vieille langue, on ne peut lire de suite vingt pages de Rabelais. On se lasse promptement de ce bien dire, si original, si coloré, mais dont le but échappe toujours, sauf à quelques Œdipes comme Le Duchat ou Éloi Johanneau. De même que les yeux se fatiguent à observer des animalcules au microscope, l’esprit se fatigue à la lecture de ces pages brillantes, où pas un mot n’est à retrancher peut-être, mais que peut-être aussi on pourrait supprimer tout entières de l’ouvrage dont elles font partie sans lui faire perdre sensiblement de son mérite. L’art de choisir parmi les innombrables traits que nous offre la nature est, après tout, bien plus difficile que celui de les observer avec attention et de les rendre avec exactitude.

La langue russe, qui est, autant que j’en puis juger, le plus riche des idiomes de l’Europe, semble faite pour exprimer les nuances les plus délicates. Douée d’une merveilleuse concision qui s’allie à la clarté, il lui suffit d’un mot pour associer plusieurs idées qui, dans une autre langue, exigeraient des phrases entières. Le français, renforcé de grec et de latin, appelant à son aide tous ses patois du Nord et du Midi, la langue de Rabelais enfin, peut seule donner une idée de cette souplesse et de cette énergie. On conçoit qu’un si admirable instrument exerce une influence considérable sur le talent d’un écrivain qui se sent habile à le manier. Il se complaît nécessairement dans le pittoresque de ses expressions, de même qu’un dessinateur qui a de la main et un vieux crayon de Brookman s’applique involontairement à tracer des contours d’une exquise finesse. Rien de mieux sans doute ; mais il y a peu de choses qui n’aient leur mauvais côté. Le précieux du faire est un mérite considérable, s’il est réservé aux parties capitales d’une composition. Qu’il soit uniformément prodigué à tous les accessoires, il répandra, je le crains, un peu de monotonie sur l’ensemble.

J’ai dit que la satire était, à mon avis, le caractère particulier du talent de M. Gogol. Il ne voit en beau ni les choses ni les hommes : cela ne veut pas dire qu’il soit un observateur infidèle ; mais ses études de mœurs dénotent une certaine préférence pour le laid et le triste. Sans doute ces deux fâcheux éléments n’existent que trop dans la nature, et c’est précisément parce qu’ils se rencontrent si souvent qu’il ne faudrait pas s’appliquer à leur recherche avec une insatiable curiosité. On se ferait une idée terrible de la Russie, de la sainte Russie, comme disent ses enfants, si on ne la jugeait que par les tableaux qu’en a tracés M. Gogol. Il ne nous y montre guère que des imbéciles, quand il ne nous offre pas des coquins à pendre. C’est, on le sait, le défaut des satiriques de ne voir partout que le gibier qu’ils chassent, et il est prudent de ne pas les croire sur parole. Aristophane a beau employer son admirable génie à noircir ses compatriotes, il ne nous empêchera pas d’aimer l’Athènes de Périclès.

C’est en province que M. Gogol choisit d’ordinaire ses personnages, imitant en cela M. de Balzac, dont les ouvrages ont pu n’être pas sans influence sur son talent, La facilité moderne des communications en Europe a donné aux classes élevées de tous les pays, et même aux habitants des grandes capitales, des manières qui se ressemblent, manières de convention, adoptées par l’usage, comme le frac et le chapeau rond. Cherchez aujourd’hui dans la classe moyenne et loin des grandes villes des mœurs nationales et des originaux. En province, on a encore des habitudes primitives et des préjugés, chose qui devient plus rare de jour en jour. Les gentilshommes campagnards, qui ne font qu’une fois dans leur vie le voyage de Saint-Pétersbourg, qui, vivant toute l’année dans leurs terres, mangent beaucoup, lisent peu et ne pensent guère, tels sont les types que M. Gogol affectionne, ou plutôt qu’il poursuit de ses railleries et de ses sarcasmes. On lui reproche, m’a-t-on dit, certain patriotisme provincial. Petit-Russien, il aurait je ne sais quelle prédilection pour la Petite-Russie au préjudice du reste de l’empire. Pour moi, je le trouve assez impartial ou même trop général dans ses critiques, trop sévère pour tout ce qui devient le sujet de ses observations. Pouchkine fut accusé, fort à tort à mon avis, de scepticisme, d’immoralité et de satanisme ; pourtant il a découvert dans un vieux manoir sa délicieuse Tatiana : on regrette que M. Gogol n’ait pas eu un bonheur semblable.

Je ne connais point les dates des différents ouvrages de M. Gogol, mais je serais porté à croire que ses nouvelles ont été publiées les premières. Il me semble y voir une certaine incertitude dans la manière de l’auteur, qui cherche, en tâtonnant un peu, le genre où l’appelle le caractère de son talent, qu’il ne connaît pas encore. Roman historique inspiré par la lecture de Walter Scott, légende fantastique, étude psychologique, tableau de mœurs sentimental et grotesque à la fois, ce recueil, qui, grâce à une traduction de M. Viardot, a déjà reçu un accueil flatteur du public français, contient comme un abrégé de tous les essais de l’auteur. Si ma conjecture est juste, il a dû se demander pendant quelque temps s’il prendrait pour modèle Sterne, Walter Scott, Chamisso ou Hoffmann. Il a mieux fait plus tard, en suivant la route qu’il s’est frayée lui-même.

Tarass Boulba est la première nouvelle de ce recueil et la plus longue, car elle occupe à elle seule les deux tiers du volume : c’est un tableau animé et, autant que je puis le croire, exact des mœurs des Zaporogues, ce peuple singulier auquel Voltaire a consacré quelques lignes dans son Histoire de Charles XII. Au xvie et au xviie siècle, les Zaporogues ont joué un grand rôle dans les annales de la Russie et de la Pologne ; ils formaient alors une république de soldats ou plutôt de flibustiers, établis dans les îles du Dnieper, nominalement sujets tantôt des rois de Pologne, tantôt des grands-ducs de Moscovie, quelquefois même de la Porte ottomane. Dans le fond, bandits très-indépendants, ils étendaient leurs ravages avec une grande impartialité sur tous leurs voisins. Dans leurs villes, espèces de campements de nomades ils ne souffraient pas de femmes ; c’était que les cosaques amoureux de la gloire allaient se former et apprendre le métier de partisan. L’égalité la plus parfaite régnait dans la horde tant qu’elle était en repos dans ses marécages du Dnieper. Alors les chefs ou atamans ne parlaient à leurs administrés que le bonnet à la main. Dans une expédition, au contraire, leur pouvoir était illimité, et la désobéissance au capitaine de campagne (ataman kotchevoï) était considérée comme le plus grand des crimes. Nos flibustiers du xviie siècle ont bien des traits de ressemblance avec les Zaporogues, et l’histoire des uns et des autres conserve le souvenir de prodiges d’audace et de cruautés horribles. Tarass Boulba est un de ces héros avec lesquels, comme dit l’étudiant de Schiller, les relations sont possibles quand on tient à la main un fusil bien chargé. Je suis de ceux qui goûtent fort les bandits, non que j’aime à les rencontrer sur mon chemin ; mais, malgré moi, l’énergie de ces hommes en lutte contre la société tout entière m’arrache une admiration dont j’ai honte. J’ai lu autrefois avec ravissement la vie de Morgan, de l’Olonnais et de Mombars l’exterminateur, et je ne m’ennuierais pas aujourd’hui à la relire. Pourtant il y a bandits et bandits. Je trouve que la gloire de ces messieurs gagne singulièrement à être de fraîche date. Les bandits véritables font toujours tort à ceux du mélodrame, et le dernier pendu efface immanquablement la renommée de ses devanciers. Aujourd’hui ni Mombars ni Tarass Boulba ne peuvent exciter autant d’intérêt que ce Mussoni qui, le mois dernier, soutenait un siége en règle dans un trou de loup contre cent cinquante hommes, et qu’il fallut attaquer avec la sape et la mine. M. Gogol a fait de ses Zaporogues des portraits d’un coloris brillant qui plaît par son étrangeté même ; mais il est trop évident parfois qu’il ne les a pas copiés d’après nature. En outre, ces peintures de mœurs s’encadrent dans une fable si triviale et si romanesque, qu’on regrette fort de les voir si mal placées : la plus prosaïque légende vaudrait mieux que ces scènes de mélodrame où s’accumulent les incidents les plus lugubres, famine, supplices, etc. Au résumé, on sent que l’auteur se trouve sur un mauvais terrain ; son allure est embarrassée, et son style toujours ironique rend encore plus pénible la lecture de ces récits lamentables.

Cette manière, qui, à mon avis, est un véritable contre-sens dans quelques parties de Tarass Boulba, est bien mieux à sa place dans le Vyi ou le roi des Gnomes, histoire de sorcellerie qui amuse et effraye. Le grotesque et le merveilleux s’unissent sans difficulté. Connaissant à fond la poétique du genre, l’auteur, en décrivant les mœurs sauvages et étranges des cosaques du vieux temps avec sa précision et son exactitude ordinaires, a préparé habilement la diablerie. On sait la recette d’un bon conte fantastique : commencez par des portraits bien arrêtés de personnages bizarres, mais possibles, et donnez à leurs traits la réalité la plus minutieuse. Du bizarre au merveilleux, la transition est insensible, et le lecteur se trouvera en plein fantastique avant qu’il se soit aperçu que le monde réel est loin derrière lui. Je me garderai bien d’analyser le Roi des Gnomes ; voici le vrai moment de le lire, à la campagne, au coin du feu, par une nuit changeante d’automne. Après le dénoûment, il faudra une certaine résolution pour gagner sa chambre à travers de longs corridors, lorsque le vent et la pluie ébranlent les croisées. Maintenant que le fantastique allemand est un peu usé, le fantastique cosaque aura des charmes tout nouveaux, et d’abord le mérite de ne ressembler à rien. Ce n’est pas un médiocre éloge, je pense.

L’Histoire d’un Fou est tout à la fois une satire contre la société, un conte sentimental et une étude médico-légale sur les phénomènes que présente une tête humaine qui se détraque. Je crois l’étude bien faite et fort graphiquement dépeinte, comme dirait M. Diafoirus, mais je n’aime pas le genre : la folie est un de ces malheurs qui touchent, mais qui dégoûtent. Sans doute, en introduisant un fou dans son roman, un auteur est sûr de produire de l’effet. Il fait vibrer une corde toujours sensible ; mais le moyen est vulgaire, et le talent de M. Gogol n’est pas de ceux qui ont besoin de recourir à ces trivialités. Il faut laisser les fous aux commençants, avec les chiens, personnages d’un effet aussi irrésistible : le beau mérite d’arracher des larmes à votre lecteur si vous cassez la patte à un caniche ! Homère, à mon avis, n’est excusable de nous avoir fait pleurer à la reconnaissance du chien Argus et d’Ulysse que parce qu’il fut le premier, je pense, à découvrir les ressources qu’offre la race canine à un auteur à bout d’expédients.

J’ai hâte d’arriver à un petit chef-d’œuvre, le Ménage d’autrefois. En quelques pages, M. Gogol nous raconte la vie de deux bons vieillards, mari et femme, vivant à la campagne, gens dans la tête de qui n’entre pas un grain de malice, trompés et adorés de leurs paysans, égoïstes naïfs parce qu’ils croient tout le monde heureux comme ils le sont eux-mêmes. La femme meurt. Le mari, qui semblait ne vivre que pour faire bombance, languit et meurt quelques mois après sa femme. On découvre qu’il y avait un cœur dans cette masse de chair. On rit et l’on pleure en lisant cette charmante nouvelle, où l’art du narrateur se déguise sous la simplicité du récit : tout y est vrai, naturel ; il n’y a pas un détail qui ne soit charmant et qui ne contribue à l’effet général.

Les Âmes mortes (Mèrtvyia doûchi), tel est le titre d’un roman de M. Gogol qui a obtenu un grand succès en Russie, et qui offre, dit-on, une peinture très-fidèle des mœurs de la province en ce pays. Il est nécessaire d’expliquer ce qu’il faut entendre par âmes mortes, et l’explication sera un peu longue. En Russie, on estime d’ordinaire la fortune d’un propriétaire par le nombre de paysans qu’il possède. On les appelle des âmes, et ce mot s’applique en général aux mâles seulement, peut-être par un souvenir des façons peu galantes des Tartares, anciens conquérants de la Russie. Vous entendrez dire : M. un tel a mille âmes ; mademoiselle A… apporte en mariage six mille âmes à M. B…. Lisez six mille paysans, sans compter les femmes et les petits enfants, comme dans les dénombrements de Rabelais. Or, chaque âme paye sa contribution au trésor impérial, ou plutôt c’est le propriétaire qui paye pour elle ; mais les recensements n’ayant lieu qu’à des intervalles assez éloignés, la contribution du propriétaire demeure fixe jusqu’à ce qu’une nouvelle opération de recensement ait constaté chez lui augmentation ou diminution d’âmes. Tant pis pour ceux qui ont perdu des paysans par maladie ou autrement ; tant mieux pour celui qui a des paysannes fécondes. L’un paye pour ses âmes mortes, l’autre ne paye pas pour ses âmes vivantes.

Maintenant qu’on sait ce que c’est que des âmes mortes, et ce qu’il en coûte à les posséder, je commence l’analyse du roman de M. Gogol. Il l’intitule poëme ; ce titre est une espèce d’énigme, le roman en est une autre, dont le mot ne se trouve qu’à la fin de l’ouvrage. Un M. Tchitchikof, ni jeune ni vieux, ni gras ni maigre, ni laid ni beau, fort doué de qualités négatives, arrive dans une grande ville de province où le désœuvrement général fait accueillir les étrangers avec le plus aimable empressement. Il fait sa visite aux autorités, aux notables ; il est fort poli, de l’avis de tout le monde ; il joue au whist et perd noblement au besoin. Il n’en faut pas davantage pour qu’il soit invité et recherché partout. Il ne se targue ni de son rang ni de sa fortune, mais on devine qu’il a été fonctionnaire public et qu’il a un capital dont il voudrait faire emploi. Tous les gentilshommes campagnards qui le rencontrent à la ville veulent le recevoir dans leurs châteaux. Assuré déjà de l’estime générale, il se met en route et fait sa tournée de dîners. Partout, entre la poire et le fromage, au moment où la confiance et l’intimité viennent d’être scellées par quelques verres de vin de Champagne, il hasarde d’une voix timide cette question : N’y a-t-il pas eu une épidémie de vos côtés dernièrement ? N’avez-vous pas perdu un certain nombre d’âmes ? — Hélas ! oui. J’en ai perdu tant, pour lesquelles j’ai à payer fort cher. — Eh bien ! reprend notre homme en baissant la voix, voudriez-vous me les vendre ?

Grande surprise, comme cela peut se croire ; mais le marché se fait. Le gentilhomme vaniteux donne gratis ses âmes mortes de l’air dont il ferait un cadeau. — L’avare en débat le prix avec acharnement. — Le joueur veut les jouer au lansquenet. Chaque propriétaire d’âmes est un original dont M. Gogol, selon son usage, nous donne un daguerréotype fidèle. Après tous ces dîners Tchitchikof se trouve possesseur d’un millier d’âme pour lesquelles il se fait donner quittance et paye les droits d’enregistrement, comme si elles étaient vivantes. Il a déclaré qu’il allait les établir dans un gouvernement éloigné que l’on colonise. À ce sujet, grands débats dans la ville entre les amis de Tchitchikof. Les uns, craignant que les paysans ne s’échappent ou ne se révoltent en route, offrent au propriétaire de lui donner une escorte. D’autres disputent à perte de vue sur les influences qu’exercera le changement de climat sur la colonie projetée. — Le Russe s’accommode de tous les climats, dit un des notables. — Non, il lui faut des rivières, répond un autre. — La colonie réussira. — Elle ne réussira pas.

Cependant la considération dont jouit Tchitchikof s’est fort augmentée. Un homme qui, dans une semaine, achète mille âmes doit être un bon parti. Déjà les demoiselles à marier se tiennent droites quand il passe, les mamans lui font des avances. On lui trouve de l’esprit et un grand air. Il va jeter le mouchoir, lorsque, dans un bal, un maudit étourdi à moitié ivre lui demande tout haut pourquoi il achète des âmes mortes. Ce mot se répand dans le salon. Personne ne s’explique trop ce qu’il peut y avoir de mal à cela, mais tout le monde est scandalisé. Tchitchikof, dont l’assurance et la popularité ont disparu tout d’un coup, s’esquive, et le roman finit. Je me trompe, l’auteur, dans un dernier chapitre, nous dit le mot de l’énigme. On pourrait croire qu’il s’agit d’un mariage. Nullement, ou, si l’aventurier a jeté son dévolu sur une héritière, ce n’est que pour faire d’une pierre deux coups. Son plan est moins poétique ; mais ici il faut encore une explication pour les lecteurs français.

Il existe en Russie une institution établie par le gouvernement qu’on nomme conseil de tutelle, et qui, pour éviter aux propriétaires endettés le danger d’avoir affaire aux usuriers, leur avance des fonds sur la justification de leurs titres de propriété, à raison de 200 roubles par paysan. C’est une espèce de mont-de-piété où l’on prête sur dépôt d’âmes. Pourvu de titres établissant qu’il possède un millier de paysans, Tchitchikof pourra soutirer au conseil de tutelle 200,000 roubles avec lesquels il fera bien de voyager dans l’Europe occidentale, de peur que la justice ne l’envoie du côté opposé.

Il fut un temps où les romans picaresques ont été à la mode en France comme ils l’ont été en Espagne. Cette mode était contemporaine de la galanterie raffinée et des préjugés chevaleresques ; alors, entre les coquins créés par les romanciers et les nobles personnages qui lisaient leurs prouesses, il y avait un tel abîme que la peinture de ces mœurs de bohémiens pouvait offrir l’intérêt d’un voyage dans un monde inconnu. Aujourd’hui, malheureusement, après tant de révolutions qui ont décomposé et recomposé la société, il n’y a personne, du moins dans notre pauvre pays, qui ne soit blasé sur les coquins et qui n’ait le regret d’en avoir trop vu et connu. Les gentillesses des escrocs ont perdu beaucoup de leur mérite ; d’ailleurs il en est d’eux comme des bandits : la Gazette des Tribunaux a trop d’avantages sur les romanciers. Outre ce que le sujet a de repoussant, le roman de M. Gogol a le défaut capital de pécher fortement contre la vraisemblance. On me dira, je le sais, que l’auteur n’a pas inventé son Tchitchikof, qu’il s’est fait en Russie des spéculations sur les âmes mortes, il y a peu d’années, avec tant de succès, que des mesures législatives ont été prises pour éviter le renouvellement de pareille friponnerie ; mais ce n’est pas la spéculation elle-même qui me paraît invraisemblable, c’est la façon dont elle est conduite. Un marché de cette espèce n’a jamais pu avoir lieu qu’entre filous, et M. Gogol le rend impossible en mettant son héros en rapport avec des provinciaux niais seulement. Quelle opinion peut-on avoir d’un homme qui demande à acheter des âmes mortes ? Qu’il est fou, ou bien qu’il médite une escroquerie. On a beau être provincial, on ne peut qu’hésiter entre les deux opinions, et, pour conclure le marché, il faut de toute nécessité être un coquin.

Au reste, à part ce défaut de la donnée générale, les détails de mœurs et les portraits sont tracés de main de maître. C’est une espèce de tour de force que d’avoir tiré tant de scènes si différentes et si plaisamment nuancées d’une situation qui demeure toujours la même. Pour que le lecteur puisse apprécier la manière de M. Gogol, je prends au hasard un chapitre des Âmes mortes et j’en traduis quelques pages.

Tchitchikof, surpris la nuit par un orage, égaré par son cocher ivre, est forcé de demander l’hospitalité dans une maison appartenant à une vieille dame veuve nommée Korobotchka, qui fait valoir elle-même et qui ne s’entend pas mal aux affaires. Malgré l’heure avancée, il est bien reçu ; on lui fait un lit haut comme une montagne dans la meilleure pièce de la maison. Madame Korobotchka, en lui souhaitant le bonsoir, lui demande s’il n’est pas dans l’habitude de se faire frotter la plante des pieds par une servante pour s’endormir. — Défunt mon mari, dit-elle, ne pouvait fermer l’œil sans cela.

Je passe la description du lit, de la chambre, du déjeuner qu’on apporte le lendemain matin. M. Gogol a mesuré la glace ; il dit la grandeur et le sujet des estampes, la couleur du papier de tenture. J’arrive tout de suite à la discussion entre l’aventurier et son hôtesse au sujet des âmes mortes.

« — Vous avez là une jolie propriété, petite mère[1]. Combien de paysans ?

« — De paysans, mon petit père ? dans les environs de quatre-vingts ; mais, mon Dieu ! que les temps sont durs ! L’année dernière, nous avons eu une récolte si mauvaise ! que le bon Dieu ait pitié de nous !

« — Pourtant vos hommes ont l’air de gaillards solides, les chaumières ont bonne façon… Mais permettez-moi de vous demander à qui j’ai l’honneur de parler ?… Je suis si distrait ! Arrivé au milieu de la nuit…

« — Madame Korobotchka. Feu mon mari était secrétaire de collége.

« — Très-humble serviteur. Et votre nom et celui de monsieur votre père[2] ?

« — Nastasie Petrovna.

« — Nastasie Petrovna ; beau nom ! Moi, j’ai une tante, sœur de ma mère, qui s’appelle Nastasie Petrovna.

« — Et vous, monsieur ? vous êtes bien… comme cela… assesseur ?

« — Non, ma petite mère, répondit Tchitchikof en souriant. Je ne suis pas assesseur ; nous voyageons pour nos petites affaires.

« — Ah ! alors vous venez pour des achats ? Oh ! que je suis fâchée d’avoir vendu mon miel à des marchands, et si bon marché encore ! Je suis sûre qu’avec vous, nous nous serions bien arrangés.

« — Non pas. Je ne fais pas dans les miels.

« — Dans quoi donc ? Les chanvres peut-être. Ma foi, je n’en ai pas gros à cette heure. Un demi-poud en tout.

« — Non, petite maman ; je suis dans une autre partie. Dites-moi donc, il est bien mort du monde chez vous ?

« — Hélas ! mon petit père, dix-huit hommes, dit la vieille dame en soupirant. Et de si braves gens ! Tous gens de métier. C’est vrai qu’il m’est venu des enfants. Mais qu’est-ce que cela fait ?… On vous fait un compte… l’assesseur arrive. Faut payer, qu’il dit ; oui, payer pour les âmes. Un homme vous meurt. Bon, vous payez toujours comme s’il était vivant. Tenez, pas plus tard que la semaine passée, voilà mon maréchal qui se brûle. Un garçon si habile, et qui entendait la serrurerie encore !

« — Vous avez eu un incendie ?

« — Le bon Dieu nous en préserve ! Un incendie ! c’est encore pire. Il s’est brûlé, mon cher papa. C’est, en dedans de lui, je ne sais quoi qui s’est allumé. Il buvait toujours. Il est sorti de lui comme une petite flamme bleue… Et il se consumait, se consumait… Il noircissait comme un charbon… Un maréchal qui était si habile ! Et maintenant comment sortir de chez moi ?… Comment faire pour ferrer les chevaux ?

« — Que voulez-vous, ma petite mère ? dit Tchitchikof en soupirant. C’est la volonté de Dieu ! Il n’y a rien à dire contre la sagesse de la Providence… Dites donc, Nastasie Petrovna, si vous me les cédiez ?

« — Quoi donc, papa ?

« — Ceux-là qui sont morts.

« — Et comment vous les céder ?

« — Rien de plus simple. Vendez-les-moi, si vous voulez ; je vous en donnerai de l’argent.

« — Comment ? que me dites-vous là ? Est-ce que par hasard vous voudriez les déterrer ?

Tchitchikof s’aperçut que la vieille dame était lente à comprendre, et qu’il fallait lui mettre les points sur les i. En quelques mots, il lui expliqua que le marché qu’il voulait faire avec elle n’aurait lieu que sur le papier, et que les paysans seraient censés bien vivants.

« — Eh bien alors, qu’en veux-tu donc faire ? lui demanda-t-elle en ouvrant de grands yeux.

« — Oh ! cela me regarde.

« — Mais puisqu’ils sont morts !

« — Et qui est-ce qui vous dit qu’ils sont vivants ? C’est un malheur pour vous qu’ils soient morts, n’est-ce pas ? Vous payez l’impôt pour eux. Eh bien ! moi, je vous débarrasse du tracas et des frais… Comprenez-vous ? Non-seulement je vous en débarrasse, mais je vous donne par dessus le marché 15 roubles. Est-ce clair cela ?

« — Je… ne… sais… pas… trop, dit la vieille dame, s’arrêtant pour réfléchir. Je n’ai pas encore vendu de morts, et…

« — En effet, ce serait drôle si vous en aviez déjà vendu. Croyez-vous donc qu’il y ait à cela grand profit ?

« — Quant à cela, je ne saurais dire… Profit… je ne sais pas trop… Ce qui fait l’embarras, c’est qu’ils sont morts.

« Elle a la tête dure, se dit Tchitchikof. — Écoutez-moi, petite maman. Faites bien attention. Vous payez comme s’ils étaient vivants… vous vous ruinez…

« — À qui dites-vous cela, mon petit père ! Il y a trois semaines qu’il m’a fallu trouver 150 roubles et graisser la patte à l’assesseur encore.

« — Alors, ma bonne amie, figurez-vous bien que vous n’aurez plus à graisser la patte à l’assesseur, attendu que c’est moi qui payerai pour eux. Moi, pas vous. Je me charge de tout. À telles enseignes que nous allons faire le contrat, et vous aurez l’argent. Comprenez-vous maintenant ?

« La vieille dame réfléchit. L’affaire semblait bien avoir son côté avantageux, mais l’étrangeté du marché l’inquiétait aussi. Et puis elle se demanda si elle ne risquait pas d’être attrapée par ce singulier chaland tombé chez elle au beau milieu de la nuit, circonstance aggravante.

« — Eh bien, petite maman, demanda Tchitchikof, est-ce une affaire conclue ?

« — En verité, mon cher monsieur, c’est que je n’ai pas encore eu l’occasion de vendre des défunts. Pour des vivants, c’est autre chose. Tenez, il n’y a pas trois ans, j’ai vendu à M. Protopof deux filles à 100 roubles la pièce, et il m’a bien remercié, car c’étaient des travailleuses. Elles savaient tisser tout elles-mêmes, jusqu’à des serviettes.

« — Bien, bien ; mais nous ne parlons pas des vivants. Le bon Dieu soit avec eux ! C’est des morts que je vous demande.

« — J’entends bien ; mais… j’ai peur que cela ne me fasse du tort… des fois. Il se pourrait bien, petit papa, que tu veuilles me mettre dedans… Cela vaut plus, d’abord.

« — Encore une fois, mon enfant, écoutez-moi bien. Ah ! comme vous êtes ! Qu’est-ce que cela peut valoir ? Réfléchissez bien. C’est de la poussière, comprenez-vous, rien que de la poussière. Vous ramassez tous les brimborions inutiles… Une loque par exemple. Bon, mais une loque a sa valeur. On achète des loques pour les fabriques de papier ; mais cela, à quoi cela sert-il ? Hein ? dites-le moi.

« — Oui, c’est bien vrai… ; ça ne sert pas… C’est là ce qui me retient. S’ils n’étaient pas morts, je dirais.

« — Oh ! quelle tête de bois de chêne, pensa Tchitchikof, prêt à perdre patience. Maudite vieille, qui me fait suer ! — Et cependant il tirait son mouchoir pour essuyer les gouttes d’eau qui s’amassaient sur son front. D’ailleurs, la colère n’avançait rien. Quand une personne entêtée, fût-ce un grave fonctionnaire public, s’est chaussé quelque chose dans l’esprit, c’est en vain qu’on lui présente des arguments plus clairs que le jour ; tout rebondit sur lui comme une balle sur un mur. Après s’être essuyé, Tchitchikof voulut tenter de la ramener sur la voie par un autre chemin : — Voyons, ma chère enfant, lui dit-il, ou bien vous ne voulez pas me comprendre, ou bien vous parlez pour perdre le temps… Je vous donne de l’argent, quinze roubles en assignations. Comprenez-vous ? C’est de l’argent. Vous savez que cela ne se trouve pas dans le pas d’un cheval ? Faites-moi le plaisir de me dire ce que vous avez vendu votre miel ?

« — Douze roubles le poud.

« — Comment ! vous n’avez pas de conscience, la petite mère ! Douze roubles ! mais cela ne se peut pas !

« — Mon Dieu si ! tout autant.

« — Eh bien ! soit, va pour douze roubles le poud de miel ; mais faites bien attention : vous avez été près d’un an à le récolter, ce miel ; vous avez eu de la peine, de la fatigue, du tracas. Vos mouches se sont envolées, elles sont mortes ; il a fallu les nourrir tout l’hiver dans le cellier, tandis que des âmes mortes, ce ne sont pas choses de ce monde. Cela ne vous donne pas d’embarras ; c’est le bon Dieu qui a tout fait pour qu’elles aient quitté ce monde, au grand dommage de votre maison. D’un côté, vous gagnez douze roubles avec bien du mal ; d’un autre côté, vous empochez gratis, non pas douze roubles, mais quinze ; pas en argent, mais en assignations bleues. — Après cette vigoureuse argumentation, Tchitchikof ne doutait pas que la vieille dame ne se rendît enfin.

« — Mon Dieu ! répondit-elle, une pauvre veuve comme moi, qui n’entend rien aux affaires, que voulez-vous qu’elle vous dise ?… Je crois qu’il vaut mieux que j’attende qu’il vienne d’autres marchands : alors, je verrai bien le prix que cela vaut.

« — Allons-donc, la mère ? est-ce que vous songez à ce que vous dites ? Qui diable voudrait vous acheter cela ? Que voulez-vous qu’on en fasse ?

« — Mon Dieu ! dans un ménage… des fois… tout peut servir, répondit madame Korobotchka ; puis elle s’arrêta bouche béante, le regardant d’un air effaré et cherchant à savoir ce qu’il avait en tête.

« — Des morts dans un ménage ! où diable allez-vous ? Cela vous sert peut-être à effrayer les moineaux la nuit dans votre potager ?

« — Ah ! sainte mère de Dieu ! Quels vilains mots dites-vous là ! s’écria la vieille dame en faisant le signe de la croix.

« — Oui, voyons où voulez-vous les mettre ?… Au reste, les os et les fosses, je vous les laisse ; c’est un transfert sur papier seulement que je vous demande. Allons, hein ? répondez-moi au moins, pour l’amour de Dieu.

« La vieille Korobotchka restait toute pensive, sans répondre.

« — Voyons, à quoi pensez-vous, Nastasie Petrovna ?

« — Non, je ne crois pas que nous puissions nous arranger ; j’aime mieux vous vendre du chanvre.

« — Du chanvre ! Je vous parle d’une affaire, et vous me chantez chanvre ! Gardez votre chanvre pour quand nous parlerons chanvre. Lorsque je repasserai par ici, nous nous arrangerons de votre chanvre. Allons, voyons, Nastasie Petrovna…

« — Mon Dieu ! une marchandise comme cela, c’est si drôle, si singulier !…

Ici Tchitchikof, arrivé aux dernières limites de sa patience, l’envoya à tous les diables, en jetant par terre la chaise qui était auprès de lui. La vieille avait une grande peur du diable.

« — Oh ! ne parle pas de celui-là ! Dieu soit avec lui ! s’écria-t-elle en pâlissant. Il y a trois nuits que j’en ai rêvé, du maudit. C’est que le soir, après la prière, je m’étais amusée à me tirer les cartes. C’est un jugement de Dieu qui l’a envoyé. Ah ! qu’il était laid ! et des cornes plus longues que des cornes de bœuf !

« — Je m’étonne que vous n’en voyiez pas par douzaines. Moi, par pure charité chrétienne, je me dis : Voilà une pauvre veuve qui s’extermine à faire aller sa maison… Que le diable la confonde et la patafiole !…

« — Oh ! ne dis pas de mots comme cela ! s’écria la vieille dame en le regardant d’un air effrayé.

« — Et l’on ne peut vous arracher un mot ! En vérité, vous êtes comme le chien (parlant par respect)…, oui, le chien du jardinier qui est sur le foin, qui ne mange pas de foin, et qui empêche les autres d’en manger. Moi, je voulais vous acheter vos produits, parce que j’ai des fournitures du gouvernement…

Ce petit mensonge lui était venu tout à fait à l’improviste et en passant ; néanmoins le mot fit son effet. Fournitures du gouvernement, cela fit dresser les oreilles de Nastasie Petrovna, et, d’une voix presque suppliante, elle lui dit :

« — Eh ! pourquoi donc, petit père, te fâches-tu comme cela ? Si j’avais su que tu avais un si mauvais caractère, je ne t’aurais rien dit. Pourquoi te mettre en colère ?

« — Moi ! je ne suis pas en colère. Je me soucie de cela comme d’un œuf frais. Il n’y a pas là de quoi se fâcher.

« — Allons. Eh bien ! je te les donnerai pour quinze roubles en assignations ; seulement, vois-tu, petit père, s’il s’agit, en fait de fournitures, de farine de seigle, ou de sarrasin, ou de gruau, ou bien de salaisons, tu ne m’oublieras pas ?… »

J’aurais dû peut-être parler d’abord de l’Inspecteur général, comédie antérieure en date aux Âmes mortes ; mais j’ai réservé ce drame pour une analyse plus détaillée, parce qu’il me semble offrir comme un résumé complet des qualités et des défauts que j’ai essayé de signaler déjà dans les autres ouvrages de M. Gogol. De même que les Âmes mortes, l’Inspecteur général est une satire amère et violente déguisée sous une gaieté un peu superficielle, ou plutôt sous une rude bouffonnerie qui rappelle à certains égards la manière d’Aristophane. L’auteur, pour ne pas vivre dans une république, ne montre pas moins d’audace et de liberté à fronder les vices de l’administration de son pays. Il la peint vénale, corrompue, tyrannique. En France, où il lui eût été sans doute impossible de trouver les types des personnages qu’il a mis en scène, la censure eût assurément défendu la représentation de cette pièce. En Russie, c’est peut-être à cause de l’exactitude même des portraits que l’auteur n’a éprouvé aucune difficulté à se faire jouer. En effet, le gouvernement, impuissant à réformer les abus, souffrant le premier de la corruption administrative, a dû accueillir un auxiliaire aussi utile que M. Gogol. Chez nous, où les fonctionnaires publics sont entourés d’une surveillance active et vigilante, et de plus incessamment observés par un juge terrible, qui est la presse, cette comédie ne serait qu’un libelle sans portée et sans application. Si elle a été accueillie par des applaudissements en Russie, il en faut conclure, je le crains, que le tableau qu’elle présente est d’une triste réalité. Là, M. Gogol a été le vengeur des abus. Peu importe l’arme qu’il a employée ; pourvu qu’il ait frappé fort et juste, le public a été satisfait. L’impression de cette pièce ne saurait être la même à Paris qu’à Moscou. Le lecteur français aura quelque peine à accepter la gaieté de l’auteur, gaieté un peu triste au fond, et il s’étonnera qu’il cherche à faire rire aux dépens de coquins qu’il faudrait traduire en cour d’assises. Le crime a beau être ridicule, c’est l’indignation qu’il excite chez tout honnête homme, et je ne sais si c’est le sentiment qu’un auteur comique doit chercher à exciter. D’un autre côté, il faut penser qu’un écrivain n’a d’autre arme que sa plume, et M. Gogol s’est trouvé dans le cas d’Aristophane bafouant Cléon sur le théâtre. Aristophane était poëte, et non tribun pour l’accuser sur la place publique. Si les spectateurs goûtent la satire, c’est à eux d’extirper les vices qu’on leur dénonce.

Les principaux fonctionnaires d’une ville de province sont réunis chez le gouverneur (gorodnitchii), espèce de sous-préfet réunissant des fonctions judiciaires et administratives. Il est fort ému d’une nouvelle qu’il vient de recevoir. On lui mande de Pétersbourg qu’un inspecteur général (revizor), voyageant incognito, doit arriver sous peu dans la ville pour examiner la conduite des employés du gouvernement. L’avis est fait pour alarmer, car grands et petits volent à l’envi dans la ville où se passe la scène, et que M. Gogol s’est bien gardé de nommer. Le gouverneur, dont la conscience est la plus chargée, les avertit charitablement de se mettre en mesure pour qu’à son arrivée M. l’inspecteur général trouve les choses comme le gouvernement le désire. « Vous, monsieur le directeur de l’hospice, vos malades sont sales comme des forgerons ; l’hôpital n’est pas tenu. Il faudrait aussi vous arranger pour qu’il y eût moins de malades ; autrement, on ne manquera pas de dire que c’est la faute de l’administration. » Le directeur, qui met dans sa poche l’argent de la pharmacie, répond qu’il est prêt à recevoir ce terrible inspecteur. Il a inventé un nouveau traitement. « À quoi bon, dit-il, se creuser la tête pour faire des ordonnances de drogues qui coûtent très-cher, pour le premier venu ? L’homme est un être simplement organisé ; s’il meurt, il meurt ; s’il guérit, il guérit. D’ailleurs notre médecin allemand a trop de peine à s’entendre avec les malades, car il ne sait pas le russe. » — « Vous, monsieur le juge, continue le gouverneur, je vois avec peine que vous mettez vos oies dans la salle des Pas-Perdus ; et puis vous avez trop le goût de la chasse, et vous vous laissez faire des cadeaux de chiens par les plaideurs. — Et vous même, réplique le juge, vous vous laissez bien donner des pelisses de cinq cents roubles. — C’est bon, dit le gouverneur en colère ; mais savez-vous pourquoi vous vous laissez faire des cadeaux de chiens ? C’est parce que vous ne croyez pas en Dieu. Vous n’allez jamais à l’église, tandis que moi je vais à la messe tous les dimanches. Quand vous vous mettez à parler de la manière dont le monde s’est fait, vous me faites dresser les cheveux sur la tête. »

Chaque fonctionnaire ayant été admonesté de la sorte, le gouverneur tire à part le directeur des postes, et lui insinue avec ménagement qu’en ouvrant avec beaucoup de délicatesse les lettres qui viennent de Pétersbourg, on pourrait peut-être savoir le jour précis où arrivera cet inspecteur tant redouté. N’y a-t-il pas des instruments, pour cela ? De la terre à modeler ?… Et puis si l’on ne peut refaire le cachet, on en est quitte pour rendre la lettre décachetée. — Le directeur des postes est un homme complaisant. — Ne vous mettez pas en peine, dit-il. Moi je décachette toutes les lettres seulement pour voir ce qu’il y a dedans. Tenez, voulez-vous lire celle-ci, qu’un lieutenant écrit à un de ses amis pour lui faire part de ses bonnes fortunes ?…

L’honnête cénacle, déjà troublé par les nouvelles de Pétersbourg, est jeté dans le plus grand effroi par un autre rapport encore plus précis. Deux de ces oisifs, fléau de toutes les villes de province, toujours aux aguets pour découvrir un visage nouveau, viennent de faire une grande découverte. Petr Ivanovitch Dobtchinski et Petr Ivanovitch Bobtchinski, bavards impitoyables qui se coupent la parole à chaque instant, racontent à grand’peine, et avec des détails qui n’en finissent pas, que l’inspecteur est arrivé déjà depuis plusieurs jours.

— C’est un jeune homme avec un passeport de Péterbourg pour Saratof. Il s’est arrêté à l’hôtel sans motif apparent. Il a l’air très-curieux. Il a examiné tout, jusqu’à ce que nous mangions dans nos assiettes. Il ne paye rien à l’auberge ; tout en lui annonce un inspecteur général.

« Le gouverneur. — Ah ! mon Dieu ! c’est fait de nous, misérables pécheurs. Et moi qui la semaine passée ai fait fouetter la femme d’un sous-officier[3] ! Et les prisonniers qui n’ont pas eu leurs rations ! Et les rues qui n’ont pas été balayées ! Et les cabarets en plein vent !… Vite, vite, qu’on me donne mon chapeau neuf et mon épée… Ah ! ces maudits marchands qui m’ont dénoncé ! (À un inspecteur de police.) Toi, va-t’en tout de suite prendre les dizainiers… Mon Dieu, quel fourreau usé ! Et ce coquin de chapelier qui le voit tout usé, et qui ne m’en apporte pas un autre ! — Ah ! scélérats de marchands !… Ah ! drôles ! Je suis sûr qu’ils ont déjà leurs plaintes par écrit, et que les suppliques vont sortir de dessous les pavés… Voyons ! qu’ils empoignent chacun une rue… La peste de la rue ! Je te dis de dire aux dizainiers qu’ils m’empoignent chacun un balai, et qu’ils nettoient comme il faut la rue qui va de l’hôtel ici. Entends-tu ? de la propreté… Ah ! écoute, je te connais, toi. Tu fais le bon apôtre, mais tu fourres des cuillers d’argent dans tes bottes. Qu’as-tu fait chez le marchand Tchermaïef ? Il t’a donné deux archines de drap pour te faire un uniforme, et tu as gardé la pièce de drap. Tu voles trop pour ta place[4]. »

Ce mot, d’un comique terrible, est devenu proverbe en Russie, où le grade (tchin) marque à chacun sa place dans la société. Je reprends les instructions que le gouverneur donne à ses agents.

« Vous allez planter des jalons dans l’enclos près du bottier comme si on allait y faire des constructions. Des constructions, voyez-vous, il n’y a rien qui témoigne plus de l’activité de l’administration. — Ah ! mon Dieu, moi qui oublie qu’on a jeté dans l’enclos plus de quarante tombereaux d’ordures ! La sale ville ! — Et si l’inspecteur vous demandait : Est-on content ici ? vous répondriez : Oui, monsieur, tout le monde est content. — À ceux qui auraient du mécontentement, je me charge de leur en donner, quand il sera parti… Ah ! Seigneur, aie pitié de nous ! Si tu fais que je me tire de ses griffes, je te donnerai un cierge comme personne ne t’en a encore donné. Je ferai payer trois pouds de cire à chacun de ces coquins de marchands ! »

Quel est ce voyageur qui trouble ainsi la douce quiétude de ces dignes fonctionnaires ? L’auteur nous l’apprend au second acte, dans un assez long monologue d’un valet, moyen un peu maladroit et qui ne dénote pas une grande expérience de la scène. Le prétendu inspecteur général est un petit employé en congé, nommé Khlestakof, assez mauvais sujet, qui, ayant perdu son argent au jeu, ne sait comment sortir de l’auberge où il est descendu. Déjà l’hôte ne veut plus lui faire crédit ; il lui refuse même à manger, et le menace du gouverneur. Khlestakof a essayé de dîner en marchandant de l’esturgeon salé, dont il goûte un morceau dans chaque boutique ; mais son vaste estomac ne s’arrange pas de ces palliatifs. Sa blague est vide, il n’a pas même la ressource de fumer pour tromper sa faim. Après s’être emporté contre le garçon, il le cajole, et finit par obtenir la soupe et le bouilli, qu’il dévore en pestant contre la province et regrettant Saint-Pétersbourg. Tout à coup on lui annonce M. le gouverneur. Persuadé que l’hôte a mis ses menaces à exécution, il s’imagine qu’on vient le chercher pour le conduire en prison. Cependant il ne se rendra pas sans faire grand bruit, et d’abord il commence ses plaintes :

« Khlestakof. — C’est une horreur de la part du maître de l’hôtel ! Il me donne du bœuf dur comme une savate… De la soupe… le diable sait de quelle lavasse on l’a faite ! J’ai été obligé de la jeter par la fenêtre… Il me fait mourir de faim… Son thé est fabuleux : il sent le poisson, non pas le thé.

« Le gouverneur, très-timidement. — J’en suis désolé, monsieur, le bœuf est cependant fort bon ici. Les bouchers sont gens de bien… Permettez-moi de vous proposer un autre logement.

« Khlestakof. — Non pas, non pas ! Je sais bien ce que vous voulez dire avec votre logement : c’est la prison ; mais vous verrez mon passeport, je suis fonctionnaire public… Vous n’oseriez pas… je me plaindrai.

« Le Gouverneur, à part. — Hélas ! il sait tout ! Comme il est en colère ! Ces maudits marchands lui auront tout dit

« Khlestakof, s’enhardissant. — Le ministre me connaît… Je n’irai pas !… Non, parbleu ! vous ne me faites pas peur avec votre gouvernement.

« Le gouverneur. — De grâce, monsieur, ne me perdez pas ! J’ai une femme et des enfants !

« Khlestakof. — Je m’en moque pas mal ! Voyez la belle raison : parce qu’il a une femme et des enfants, il faut que j’aille en prison !

« Le gouverneur. — Manque d’expérience de ma part, monsieur, voilà tout. Et la place rapporte si peu ! Les appointements ne payent pas le thé et le sucre. Les profits, s’il y en a, vraies misères ! de petits cadeaux pour la table, et une couple d’habits… Quant à la soi-disant femme de sous-officier qui faisait le commerce, et que j’aurais fait fouetter, c’est une calomnie ! Devant Dieu, monsieur, c’est une calomnie ! C’est une invention de mes ennemis, qui ne respirent que ma perte.

« Khlestakof, étonné. — Je ne sais pas pourquoi vous me parlez de vos ennemis et de la femme de ce sous-officier. Je ne la connais pas, je ne me soucie pas de ses affaires ; mais vous ne vous aviseriez pas apparemment de me faire fouetter, moi… hein ?… Je payerai plus tard… quand j’aurai de l’argent. Maintenant je n’en ai pas ; je me trouve par hasard sans un kopek.

« Le gouverneur. — Si vous aviez besoin d’argent comme de toute autre chose, veuillez disposer de moi, monsieur… Mon devoir est d’aider les voyageurs.

« Khlestakof. — Vous auriez l’obligeance de m’en prêter ?… je vous le rendrai tout de suite. Il ne me faudrait que deux cents roubles pour payer l’hôtel et retourner chez moi. Une fois chez moi, je vous renverrai aussitôt votre argent.

« Le gouverneur, lui donnant des billets. — Mon Dieu, monsieur, je suis trop heureux de pouvoir vous les offrir. Voici deux cents roubles ; ne prenez pas la peine de les compter.

« Khlestakof. — Mille remerciements… Je vois que vous êtes un galant homme. Je m’en étais toujours douté.

« Le gouverneur. — Loué soit Dieu ! il prend l’argent. Nous allons être bien ensemble ! Au lieu de deux cents roubles, je lui en ai donné quatre cents. »

Le gouverneur invite Khlestakof à venir loger chez lui, et, en attendant qu’on transporte son bagage, à visiter quelques établissements publics. Respectant l’incognito de l’inspecteur général, il affecte de ne le traiter que comme un étranger de distinction. Au troisième acte, nous nous retrouvons dans la maison du gouverneur, dont la femme et la fille en grande toilette attendent avec une impatiente curiosité l’hôte illustre qui leur est annoncé. Il arrive, escorté de tous les employés de la ville, après un dîner magnifique que vient de lui donner le directeur de l’hospice. Khlestakof, en pointe de vin, enchanté de l’accueil qu’on lui fait et qu’il attribue à sa bonne mine, fait l’aimable avec madame la gouvernante, et, pour achever d’éblouir ces bons provinciaux, il leur parle de la vie qu’on mène à Pétersbourg et de la figure qu’il y fait. De hâblerie en hâblerie, s’échauffant par ses propres mensonges, il tranche de l’homme d’importance, et laisse entendre que rien ne se fait au ministère qu’il n’ait donné son avis. Malgré quelques exagérations qui sentent un peu la parade italienne, cette scène est la plus franchement gaie de la comédie ; elle rappelle pour la verve la fameuse scène du Henri IV de Shakespeare, où Falstaf raconte ses prouesses contre des voleurs habillés de bougran, qui, dans l’enthousiasme du récit, augmentent de nombre à chaque nouveau détail.

(Un salon chez le gouverneur. KHLESTAKOF, LE GOUVERNEUR, ANNA ANDREIEVNA, femme du gouverneur, MARIA ANTONOVNA, sa fille, LES EMPLOYÉS.)

« Le gouverneur. — Permettez-moi de vous présenter ma famille, ma femme et ma fille.

« Khlestakof. — C’est un grand bonheur pour moi, madame, d’avoir celui de vous voir dans votre famille.

« Anna Andreievna. — C’en est un bien plus grand pour nous de voir une personne si distinguée.

« Khlestakof. — Pardonnez-moi, madame, tout le bonheur est pour moi.

« Anna. — Vous êtes trop aimable, monsieur. Prenez donc la peine de vous asseoir.

« Khlestakof. — C’est déjà assez de bonheur, madame, d’être debout auprès de vous… Mais, puisque vous l’exigez… je m’asseois. C’est un grand bonheur pour moi, madame, d’être assis auprès de vous.

« Anna. — Pardonnez-moi, monsieur ; je n’ai pas la vanité de croire… Je pense, monsieur, que, venant de quitter la capitale, cette petite excursion vous a paru bien… monotone.

« Khlestakof, mêlant du français à son russe. — Monotone, c’est le mot. Voyez-vous, habitué à vivre dans le grand monde… et se trouver tout d’un coup sur une grande route… de sales auberges… de la grossièreté… de mauvaises façons… Si l’on ne faisait pas de temps en temps des rencontres comme celle-ci… Oh ! cela dédommage de tout. (Il prend des attitudes).

« Anna. — En effet, comme ce doit être désagréable pour un homme comme vous !

« Khlestakof. — Pardon, madame ; rien de plus agréable que ce moment-ci.

« Anna. — Oh ! vous me faites trop d’honneur. Je ne le mérite pas.

« Khlestakof. — Comment donc, madame, vous ne le méritez pas ! Vous le méritez.

« Anna. — Je vis dans la solitude de la campagne…

« Khlestakof. — Oui ; mais la campagne a ses collines, ses ruisseaux… C’est vrai qu’après tout, cela ne vaut pas Pétersbourg ! Ah Pétersbourg ! C’est là qu’on vit ! Vous croyez peut-être que je suis tout bonnement expéditionnaire dans un bureau. Non, le chef de division est avec moi dans les meilleurs termes. Il me frappe sur l’épaule, et me dit : Allons, mon brave, dînes-tu avec moi ? Je vais au bureau pour deux minutes seulement, pour dire : — Ça comme ça, et ça comme ça. Il y a un employé pour les écritures, un pilier de bureau ; avec sa plume, il écrit, tr, tr, tr… On voudrait bien me faire assesseur de collège, oui ; mais à quoi bon ? Et le garçon de bureau est là sur l’escalier qui court après moi : Ah ! Ivan Alexandrovitch, dit-il, permettez que je donne un coup de brosse à vos bottes. — Eh bien ! messieurs, vous êtes debout ? Asseyez-vous donc.

« Le gouverneur. — Nous sommes à notre place ; nous connaissons notre rang.

« Le directeur de l’hospice. — Nous devons rester debout.

« Le Recteur. — Ne faites pas attention.

« Khlestakof. — Point d’étiquette, messieurs. Asseyez-vous, je vous en prie, sans distinction de rangs… Moi, je fais tous mes efforts pour glisser partout sans qu’on me remarque. Mais que voulez-vous ? Je ne sais comment cela se fait. Je ne puis être incognito nulle part. Partout où je vais, on dit : « Ah ! dit-on, voilà Ivan Alexandrovitch. » Oui, une fois, figurez-vous qu’on m’a pris pour le commandant en chef. La sentinelle a crié aux armes, les soldats sont sortis du poste. L’officier, qui était une de mes connaissances, me dit après : « Tiens, dit-il, mon cher, nous t’avons pris pour le commandant en chef. »

« Anna. — En vérité !

« Khlestakof. — Les petites actrices me connaissent comme le loup blanc… Je vois souvent les vaudevilles… et les gens de lettres. Je suis à tu et à toi avec Pouchkine. Quelquefois je lui dis comme cela : « Eh bien ! mon cher Pouchkine, qu’est-ce que nous faisons ? — Eh bien ! qu’il me répond, euh… euh… » — C’est un grand original !

« Anna. — Ah ! vous écrivez aussi. Comme ce doit être amusant d’être auteur ! Probablement que vous travaillez aussi pour les journaux ?

« Khlestakof. — Mon Dieu, oui. Il faut bien y mettre quelque chose. C’est moi qui ai fait le Mariage de Figaro, Robert le Diable, Norma… J’oublie les titres, ma foi… Oh ! je ne fais cela qu’à l’occasion. Je ne voulais pas écrire, et puis les directeurs de théâtre viennent ; ils me disent : « Voyons, mon cher, écrivez-nous donc quelque chose, » Je réfléchis un instant, et puis je dis : « Allons, voyons ! » Je m’y mets pendant une soirée, et voilà la chose bâclée. J’ai, comme cela, une facilité vraiment singulière. Tout ce qui a paru sous le nom du baron de Brambeus, la Frégate, l’Espérance, le Télégraphe de Moscou, tout cela est de votre serviteur.

« Anna. — Vraiment ! Brambeus, c’est vous ?

« Khlestakof. — Mon Dieu, oui. Je leur corrige leurs vers à tous. Smidrine me donne pour cela 40, 000 roubles.

« Anna. — Eh ! dites-moi, est-ce que c’est de vous, Iourii Miloslavski ?

« Khlestakof. — Oui, c’est de moi.

« Anna. — Je m’en étais bien doutée.

« Maria Antonovna. — Mais, maman, il y a sur le titre que c’est de M. Zagoskine.

« Anna. — Eh ! bien j’en étais sûre. La voilà qui veut encore disputer !

« Khlestakof. — Oui, c’est vrai, c’est de Zagoskine. C’est un autre Iourii Miloslavski qui est de moi.

« Anna. — C’est celui-là que j’ai lu. Comme c’est bien écrit !

« Khlestakof. — Moi, je l’avoue, la littérature c’est mon élément. Ma maison est la première de Saint-Pétersbourg. On se dit : Voilà la maison d’Ivan Alexandrovitch. » Faites-moi la grâce, messieurs, si vous venez à Pétersbourg, je vous en prie, venez chez moi. Je donne aussi des bals.

« Anna. — Je suis sûre que vos bals sont charmants et d’un goût exquis.

« Khlestakof. — Oh ! tout simples ; il ne faut pas en parler. Sur la table, par exemple, un melon d’eau… — un melon d’eau, de six cents roubles. — On m’envoie la soupe dans une casserole, de Paris, par le chemin de fer. On lève le couvercle… une vapeur ! il n’y a rien de semblable au monde. Je vais au bal tous les jours, et puis nous faisons notre whist, le ministre des affaires étrangères, l’ambassadeur de France, l’ambassadeur d’Allemagne et moi, et là, alors, nous nous exterminons… on ne s’en fait pas une idée… on revient éreinté… On grimpe à son quatrième étage, on n’a que la force de dire à sa bonne : Voyons, Mavrouchka, ma robe de chambre… Qu’est-ce que je dis donc ?… j’oubliais que je demeure au premier… J’ai un escalier chez moi qui… C’est une curiosité de venir dans mon antichambre, quand je me lève. Des comtes, des princes sont là à s’étouffer… On dirait des bourdons… on n’entend que brr, brr, brr… Une fois le ministre… (Le gouverneur et les employés se lèvent avec effroi.) On me met sur mes paquets : À son excellence… Une fois j’ai fait le ministère. C’est drôle : tenez le directeur s’en va ; où est-il ? On ne sait pas. Alors naturellement on se dit : Qui est-ce qui va faire la place ? Il y avait là des généraux qui avaient bonne envie de s’y mettre ; mais on essaye, et puis on trouve que c’est difficile. On croit d’abord que c’est tout simple ; et puis, quand on y est… le diable emporte ! on ne sait comment s’y prendre. Alors on retombe sur moi. Voilà des courriers en mouvement, des courriers, des courriers… Figurez-vous trente-cinq mille courriers ! Quelle situation, hein ? — Ivan Alexandrovitch, venez donc faire aller le ministère. Moi, je vous l’avouerai, cela ne m’amusait guère. Je viens en robe de chambre… Je voulais refuser… et puis, j’ai craint que cela n’arrivât à l’empereur… et puis pour mes états de service… Eh bien ! messieurs, leur dis-je, je prends la mission, je la prends, que je dis, comme cela… seulement… avec moi qu’on marche droit, — qu’on ne m’échauffe pas les oreilles ! ou bien… Là-dessus, je vais au ministère… C’était comme un tremblement de terre… Tout tremblait comme la feuille. (Le gouverneur et les employés tremblaient de peur. Khlestakof continue en s’échauffant.)Oh ! je ne plaisante pas… Je leur ai donné à tous un galop !… C’est que le conseil d’État a peur de moi… Pourquoi ? C’est que je suis comme cela. (S’assoupissant par degrés.) Je ne ménage personne, moi. Je leur parle à tous… Je me connais ; je me connais bien. Je suis toujours comme cela… je vais à la cour tous les jours. Demain peut-être, on me fera feldmar… (Il chancelle et manque de tomber. Les employés le retiennent avec toutes les marques du plus grand respect.)

« Le gouverneur, tremblant de tous ses membres. — Vo… vo… vo…

« Khlestakof. — Qu’est-ce qu’il y a ?

« Le gouverneur. — Vo… vo… vo…

« Khlestakof. — Je ne comprends pas. Qu’est-ce que ce galimatias ?

« Le gouverneur. — Vo… vo… exce… votre excellence… vous plairait-il de reposer ?… Il y a dans votre chambre tout ce qu’il faut.

« Khlestakof. — Quelle bêtise, reposer ! Ah ! pardon. Oui, je suis prêt à reposer… Je suis très-satisfait… satisfait… Votre déjeuner, messieurs… Me voilà, me voilà… Fameux poisson ! fameux poisson ! (Il sort.)

Cependant les fonctionnaires du district, après avoir délibéré entre eux, ont conclu que M. l’inspecteur général n’est pas homme à se laisser gagner par un dîner seulement. On lui députe le plus hardi de la bande pour lui offrir brutalement de l’argent. Grande terreur de cet envoyé, qui, s’il tombe par hasard sur un homme d’honneur, risque de faire le voyage de Sibérie. Il a préparé son offrande, il la tient, il avance la main, la retire, et ne sait comment en venir au fait. Le billet de banque tombe à terre ; Khlestakof le ramasse et demande poliment à l’emprunter. Tout s’est passé, comme il semble, dans les formes. Arrivent l’un après l’autre tous les fonctionnaires du district, en grand uniforme et pourvus de billets de banque. Encouragé par son premier essai, Khlestakof emprunte à l’un deux cents roubles, à l’autre trois cents. Toutes ces scènes sont bien faites, et, malgré l’uniformité du motif, elles se varient heureusement par le contraste des caractères. Je prends la plus courte pour la traduire. Le recteur du collège, homme très-timide, entre en tremblant et se heurte contre le seuil. On entend une voix qui lui dit : — « Allons donc ! n’ayez pas peur.

« Le recteur. — Permettez-moi d’avoir l’honneur de vous offir l’hommage de mon respect. Je suis le recteur de l’académie, conseiller titulaire, Khlopof.

« Khlestakof. — Soyez le bienvenu. Asseyez-vous donc. Voulez-vous un cigare ?

« Le recteur (à part). Que faire ? mon Dieu ! Prendre ou refuser.

« Khlestakof. — Prenez, prenez. Ils ne sont pas mauvais. C’est vrai que ce n’est pas comme les cigares qu’on a à Pétersbourg. Là, voyez-vous, petit papa, j’en fumais à vingt-cinq roubles le cent. On s’en léchait les babines. Voilà du feu. Allumez-vous. Qu’est-ce que vous faites donc ? Ce n’est pas là le bon bout.

« Le recteur laisse tomber le cigare. (à part.) Le diable emporte ! maudite timidité !

« Khlestakof. — À ce que je vois, vous n’êtes pas fumeur. Moi, je l’avoue, c’est là mon faible… et les dames aussi. Et vous ? hein ? qu’aimez-vous le mieux, les brunes ou les blondes ? (Le recteur, stupéfait, ne répond rien). Là, franchement, lesquelles préférez-vous ?

« Le recteur. — Je… je n’ose…

« Khlestakof. — Non, point de défaites. Je veux absolument savoir votre goût.

« Le recteur. — Oserais-je ?… exprimer… (À part.) La tête me tourne. Je ne sais ce que je dis.

« Khlestakof. — Vous ne voulez pas le dire ? Je parie que quelque brunette vous a pris dans ses filets. Ah ! vous rougissez ? J’ai deviné, à ce qu’il paraît. Pourquoi donc ne parlez-vous pas ?

« Le recteur. — Excusez, ma timidité, monsi… monseig… votre ex… (À part.) Ah ! maudite langue, qu’es-tu devenue !

« Khlestakof. — Vous êtes timide ? Eh bien ! tenez, c’est que j’ai dans les yeux quelque chose qui impose en effet. Au moins, je sais bien qu’il n’y a pas une demoiselle qui résiste à mon regard. Pas vrai ?

« Le recteur. — Assurément.

« Khlestakof. — il m’arrive l’aventure la plus étrange… J’ai été retenu dans mon voyage… si bien…Pourriez-vous, par hasard me prêter trois cents roubles ?

« Le recteur lui remettant les billets de banque. — Voici, voici !

« Khlestakof. — Infiniment obligé.

« Le recteur. — Je n’ose abuser plus longtemps de vos moments précieux. (À part.) Grâce au ciel, il n’a pas visité les classes ! » (Il sort en courant.)

Khlestakof s’accommode à merveille, comme on peut le penser, de son séjour. Il a empoché force roubles ; il fait la cour à la fille du gouverneur, coquette provinciale innocente ou soi-disant telle. Il se laisse même fiancer avec cette dernière à la suite d’une conversation un peu vive, et le gouverneur est enchanté d’avoir pour gendre un homme qui traite les ministres par-dessous la jambe ; mais la farce ne peut se prolonger indéfiniment. Heureusement le valet de Khlestakof est un garçon prudent qui détermine son maître à gagner au pied avant que la vérité se découvre. Cependant, tandis qu’on charge la voiture, Khlestakof a encore des visites à recevoir. Ce sont d’abord des marchands qui viennent se plaindre du gouverneur. Ils entrent portant des pains de sucre et des bouteilles d’eau-de-vie, selon l’usage oriental de n’aborder les grands qu’avec un présent à la main.

« Un marchand. — Nous venons battre du front contre le gouverneur. Jamais, monseigneur, on ne vit son pareil. Ses iniquités sont si nombreuses, qu’on ne saurait les écrire toutes. Ce qu’il fait, on est épouvanté à le dire. Il nous abîme de soldats à loger ; on n’a plus qu’à se pendre. Il vous prend par la barbe et vous dit : « Chien de Tartare ! » — Hélas ! mon Dieu ! si on lui avait manqué en quoi que ce soit ; mais nous sommes des gens d’ordre et soumis aux lois. Chacun de nous lui donne une couple d’habits, comme de juste, pour son épouse et sa demoiselle. Nous n’avons rien à dire là contre. Mais, vois-tu, ce n’est rien que cela. Il vient à la boutique. Hélas ! hélas ! tout ce qui lui tombe sous la main, il l’emporte. Il voit une pièce de drap. « Ah ! mon cher, dit-il, voilà du beau petit drap, porte cela chez moi. » Que faire ? il faut bien le lui apporter, et des pièces de cinquante archines.

« Khlestakof. — C’est-à-dire que c’est un coquin.

« Un marchand. — Hélas ! mon Dieu ! personne ne se souvient d’avoir vu son pareil. Quand il vient chez vous, il vous emporte toute votre boutique. Et encore, ce n’est pas assez pour lui de prendre ce qu’il y a de fin, il empoche jusqu’aux cochonneries. Des pruneaux, parlant par respect, qui, depuis six ans, sont dans le tonneau, que mon garçon qui tient ma boutique ne mangerait pas, lui, il en bourre ses poches à pleines poignées. Son jour de nom, c’est la Saint-Antoine, et ce jour-là, c’est encore plus fort, il lui faut tout, même ce dont il n’a que faire. Non, il dit toujours : Encore. Il dit en outre que la Saint-Onuphre c’est encore son jour de nom, et il faut lui souhaiter la Saint-Onuphre.

« Khlestakof. — C’est tout bonnement un voleur.

« Le marchand. — Si l’on s’avise de lui tenir tête, il vous enverra tout un régiment à loger. Il vous dit de venir lui parler. Bon ; puis il ferme la porte. « Mon cher, dit-il, je ne peux pas te faire donner la bastonnade, ni te mettre à la question, parce que la loi ne le permet pas ; mais, mon cher, vois-tu, je te ferai avaler tant de couleuvres, qu’à la fin je te rendrai souple comme un gant. »

« Khlestakof. — Quel coquin ! Il y a de quoi le faire aller en Sibérie.

« Le marchand. — Monseigneur, fais-en ce que tu voudras, tout sera bien, pourvu que tu le fasses aller autre part. Notre père, ne dédaigne pas notre pain et notre sel[5]. Nous t’offrons nos hommages avec ce sucre et cette eau-de-vie.

« Khlestakof. — Vous n’y pensez pas, mes amis, je n’accepte de cadeaux de personne ; mais, par exemple, si, entre vous, vous pouviez me prêter trois cents roubles, ce serait une autre affaire. Je puis bien emprunter.

« Les marchands. — De grand cœur, notre père. Trois cents roubles ! Qu’est-ce que cela ? Prends-en cinq cents, et sois-nous en aide.

« Khlestakof. — Vous le voulez ! je les prends. C’est une dette sacrée pour moi.

« Les marchands, lui présentant les billets sur un plateau d’argent. — Prends au moins ce plateau.

« Khlestakof. — Passe pour le plateau.

« Les marchands se prosternant. — Prends encore le sucre avec.

« Khlestakof. — Oh ! jamais ! Point de cadeaux !

« Le valet. — Monseigneur, pourquoi ne pas prendre cela ? En voyage, tout sert. Allons, voyons les pains de sucre et l’eau-de-vie. Qu’est-ce que cela encore ? De la ficelle. Donnez-moi cette ficelle. Cela peut servir en route. On rattache tout avec de la ficelle. »

Tout cela peut être un tableau vrai, mais il est un peu sombre pour être comique. Voici qui est encore plus grave. Aux marchands succèdent deux femmes. En entrant, elles se mettent à genoux.

« Khlestakof. — Levez-vous. Qu’une seule parle à la fois. Toi, que demandes-tu ?

« Première femme. — Je demande miséricorde. Je frappe la terre du front contre le gouverneur. Que le Seigneur l’accable de tous les maux, lui et ses enfants, oui, ce gredin-là, ses oncles et ses tantes, et que rien ne leur profite !

« Khlestakof. — De quoi s’agit-il ?

« Première femme. — Il a fait raser la tête à mon mari pour qu’il fût soldat[6], quoique ce ne fût pas notre tour, le gredin ! Et la loi le défend : il est marié.

« Khlestakof.[6] — Comment cela se peut-il ?

« Première femme. — Il l’a fait, le gredin ! il l’a fait. Que Dieu le frappe en ce monde et dans l’autre ! S’il a une tante, que tout aille de travers chez elle ! Si son père vit encore, qu’il crève, la canaille ! ou qu’il étrangle à tout jamais, le gredin qu’il est ! C’était le tour au fils du tailleur, outre que c’est un pochard ; mais les parents, qui sont riches, ont donné un cadeau. Pour lors, cela tombait au fils de la Panteleïef, une marchande d’ici ; mais la Panteleïef alors a envoyé à madame son épouse trois pièces de toile. Alors on est tombé sur moi. Qu’as-tu affaire de ton mari ? qu’il m’a dit ; il ne te sert à rien. — Possible, que je dis ; mais qu’il me serve ou qu’il ne me serve pas, c’est mon affaire… Quel gredin ! il dit, ce voleur ! il dit : S’il n’a pas volé, c’est égal, qu’il dit, il volera. Pour lors, l’année suivante, on le prend pour conscrit. Il me laisse sans mari, le gredin ! Je suis une pauvre femme ! Maudit vaurien ! puisse toute ta lignée ne plus voir le jour du bon Dieu, et s’il a une belle-mère, que sa belle-mère…

« Khlestakof. — C’est bon, c’est bon, ma petite mère. Il payera tout cela. — Et toi, que veux-tu ?

« Deuxième femme. — Je viens, mon petit père, frapper le front contre…

« Khlestakof. — Dépêche. De quoi s’agit-il ?

« Deuxième femme. — Du fouet, mon père.

« Khlestakof. — Comment cela ?

« Deuxième femme. — Par erreur, mon petit père. Nos femmes se sont disputées au marché. La police est venue ; on m’empoigne, et ils ont fait un rapport, que j’en ai été deux jours sans pouvoir m’asseoir.

« Khlestakof. — Que veux-tu que j’y fasse ?

« Deuxième femme. — Il y a bien quelque chose à y faire. Ordonne qu’à cause de l’erreur, il me paye une indemnité ; je ne la refuserai pas, et un peu d’argent m’arrangerait fort au jour d’aujourd’hui. »

Le cinquième acte contient la moralité de l’ouvrage. Khlestakof est parti. Le gouverneur, persuadé qu’il veut épouser sa fille, rêve déjà les cordons et les grades que son gendre ne peut manquer de lui procurer, lorsque le directeur de la poste, qui a ouvert les lettres selon son habitude, lui en apporte une que Khlestakof écrit à un de ses amis, rédacteur d’un journal à Pétersbourg. Il raconte son aventure et se moque de ses dupes. La lettre est lue devant tous les fonctionnaires assemblées, et chacun y trouve son paquet. C’est une imitation libre de la scène du billet dans le Misanthrope. Au milieu de l’ébahissement général entre un gendarme annonçant que le véritable inspecteur est arrivé et qu’il invite ces messieurs à se présenter devant lui. Auront-ils à donner de nouveaux billets de banque ? seront-ils destitués et traités selon leurs mérites ? L’auteur ne le dit pas, et la toile tombe sur le tableau général de tous ces coquins volés et confondus.

FIN
  1. Matouchka, batiouchka, petite mère, petit père, façons de parler un peu familières, mais très-usitées.
  2. On ne dit guère en Russie monsieur ou madame. L’usage est, en parlant à quelqu’un, de l’appeler par son nom de baptême, suivi du nom de baptême de son père, dont on fait un adjectif en ajoutant vitch pour les hommes, vna pour les femmes. Anastasia Petrovna, Anastasie, fille de Pierre. Le terminatif vitch s’applique à un gentilhomme ; of, ef, après un nom de baptême, est un indice de roture. Alexei Alexeievitch, Alexis, fils d’Alexis est un nom noble, Alexei Alexeief un nom de paysan.
  3. Une femme libre ne peut être soumise à un châtiment corporel.
  4. Ty nie po tchinou borech
  5. L’offrande du pain et du sel est un symbole de soumission que présente le vassal à son seigneur, le protégé à son protecteur.
  6. Les paysans russes portent les cheveux longs. Lorsqu’un homme est désigné pour être soldat, on lui rase les cheveux par devant, en sorte qu’il lui est difficile de déserter avant d’avoir rejoint son corps.
  1. La littérature russe est peu connue parmi nous. Le grand poëte Pouchkine et les écrivains modernes de la Russie ont été l’objet d’une étude développée, — le mouvement littéraire de ce pays n’a pas été suivi avec toute l’attention qu’il mérite. C’est que la langue russe est à peu près complétement ignorée en France ; les interprètes et les critiques compétents manquent. Un écrivain connu par des œuvres qu’on lira encore quand les gros romans de ces dernières années seront dans l’oubli fait une heureuse exception ; car on ne sait peut-être pas que l’auteur de Colomba tourne vers le russe la même curiosité pénétrante qu’il a portée vers le zingari, lorsqu’il composait Carmen. C’est à lui que nous devons d’avoir fait passer dans notre langue le récit qu’on va lire, et on reconnaîtra dans la Dame de Pique une de ces trop rares tentatives où un esprit éminent sait donner à la traduction même un cachet d’originalité. Pouchkine, assurément, ne pouvait trouver un meilleur introducteur dans la littérature française.
    (Note de l’éditeur de la Revue des Deux-Mondes)
  2. Chacun de ces mots désigne une dame. Le cavalier en répète un au hasard et doit exécuter une figure avec la dame à qui appartient le mot choisi.
  3. Soldat, domestique d’un officier.




LES BOHÉMIENS


TSYGANY


— TRADUIT DE POUCHKINE —


Des Bohémiens, troupe bruyante, vont errants en Bessarabie ; aujourd’hui sur la rive du fleuve, ils plantent leurs tentes déchirées. Douce comme l’indépendance est leur nuitée ; qu’on dort bien à la belle étoile ! Entre les roues des charriots, derrière des lambeaux de tapis, on voit briller le feu. La horde alentour apprête son souper. Sur le gazon, les chevaux paissent à l’aventure. Un ours apprivoisé a pris son gîte auprès d’une tente. Tout est en mouvement au milieu du désert ; on part demain à l’aube et chacun fait gaiement ses préparatifs. Les femmes chantent, les enfants crient, les marteaux font résonner l’enclume de campagne. Mais bientôt sur la bande vagabonde s’étend le silence du sommeil et le calme de la steppe n’est plus troublé que par le hurlement des chiens et le hennissement des chevaux. Tout repose, les feux s’éteignent, la lune brille seule dans le lointain des cieux, versant sa lumière sur la horde endormie. Dans une tente solitaire, un vieillard ne dort point encore. Assis devant quelques charbons, et recueillant leur mourante chaleur, il regarde la plaine où s’étend le brouillard de la nuit. Sa fille est allée courir la campagne déserte. Libre enfant, elle ne connaît que son caprice. Elle reviendra… mais voici la nuit et bientôt la lune va disparaître derrière les nuages à l’horizon. Zemfira ne revient pas, et l’humble souper du vieillard se refroidit à l’attendre.

Mais, la voici. Derrière elle, sur la steppe, un jeune homme s’avance ; il est inconnu au bohémien : — « Père, dit la jeune fille, j’amène un hôte. Derrière le Kourgane[1], là-bas dans le désert, je l’ai rencontré et je l’amène au camp pour la nuit. Il veut devenir bohémien comme nous. La justice le poursuit, mais en moi il trouvera une bonne compagne. Il s’appelle Aleko ; il me suivra partout. »

LE VIEILLARD.

Bien ; reste jusqu’à demain à l’ombre de notre tente, plus longtemps, si tu veux. L’abri, le pain nous les partagerons. Sois des nôtres. Tu t’accoutumeras à nos façons, à notre vie errante, à la misère, à la liberté. Demain au point du jour, un même charriot nous emportera tous les trois. Prends un métier, choisis ; forge le fer ou chante des chansons en promenant l’ours de village en village.

ALEKO.

Je reste.

ZEMFIRA.

Il est à moi, qui pourrait me l’arracher ? mais il est tard. La jeune lune a disparu. La brume couvre la campagne et mes yeux se ferment malgré moi.


Il est jour. Le vieillard tourne à pas lents autour d’une tente silencieuse : « Debout Zemfira, le soleil est levé ! Réveille-toi, mon hôte, il est temps, il est temps. Quittez enfants, la couche de la paresse. » Aussitôt la horde s’épand à grand bruit. On plie les tentes, les charriots sont prêts à partir. Tout s’ébranle à la fois. Les voilà cheminant par les plaines désertes. Des ânes ouvrent la marche portant dans des paniers des enfants qui se jouent. Derrière viennent les maris, les frères, les femmes, les filles, jeunes et vieux. Que de cris ! quel tapage ! Aux refrains de la Bohême se mêlent les grognements de l’ours qui mort impatiemment sa chaîne. Quelle bigarrure de haillons aux couleurs éclatantes ! Les chiens hurlent à la cornemuse qui ronfle, tandis que les roues grincent sur le gravier. Cohue, misère, sauvagerie ! Mais tout cela est si plein de vie et de mouvement ! Fi de notre mollesse inerte comme la mort, fi de notre indolente langueur, monotone comme les chants de l’esclave !


Le jeune homme promène un regard découragé sur la plaine déserte. Il n’ose s’avouer à lui-même la cause secrète de sa tristesse. Pourtant, Zemfira, la belle aux yeux noirs, est à ses côtés. Maintenant, il est libre et le monde est devant lui. Sur sa tête un radieux soleil brille dans sa splendeur de midi. Pourquoi le cœur du jeune homme tressaille-t-il en sa poitrine ? quel secret ennui le tourmente ?

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

« L’oiselet du bon Dieu ne connaît ni souci ni travail. Pourquoi se fatiguerait-il à tresser un lit et solide et durable ? La nuit est longue, un rameau lui suffit pour dormir. Vienne le soleil en sa gloire, l’oiselet entend la voix de Dieu, il secoue ses plumes et chante sa chanson.

« Après le printemps, splendeur de la nature, vient l’été avec ses ardeurs ; puis arrive le tardif automne amenant et brouillards et froidure. Pauvres humains, tristes humains ! Vers de lointaines contrées, en de tièdes climats, au-delà de la mer bleue, l’oiselet s’envole jusqu’au printemps[2]. »

Il est comme l’insouciant oiselet, l’exilé nomade. Pour lui point de gîte fixé, point d’accoutumance. Tout lui est chemin ; partout il trouve un abri pour sa nuitée. L’aube le réveille, il abandonne sa journée à la volonté de Dieu, et le travail de la vie ne troublera pas le calme indolent de son cœur. Parfois les enchantements de la gloire scintillent à ses yeux comme une étoile lointaine ; parfois il se ressouvient du luxe et des plaisirs. Souvent la foudre gronde sur sa tête isolée, mais sous la tempête, comme sous un ciel serein il s’endort insouciant. Ainsi vit Aleko, oubliant la malice de l’aveugle destin. Autrefois, grand Dieu ! quelles passions se jouèrent de cette âme docile ! Comme elles bouillonnaient en ce cœur bourrelé ! Elles l’ont abandonné depuis longtemps… Pour longtemps ? Se réveilleront-elles un jour ? — Qu’il attende !

ZEMFIRA.

Ami, dis-moi, ne regrettes-tu pas ce que tu as quitté pour toujours ?

ALEKO.

Qu’ai-je donc quitté ?

ZEMFIRA.

Tu sais… une famille, les villes…

ALEKO.

Moi des regrets ! Si tu savais, si tu pouvais t’imaginer l’esclavage de ces villes où l’on étouffe ! Là, les hommes parqués, entassés, n’ont jamais respiré l’air frais du matin, ni les parfums printanniers des prairies. Ils ont honte d’aimer. La pensée… ils la chassent loin d’eux. Ils font marchandise de leur liberté. Rampants aux pieds des idoles, ils leur demandent de l’argent et des chaînes. Qu’ai-je quitté ? Trahisons impudentes, préjugés sans appel, haines insensées de la foule, ou bien le déshonneur au pinacle et resplendissant.

ZEMFIRA.

Mais, là on voit de grands palais, des tapis aux mille couleurs, des jeux, des fêtes bruyantes… et les habits des femmes, comme ils sont riches !

ALEKO.

La joie des villes, vain bruit ; là point d’amour, point de vraie joie. Les femmes… ah ! que tu vaux mieux qu’elles, toi qui n’as besoin ni de leurs riches parures ni de leurs perles ni de leurs colliers. Tu ne me tromperas pas, mon amie… Si jamais !… Mon seul désir c’est de partager avec toi, amour, paix, exil volontaire.

LE VIEILLARD.

Tu nous aimes toi, bien que né parmi les riches ; mais celui-là ne s’habitue pas facilement à la liberté, qui a connu les délices du luxe. Chez nous, on conte cette histoire. Un jour, dans ce pays, vint un homme du sud, exilé par un roi. Autrefois j’ai su son nom bizarre, mais je l’ai oublié. Vieux d’années il était jeune de cœur, ardent pour le bien. Il avait le don divin des chansons et sa voix était comme le bruit des eaux. Tous l’aimaient. Il vivait aux bords du Danube, ne faisant de mal à personne, charmant jeunes et vieux par ses récits. Il ne s’entendait à rien, timide et faible comme un enfant. Il fallait que des étrangers lui apportassent gibier et poissons pris dans leurs filets ; et quand le fleuve rapide se couvrait de glaces, quand soufflaient les rudes autans, ils préparaient au saint vieillard une couche moelleuse avec de chaudes toisons. Mais, lui, jamais il ne s’accoutuma à cette vie de misère. Il était pâle, desséché. La colère d’un Dieu, disait-il, le poursuivait pour une faute. Toujours il attendait, et la délivrance ne venait pas. Errant sur la rive du Danube, il se lamentait sans cesse, et des larmes amères coulaient de ses yeux au souvenir de son lointain pays. Enfin, mourant, il voulut qu’on portât ses os vers le sud, croyant que, même après sa mort, ils ne pourraient trouver le repos dans la terre de l’exil.

ALEKO.

Voilà donc le sort de tes enfants, ô Rome, ô souveraine du monde ! Chantre des amours, chantre des Dieux, dis-moi qu’est-ce que la gloire ? un écho sortant d’une tombe, un cri d’admiration, une rumeur qui retentit d’âge en âge, ou bien sous l’abri d’une hutte enfumée le récit d’un sauvage bohémien !


Deux ans se passent, et toujours la Bohême joyeuse et vagabonde ; partout, comme naguères elle trouve la paix et l’hospitalité. Aleko a secoué les chaînes de la civilisation : libre comme ses hôtes, sans soucis, sans regrets, il prend place à leurs bivouacs. Il n’a pas changé ; ses amis sont les mêmes. Oubliant ses jours d’autrefois il a pris les mœurs des Bohémiens. Comme eux, il se plaît sous l’abri d’une tente ; il goûte les enivrements de leur éternelle paresse ; il aime jusqu’à leur langue, pauvre et sonore. Déserteur de sa bauge des bois, l’ours est devenu l’hôte bien fourré de sa tente. Dans les villages, sur la route qui traverse la steppe et mène à la capitale de la Moldavie, l’ours danse lourdement au milieu d’une foule circonspecte. Il beugle et mord impatiemment sa chaîne. Appuyé sur son bâton de voyage, le vieillard marque nonchalamment la mesure sur son tambourin. Aleko conduit la bête en chantant des chansons. Zemfira passe devant les villageois et recueille leurs offrandes volontaires. Vient la nuit : Tous les trois font bouillir le grain qu’ils n’ont pas moissonné. Le vieillard s’endort, le feu s’éteint ; tout repose ; tout est tranquille sous leur tente.


Aux rayons d’un soleil de printemps le vieillard réchauffe son sang déjà engourdi ; devant un berceau sa fille chante une chanson d’amour ; Aleko écoute et pâlit.

ZEMFIRA.

« Vieux jaloux, méchant jaloux, coupe-moi, brûle-moi ; je suis ferme, je n’ai peur ni du couteau ni du feu.

Je te hais, je te méprise, j’en aime un autre ; je meurs en l’aimant. »

ALEKO.

Finis. Ce chant me fatigue. Je n’aime pas ces chansons sauvages.

ZEMFIRA.

Cela ne te plaît pas ? que m’importe ! je chante la chanson pour moi.

Elle chante :

« Coupe-moi, brûle-moi, je ne dirai rien ; vieux jaloux, méchant jaloux tu ne sauras pas son nom.

« Il est plus frais que le printemps, plus ardent qu’un jour d’été ; qu’il est jeune et hardi ! comme il m’aime,

« Comme je l’ai caressé quand tu dormais la nuit ! comme nous avons ri tous les deux de tes cheveux blancs. »

ALEKO.

Tais-toi Zemfira ! j’en ai entendu assez.

ZEMFIRA.

Ha ! tu prends la chanson pour toi ?

ALEKO.

Zemfira !

ZEMFIRA.

Fâche-toi si tu veux… Oui, je chante la chanson pour toi.

(Elle sort en chantant le refrain).
LE VIEILLARD.

Oui, il m’en souvient. C’est de mon temps qu’on a fait cette chanson ; on s’en amusait, on en faisait rire les gens. Quand nous campions dans la steppe de Kagoul, par une nuit d’hiver, ma pauvre Maryoula la chantait en berçant sa fille auprès du feu. Dans mon esprit les années qui ne sont plus, heure par heure, deviennent toujours plus confuses. Cette chanson s’est glissée dans ma mémoire et n’en est plus sortie.


Tout est silencieux. Il est nuit. La lune resplendit au sud dans un ciel azuré ; Zemfira réveille le vieillard. —

Père ! Aleko est effrayant. Écoute, Dans un sommeil de plomb il geint et sanglote.

LE VIEILLARD.

Ne le touche pas. Ne fais pas de bruit. Sais-tu ce que dit le Russe ? À l’heure de minuit l’esprit familier serre la gorge aux dormeurs. Devant l’aube il s’enfuit. Reste auprès de moi.

ZEMFIRA.

Père, il parle, il appelle Zemfira.

LE VIEILLARD.

Il te cherche même en rêve. Tu lui es plus chère que la vie.

ZEMFIRA.

Son amour me fatigue. Il m’ennuie. Mon cœur reveut sa liberté, et déjà… Mais, chut, écoute, il prononce un autre nom.

LE VIEILLARD.

Quel nom ?

ZEMFIRA.

Écoute ; quel râle douloureux ! Il grince des dents… Il fait peur. Je vais le réveiller.

LE VIEILLARD.

Tu l’essayerais en vain. Ne trouble pas l’esprit de la nuit. Il s’en ira de lui-même.

ZEMFIRA.

Il s’agite, il se soulève, il m’appelle, le voilà réveillé. Je vais à lui. Adieu. Dors.

ALEKO.

Où étais-tu ?

ZEMFIRA.

J’étais à veiller auprès de mon père. Tout à l’heure un esprit te tourmentait. En songe ton âme souffrait la torture. Tu m’as effrayée. Tu râlais, tu grinçais des dents, et puis tu m’as appelée.

ALEKO.

J’ai rêvé de toi. Il me semblait qu’entre nous… J’ai fait un rêve horrible.

ZEMFIRA.

Menteries que ces rêves-là. N’y crois pas.

ALEKO.

Ah ! je ne crois à rien, ni aux rêves, ni aux doux serments, non plus même à ton cœur.


LE VIEILLARD.

Pourquoi, jeune insensé, soupirer toujours ? Ici les hommes sont libres, le ciel est serein, et les femmes se vantent de leur beauté. Ne pleure pas. Le chagrin te tuera.

ALEKO.

Père ! Elle ne m’aime plus !

LE VIEILLARD.

Console-toi, ami. C’est un enfant. Ta mélancolie n’a pas de raison. Aimer, pour toi c’est amertume et douleur. Aimer, c’est un jeu pour un cœur de femme. Regarde : sous cette voûte là-haut, la lune erre en liberté. À toute la nature, tour à tour, elle verse sa lumière. Elle entrevoit un nuage : soudain elle l’éclaire, il resplendit ; mais voilà qu’elle passe à un autre, où elle ne s’arrêtera pas plus longtemps. Qui lui assignerait une place au ciel ? Qui lui dirait : Reste là ? Qui peut dire au cœur d’une jeune fille : Rien qu’un amour, jamais de changement ?… Console-toi ?

ALEKO.

Comme elle m’aimait autrefois ! Comme elle se pressait tendrement sur moi, dans nos haltes au milieu de la steppe ! Que les heures de la nuit passaient vite ! Gaie comme un enfant, d’un mot bégayé à l’oreille, d’un baiser enivrant, elle chassait ma mélancolie. Zemfira infidèle !… Ne plus m’aimer !…

LE VIEILLARD.

Écoute ; je te raconterai une histoire de moi-même. Il y a longtemps, lorsque le Moscovite n’effrayait pas encore le Danube, — vois-tu, je rappelle de vieux ennuis, — alors nous tremblions au nom du sultan ; un pacha commandait au Boudjak, du haut des tours d’Akerman. J’étais jeune, mon cœur bouillonnait dans sa joie, et sur ma tête, dans mes tresses touffues, on n’eût pas trouvé un poil blanc. Parmi nos jeunes beautés, il y en avait une… et longtemps elle fut le soleil pour moi. Enfin, mienne elle devint.

Ah ! ma jeunesse a passé rapide comme l’étoile qui file, mais pour toi le temps de l’amour s’est encore plus vite écoulé. Maryoula m’aima un an.

Une fois, près des eaux de Kagoul, nous fîmes rencontre d’une horde étrangère. C’étaient des Bohémiens. Ils plantèrent leurs tentes près de nous, au pied de la montagne. Deux nuits nous campâmes ensemble. Ils partirent la troisième nuit : Maryoula partit avec eux… Je dormais tranquille. Le jour vint : je m’éveille. Elle n’est plus là. Je cherche, j’appelle ; la trace même avait disparu. La petite Zemfira pleurait ; moi, je pleurai aussi…

Depuis ce jour toutes les filles du monde ne furent rien pour moi. Jamais, parmi elles, mon regard ne chercha une compagne, et mes loisirs solitaires, je ne les partageai avec personne.

ALEKO.

Mais pourquoi ne pas courir aussitôt sur les traces de l’infâme ? Comment n’as-tu pas plongé ton couteau dans le sein du ravisseur et de ta fausse compagne ?

LE VIEILLARD.

Pourquoi ? La jeunesse n’est-elle pas plus volontaire que l’oiseau ? Quelle force arrêterait l’amour ? Le plaisir se donne à chacun, tour à tour. Ce qui a été ne sera plus.

ALEKO.

Telle n’est pas mon humeur. Je ne renonce pas à mes droits sans dispute, ou, du moins, je goûte le plaisir de la vengeance. Non ! Je rencontrerais au bord de la mer mon ennemi endormi, près d’un gouffre sans fond, que je sois maudit, si mon pied ne le poussait dans l’abîme ! Il serait à ma merci, sans défense, je le précipiterais dans les flots, j’insulterais à l’épouvante de son réveil, je jouirais de son agonie, et longtemps le bruit de sa chute retentirait à mon oreille et me serait un souvenir de joie et de risée.


UN JEUNE BOHÉMIEN.

Encore un seul, un seul baiser !

ZEMFIRA.

Adieu ! mon mari est jaloux et méchant.

LE JEUNE BOHÉMIEN.

Un seul, mais plus long, pour adieu…

ZEMFIRA.

Adieu ! J’ai peur qu’il ne vienne…

LE BOHÉMIEN.

Dis, quand nous reverrons-nous ?

ZEMFIRA.

Cette nuit ; quand la lune sera couchée. Là-bas, au Kourgâne, près du tombeau.

LE BOHÉMIEN.

Menteuse ! Elle ne viendra pas.

ZEMFIRA.

Cours, ami. Le voilà ! Je viendrai.


Aleko dort ; une inquiète vision l’obsède. Il se réveille en criant. Le jaloux étend la main, mais sa main effrayée n’a saisi qu’une couverture froide. Sa compagne n’est plus auprès de lui. Tremblant, il se lève. Tout est tranquille. Il frémit, il transit, il brûle. Il sort de sa tente, et, pâle, tourne autour des chariots. Nul bruit ; la campagne est muette. L’obscurité règne, la lune s’est plongée dans le brouillard. À la tremblante lueur des étoiles, sur la rosée, il a deviné des pas. Ils mènent au Kourgâne. Il se précipite sur ces traces funestes. Voilà le tombeau blanc qui se dresse au bord du sentier. Un sinistre pressentiment l’agite, il marche en chancelant. Ses lèvres tremblent, ses genoux fléchissent : il avance et… Est-ce un rêve ? Deux ombres sont là, près de lui, et il entend le murmure de voix qui se parlent sur la tombe profanée.

PREMIÈRE VOIX.

Il est temps.

DEUXIÈME VOIX.

Demeure encore…

PREMIÈRE VOIX.

Il le faut, ami, séparons-nous.

DEUXIÈME VOIX.

Non, non, restons jusqu’au jour.

PREMIÈRE VOIX.

L’heure nous presse.

DEUXIÈME VOIX.

Quelle timide amoureuse ! Un instant !

PREMIÈRE VOIX.

Tu me perds !

DEUXIÈME VOIX.

Un moment.

PREMIÈRE VOIX.

Si mon mari se réveillait sans moi ?…

ALEKO.

Il s’est réveillé. Où allez-vous ? Demeurez tous les deux. Vous êtes bien là ; oui là, sur cette tombe.

ZEMFIRA.

Ami, sauve-toi, fuis !

ALEKO.

Arrête ! Où vas-tu, beau galant ? Tiens !

(Il le frappe de son couteau.)
ZEMFIRA.

Aleko !

LE BOHÉMIEN.

Je suis mort !

ZEMFIRA.

Aleko ! ne le tue pas ! Mais tu es couvert de sang ! Qu’as-tu fait ?

ALEKO.

Rien. À présent respire son amour.

ZEMFIRA.

Eh bien je ne te crains pas ! Je méprise tes menaces. Assassin, je te maudis.

ALEKO la frappant.

Meurs donc aussi !

ZEMFIRA.

Je meurs en l’aimant.


L’orient s’éclaire de ses premiers feux. Sur le tertre, Aleko tout sanglant, le couteau à la main, est assis sur la pierre du tombeau. À ses pieds gisent deux cadavres. Les traits du meurtrier sont effrayants. Une troupe effarée de Bohémiens l’entoure. Sur le Kourgâne même, à ses pieds, ils creusent une fosse. Les femmes, l’une après l’autre, s’avancent et baisent les yeux des morts. Le vieillard, le père, est assis, regardant la victime, immobile, silencieux. On soulève les cadavres, et le jeune couple est déposé au sein froid de la terre. Aleko les contemple à l’écart, et quand la dernière poignée de terre est jetée sur la fosse, sans dire un mot, il glisse de la pierre, et tombe sur le gazon.

Alors le vieillard :

« Loin de nous, homme orgueilleux ! Nous sommes des sauvages qui n’avons pas de lois. Chez nous point de bourreaux, point de supplices ; nous ne demandons aux coupables ni leur sang, ni leurs larmes. Mais nous ne vivons pas avec un assassin. Tu es libre, vis seul. Ta voix nous ferait peur. Nous sommes des gens timides et doux ; toi, tu es cruel et hardi. Séparons-nous. Adieu ; que la paix soit avec toi ! »

Il dit ; à grand bruit toute la horde se lève et s’empresse à quitter son campement sinistre. Bientôt tout a disparu dans le lointain de la steppe. Seulement un chariot, couvert d’un tapis déchiré, demeure en arrière sur la plaine.

Ainsi, aux approches de l’hiver, devant les premiers brouillards, on voit s’envoler à grands cris, vers le sud, une volée de grues retardataires. Atteinte par un plomb funeste, une seule demeure, traînant son aile blessée sur la terre.

La nuit vint. Devant le chariot abandonné, nul feu ne brilla cette nuit : sous la couverture du chariot, personne ne dormit jusqu’à l’aurore.


ÉPILOGUE.

Ainsi par le pouvoir des vers, dans ma mémoire obscurcie, revivent les visions des jours écoulés parmi la liesse ou l’ennui. Dans ces lieux, longtemps, longtemps a retenti l’effrayante voix de la guerre. Là le Russe a marqué une frontière à Stamboul. Là notre vieil aigle, à la double tête, entend redire encore ses gloires passées. C’est là, au milieu de la steppe, sur des retranchements en ruines, que je rencontrai les chariots des Bohémiens, ces paisibles fils de la liberté.

Mais le bonheur ne se trouve pas même parmi vous, enfants pauvres de la nature, et sous vos tentes trouées il y a des rêves qui sont des supplices. Nomades, le désert même n’a pas d’abri contre la douleur ou le crime. Partout les passions, partout l’inexorable destin.

  1. Tumulus.
  2. Les deux strophes entre guillemets sont d’une autre mesure que le reste du poëme.




LE HUSSARD


GOUSSARD


— TRADUIT DE POUCHKINE —


L’étrille à la main, tout en pansant son cheval, il grommelait entre ses dents avec humeur : « C’est bien le grand diable d’enfer qui m’a donné ce maudit billet de logement !

Ici, on vous guette un homme comme quand on se fusille aux avant-postes en Turquie. À grand’peine des choux pour tout potage ; et le rogome… compte dessus et bois de l’eau.

Ici, pour toi le bourgeois est un tigre qui t’espionne, et la bourgeoise… ah ! bien, oui ! essaye de fermer la porte. Rien ne réussit avec elle, ni le sentiment ni les coups de cravache.

Parlez-moi de Kïef ! quel bon pays ! Les petits pâtés vous pleuvent tout chauds dans la bouche ; aux étuves, veux-tu de la vapeur ?… voilà du vin. Et les femmes… Ah ! les petites coquines !

Morbleu ! on donnerait son âme pour un regard de ces belles aux sourcils noirs. Elles n’ont qu’un petit défaut, un seul… — Et quel défaut ? dis-moi, soldat.

Il tordit sa longue moustache, et dit : Pataud, parlant par respect, tu es peut-être un luron ; mais tu es un blanc-bec, et tu n’as pas vu ce que j’ai vu.

Allons, écoute. Notre régiment était sur le Dnieper. Mon hôtesse était jolie, bon enfant ; son mari était mort. Note bien cela.

Nous devînmes bons amis. Toujours d’accord : c’était charmant. Quand je la battais, la Marousenka n’eût pas dit un mot plus haut que l’autre.

Quand je me grisais, elle me couchait et me faisait la soupe à l’oignon. Je n’avais qu’à faire un signe : Hé ! la commère !… La commère ne disait jamais non.

Enfin, pas moyen de se fâcher. Fallait vivre heureux, sans se quereller. Eh bien ! non ; je m’avisai d’être jaloux. Que veux-tu ? C’est le diable sans doute qui me poussait.

Pourquoi donc, me dis-je, se lève-t-elle au chant du coq ? Qui la vient chercher ? La Marousenka me jouerait-elle quelque tour ? Ou bien est-ce le diable qui la vient emporter ?

Je me mets à l’espionner. Un soir, je me couche et je cligne des yeux. La nuit était plus noire qu’une prison ; et dehors, un temps de chien.

Je la guigne. Ma commère saute tout doucement à bas du poêle, elle me tâte ; je fais le dormeur ; elle s’assied devant le poêle, souffle sur un charbon.

Et allume un bout de chandelle. Pour lors, dans un coin, sur une planche, elle déniche un flacon ; puis, s’asseyant sur le balai devant le poêle,

Elle se déshabille nue comme la main. Ensuite elle avale trois gorgées du flacon… aussitôt, à cheval sur un balai, elle enfile le tuyau de la cheminée, et bonsoir ! la voilà partie.

Ha ! ha ! me dis-je là-dessus. C’est donc que la commère est une païenne ? Attends, ma petite colombe. — Je saute à bas du poêle, et j’avise le flacon.

Je flaire, cela sentait l’aigre. Pouah ! j’en jette deux gouttes à terre. Bon ! voilà la pelle, puis après un baquet, qui s’envolent par le poêle. — Je me dis : Cela se gâte.

Je regarde ; sous un banc dormait un matou. Je lui en jette une goutte sur le dos. Ft, ft ! comme il jure ! — Au chat ! dis-je… Voilà mon matou après le baquet.

Alors à tort et à travers j’arrose la chambre dans tous les coins ; tant pis qui en attrape ! et aussitôt chaudrons, bancs, tables, au galop ! tout gagne le poêle et disparaît.

Diable ! dis-je. Tâtons-en, nous aussi. Je ne fais qu’une gorgée du reste de la bouteille, et… crois-moi si tu veux, je me trouve en l’air aussitôt, moi aussi, léger comme une plume.

Plus vite que le vent je vole, je vole, je vole. Où allais-je, je n’en sais rien, je ne voyais rien. À peine rencontrant quelque étoile, avais-je le temps de lui crier gare ! Enfin voilà que je descends.

Je regarde : une montagne. Sur cette montagne des marmites qui bouillaient ; on chante, on joue, on siffle ; sale jeu, ma foi ! on mariait un Juif avec une grenouille.

Je crachai, et je voulus leur dire… quand accourt la Marousa. — Vite au logis ! Qui t’amène ici, vaurien ? On va te manger ! — Mais moi, qui ne boude pas :

— « Au logis ? et de par tous les diables ! comment trouver mon chemin ? — Ah ! tu fais le drôle de corps. Tiens ce fourgon. Enfourche-le, et file-moi vite, mauvais gredin.

— Moi ! moi, enfourcher un fourgon ! moi, hussard de l’Empereur ! Ah ! carogne ! Est-ce que je me suis donné au diable ? Et pour me parler ainsi, as-tu une peau de rechange ?

Un cheval ! — Allons, imbécile ! Tiens, voilà un cheval. — En effet, un cheval est devant moi. Il gratte la terre, il est tout feu, le col en arc et la queue en trompette.

— À cheval ! — Bon ! me voilà sur son dos. Je cherche les rênes, point de rênes. Il part, il m’emporte. Quel train ! Et je me retrouve devant notre poêle.

Je regarde, tout est en place ; c’est bien moi ; je suis à cheval, mais sous moi, pas de cheval… un vieux banc. Voilà ce qui arrive dans ces pays-là.

Il se mit à tordre sa longue moustache et conclut : Pataud, parlant par respect, tu es peut-être un luron ; mais tu es un blanc-bec, et tu n’as pas vu ce que j’ai vu.




NICOLAS GOGOL


NOUVELLES RUSSES


MÈRTVYA DOUCHI (LES ÂMES MORTES), REVIZOR
(L’INSPECTEUR GÉNÉRAL)


Je n’ai lu de M. Gogol que les trois ouvrages dont je viens de transcrire les titres, c’est-à-dire un recueil de nouvelles, un roman et une comédie. Je crois qu’il a encore publié des lettres, qui ont fait sensation dans son pays, sur des sujets philosophiques et religieux. Mon incompétence en ces matières me fait moins regretter de ne pouvoir en rendre compte. D’ailleurs, comme romancier et comme auteur dramatique, M. Gogol me paraît mériter une étude particulière, et il ne lui manque peut-être qu’une langue plus répandue pour obtenir en Europe une réputation égale à celle des meilleurs humoristes anglais.

Observateur fin jusqu’à la minutie, habile à surprendre le ridicule, hardi à l’exposer, mais enclin à l’outrer jusqu’à la bouffonnerie, M. Gogol est avant tout un satirique plein de verve. Il est impitoyable contre les sots et les méchants, mais il n’a qu’une arme à sa disposition : c’est l’ironie ; trop acérée quelquefois contre le ridicule, elle semble, par contre, bien émoussée contre le crime, et c’est au crime qu’il s’attache trop souvent. Son comique est toujours un peu près de la farce, et sa gaieté n’est guère communicative. Si parfois il fait rire son lecteur, il lui laisse cependant au fond de l’âme un sentiment d’amertume et d’indignation : c’est que ses satires n’ont pas vengé la société, elles n’ont fait que la mettre en colère.

Comme peintre de mœurs, M. Gogol excelle dans les scènes familières. Il tient de Téniers et de Callot. On croit avoir vu ses personnages et avoir vécu avec eux, car il nous fait connaître leurs manies, leurs tics, leurs moindres gestes. Celui-ci grasseye, celui-là blèse, cet autre siffle parce qu’il a perdu une incisive. Malheureusement, tout absorbé par cette étude minutieuse des détails, M. Gogol néglige un peu trop de les rattacher à une action suivie. À vrai dire, il n’y a pas de plan dans ses ouvrages, et, chose étrange dans un écrivain qui se pique surtout de naturel, il ne se préoccupe nullement de la vraisemblance dans la composition générale. Les scènes les plus finement traitées s’enchaînent mal ; elles commencent, elles se terminent brusquement ; maintes fois l’extrême insouciance de l’auteur pour la composition détruit comme à plaisir l’illusion produite par la vérité des descriptions et le naturel du dialogue.

Le maître immortel de cette école de narrateurs décousus, mais ingénieux et attachants, dans laquelle M. Gogol a droit à un rang distingué, c’est Rabelais, qu’on ne saurait trop admirer ni trop étudier ; mais l’imiter aujourd’hui, c’est, je crois, chose difficile et, de plus, dangereuse. Malgré les grâces inexprimables de sa vieille langue, on ne peut lire de suite vingt pages de Rabelais. On se lasse promptement de ce bien dire, si original, si coloré, mais dont le but échappe toujours, sauf à quelques Œdipes comme Le Duchat ou Éloi Johanneau. De même que les yeux se fatiguent à observer des animalcules au microscope, l’esprit se fatigue à la lecture de ces pages brillantes, où pas un mot n’est à retrancher peut-être, mais que peut-être aussi on pourrait supprimer tout entières de l’ouvrage dont elles font partie sans lui faire perdre sensiblement de son mérite. L’art de choisir parmi les innombrables traits que nous offre la nature est, après tout, bien plus difficile que celui de les observer avec attention et de les rendre avec exactitude.

La langue russe, qui est, autant que j’en puis juger, le plus riche des idiomes de l’Europe, semble faite pour exprimer les nuances les plus délicates. Douée d’une merveilleuse concision qui s’allie à la clarté, il lui suffit d’un mot pour associer plusieurs idées qui, dans une autre langue, exigeraient des phrases entières. Le français, renforcé de grec et de latin, appelant à son aide tous ses patois du Nord et du Midi, la langue de Rabelais enfin, peut seule donner une idée de cette souplesse et de cette énergie. On conçoit qu’un si admirable instrument exerce une influence considérable sur le talent d’un écrivain qui se sent habile à le manier. Il se complaît nécessairement dans le pittoresque de ses expressions, de même qu’un dessinateur qui a de la main et un vieux crayon de Brookman s’applique involontairement à tracer des contours d’une exquise finesse. Rien de mieux sans doute ; mais il y a peu de choses qui n’aient leur mauvais côté. Le précieux du faire est un mérite considérable, s’il est réservé aux parties capitales d’une composition. Qu’il soit uniformément prodigué à tous les accessoires, il répandra, je le crains, un peu de monotonie sur l’ensemble.

J’ai dit que la satire était, à mon avis, le caractère particulier du talent de M. Gogol. Il ne voit en beau ni les choses ni les hommes : cela ne veut pas dire qu’il soit un observateur infidèle ; mais ses études de mœurs dénotent une certaine préférence pour le laid et le triste. Sans doute ces deux fâcheux éléments n’existent que trop dans la nature, et c’est précisément parce qu’ils se rencontrent si souvent qu’il ne faudrait pas s’appliquer à leur recherche avec une insatiable curiosité. On se ferait une idée terrible de la Russie, de la sainte Russie, comme disent ses enfants, si on ne la jugeait que par les tableaux qu’en a tracés M. Gogol. Il ne nous y montre guère que des imbéciles, quand il ne nous offre pas des coquins à pendre. C’est, on le sait, le défaut des satiriques de ne voir partout que le gibier qu’ils chassent, et il est prudent de ne pas les croire sur parole. Aristophane a beau employer son admirable génie à noircir ses compatriotes, il ne nous empêchera pas d’aimer l’Athènes de Périclès.

C’est en province que M. Gogol choisit d’ordinaire ses personnages, imitant en cela M. de Balzac, dont les ouvrages ont pu n’être pas sans influence sur son talent, La facilité moderne des communications en Europe a donné aux classes élevées de tous les pays, et même aux habitants des grandes capitales, des manières qui se ressemblent, manières de convention, adoptées par l’usage, comme le frac et le chapeau rond. Cherchez aujourd’hui dans la classe moyenne et loin des grandes villes des mœurs nationales et des originaux. En province, on a encore des habitudes primitives et des préjugés, chose qui devient plus rare de jour en jour. Les gentilshommes campagnards, qui ne font qu’une fois dans leur vie le voyage de Saint-Pétersbourg, qui, vivant toute l’année dans leurs terres, mangent beaucoup, lisent peu et ne pensent guère, tels sont les types que M. Gogol affectionne, ou plutôt qu’il poursuit de ses railleries et de ses sarcasmes. On lui reproche, m’a-t-on dit, certain patriotisme provincial. Petit-Russien, il aurait je ne sais quelle prédilection pour la Petite-Russie au préjudice du reste de l’empire. Pour moi, je le trouve assez impartial ou même trop général dans ses critiques, trop sévère pour tout ce qui devient le sujet de ses observations. Pouchkine fut accusé, fort à tort à mon avis, de scepticisme, d’immoralité et de satanisme ; pourtant il a découvert dans un vieux manoir sa délicieuse Tatiana : on regrette que M. Gogol n’ait pas eu un bonheur semblable.

Je ne connais point les dates des différents ouvrages de M. Gogol, mais je serais porté à croire que ses nouvelles ont été publiées les premières. Il me semble y voir une certaine incertitude dans la manière de l’auteur, qui cherche, en tâtonnant un peu, le genre où l’appelle le caractère de son talent, qu’il ne connaît pas encore. Roman historique inspiré par la lecture de Walter Scott, légende fantastique, étude psychologique, tableau de mœurs sentimental et grotesque à la fois, ce recueil, qui, grâce à une traduction de M. Viardot, a déjà reçu un accueil flatteur du public français, contient comme un abrégé de tous les essais de l’auteur. Si ma conjecture est juste, il a dû se demander pendant quelque temps s’il prendrait pour modèle Sterne, Walter Scott, Chamisso ou Hoffmann. Il a mieux fait plus tard, en suivant la route qu’il s’est frayée lui-même.

Tarass Boulba est la première nouvelle de ce recueil et la plus longue, car elle occupe à elle seule les deux tiers du volume : c’est un tableau animé et, autant que je puis le croire, exact des mœurs des Zaporogues, ce peuple singulier auquel Voltaire a consacré quelques lignes dans son Histoire de Charles XII. Au xvie et au xviie siècle, les Zaporogues ont joué un grand rôle dans les annales de la Russie et de la Pologne ; ils formaient alors une république de soldats ou plutôt de flibustiers, établis dans les îles du Dnieper, nominalement sujets tantôt des rois de Pologne, tantôt des grands-ducs de Moscovie, quelquefois même de la Porte ottomane. Dans le fond, bandits très-indépendants, ils étendaient leurs ravages avec une grande impartialité sur tous leurs voisins. Dans leurs villes, espèces de campements de nomades ils ne souffraient pas de femmes ; c’était que les cosaques amoureux de la gloire allaient se former et apprendre le métier de partisan. L’égalité la plus parfaite régnait dans la horde tant qu’elle était en repos dans ses marécages du Dnieper. Alors les chefs ou atamans ne parlaient à leurs administrés que le bonnet à la main. Dans une expédition, au contraire, leur pouvoir était illimité, et la désobéissance au capitaine de campagne (ataman kotchevoï) était considérée comme le plus grand des crimes. Nos flibustiers du xviie siècle ont bien des traits de ressemblance avec les Zaporogues, et l’histoire des uns et des autres conserve le souvenir de prodiges d’audace et de cruautés horribles. Tarass Boulba est un de ces héros avec lesquels, comme dit l’étudiant de Schiller, les relations sont possibles quand on tient à la main un fusil bien chargé. Je suis de ceux qui goûtent fort les bandits, non que j’aime à les rencontrer sur mon chemin ; mais, malgré moi, l’énergie de ces hommes en lutte contre la société tout entière m’arrache une admiration dont j’ai honte. J’ai lu autrefois avec ravissement la vie de Morgan, de l’Olonnais et de Mombars l’exterminateur, et je ne m’ennuierais pas aujourd’hui à la relire. Pourtant il y a bandits et bandits. Je trouve que la gloire de ces messieurs gagne singulièrement à être de fraîche date. Les bandits véritables font toujours tort à ceux du mélodrame, et le dernier pendu efface immanquablement la renommée de ses devanciers. Aujourd’hui ni Mombars ni Tarass Boulba ne peuvent exciter autant d’intérêt que ce Mussoni qui, le mois dernier, soutenait un siége en règle dans un trou de loup contre cent cinquante hommes, et qu’il fallut attaquer avec la sape et la mine. M. Gogol a fait de ses Zaporogues des portraits d’un coloris brillant qui plaît par son étrangeté même ; mais il est trop évident parfois qu’il ne les a pas copiés d’après nature. En outre, ces peintures de mœurs s’encadrent dans une fable si triviale et si romanesque, qu’on regrette fort de les voir si mal placées : la plus prosaïque légende vaudrait mieux que ces scènes de mélodrame où s’accumulent les incidents les plus lugubres, famine, supplices, etc. Au résumé, on sent que l’auteur se trouve sur un mauvais terrain ; son allure est embarrassée, et son style toujours ironique rend encore plus pénible la lecture de ces récits lamentables.

Cette manière, qui, à mon avis, est un véritable contre-sens dans quelques parties de Tarass Boulba, est bien mieux à sa place dans le Vyi ou le roi des Gnomes, histoire de sorcellerie qui amuse et effraye. Le grotesque et le merveilleux s’unissent sans difficulté. Connaissant à fond la poétique du genre, l’auteur, en décrivant les mœurs sauvages et étranges des cosaques du vieux temps avec sa précision et son exactitude ordinaires, a préparé habilement la diablerie. On sait la recette d’un bon conte fantastique : commencez par des portraits bien arrêtés de personnages bizarres, mais possibles, et donnez à leurs traits la réalité la plus minutieuse. Du bizarre au merveilleux, la transition est insensible, et le lecteur se trouvera en plein fantastique avant qu’il se soit aperçu que le monde réel est loin derrière lui. Je me garderai bien d’analyser le Roi des Gnomes ; voici le vrai moment de le lire, à la campagne, au coin du feu, par une nuit changeante d’automne. Après le dénoûment, il faudra une certaine résolution pour gagner sa chambre à travers de longs corridors, lorsque le vent et la pluie ébranlent les croisées. Maintenant que le fantastique allemand est un peu usé, le fantastique cosaque aura des charmes tout nouveaux, et d’abord le mérite de ne ressembler à rien. Ce n’est pas un médiocre éloge, je pense.

L’Histoire d’un Fou est tout à la fois une satire contre la société, un conte sentimental et une étude médico-légale sur les phénomènes que présente une tête humaine qui se détraque. Je crois l’étude bien faite et fort graphiquement dépeinte, comme dirait M. Diafoirus, mais je n’aime pas le genre : la folie est un de ces malheurs qui touchent, mais qui dégoûtent. Sans doute, en introduisant un fou dans son roman, un auteur est sûr de produire de l’effet. Il fait vibrer une corde toujours sensible ; mais le moyen est vulgaire, et le talent de M. Gogol n’est pas de ceux qui ont besoin de recourir à ces trivialités. Il faut laisser les fous aux commençants, avec les chiens, personnages d’un effet aussi irrésistible : le beau mérite d’arracher des larmes à votre lecteur si vous cassez la patte à un caniche ! Homère, à mon avis, n’est excusable de nous avoir fait pleurer à la reconnaissance du chien Argus et d’Ulysse que parce qu’il fut le premier, je pense, à découvrir les ressources qu’offre la race canine à un auteur à bout d’expédients.

J’ai hâte d’arriver à un petit chef-d’œuvre, le Ménage d’autrefois. En quelques pages, M. Gogol nous raconte la vie de deux bons vieillards, mari et femme, vivant à la campagne, gens dans la tête de qui n’entre pas un grain de malice, trompés et adorés de leurs paysans, égoïstes naïfs parce qu’ils croient tout le monde heureux comme ils le sont eux-mêmes. La femme meurt. Le mari, qui semblait ne vivre que pour faire bombance, languit et meurt quelques mois après sa femme. On découvre qu’il y avait un cœur dans cette masse de chair. On rit et l’on pleure en lisant cette charmante nouvelle, où l’art du narrateur se déguise sous la simplicité du récit : tout y est vrai, naturel ; il n’y a pas un détail qui ne soit charmant et qui ne contribue à l’effet général.

Les Âmes mortes (Mèrtvyia doûchi), tel est le titre d’un roman de M. Gogol qui a obtenu un grand succès en Russie, et qui offre, dit-on, une peinture très-fidèle des mœurs de la province en ce pays. Il est nécessaire d’expliquer ce qu’il faut entendre par âmes mortes, et l’explication sera un peu longue. En Russie, on estime d’ordinaire la fortune d’un propriétaire par le nombre de paysans qu’il possède. On les appelle des âmes, et ce mot s’applique en général aux mâles seulement, peut-être par un souvenir des façons peu galantes des Tartares, anciens conquérants de la Russie. Vous entendrez dire : M. un tel a mille âmes ; mademoiselle A… apporte en mariage six mille âmes à M. B…. Lisez six mille paysans, sans compter les femmes et les petits enfants, comme dans les dénombrements de Rabelais. Or, chaque âme paye sa contribution au trésor impérial, ou plutôt c’est le propriétaire qui paye pour elle ; mais les recensements n’ayant lieu qu’à des intervalles assez éloignés, la contribution du propriétaire demeure fixe jusqu’à ce qu’une nouvelle opération de recensement ait constaté chez lui augmentation ou diminution d’âmes. Tant pis pour ceux qui ont perdu des paysans par maladie ou autrement ; tant mieux pour celui qui a des paysannes fécondes. L’un paye pour ses âmes mortes, l’autre ne paye pas pour ses âmes vivantes.

Maintenant qu’on sait ce que c’est que des âmes mortes, et ce qu’il en coûte à les posséder, je commence l’analyse du roman de M. Gogol. Il l’intitule poëme ; ce titre est une espèce d’énigme, le roman en est une autre, dont le mot ne se trouve qu’à la fin de l’ouvrage. Un M. Tchitchikof, ni jeune ni vieux, ni gras ni maigre, ni laid ni beau, fort doué de qualités négatives, arrive dans une grande ville de province où le désœuvrement général fait accueillir les étrangers avec le plus aimable empressement. Il fait sa visite aux autorités, aux notables ; il est fort poli, de l’avis de tout le monde ; il joue au whist et perd noblement au besoin. Il n’en faut pas davantage pour qu’il soit invité et recherché partout. Il ne se targue ni de son rang ni de sa fortune, mais on devine qu’il a été fonctionnaire public et qu’il a un capital dont il voudrait faire emploi. Tous les gentilshommes campagnards qui le rencontrent à la ville veulent le recevoir dans leurs châteaux. Assuré déjà de l’estime générale, il se met en route et fait sa tournée de dîners. Partout, entre la poire et le fromage, au moment où la confiance et l’intimité viennent d’être scellées par quelques verres de vin de Champagne, il hasarde d’une voix timide cette question : N’y a-t-il pas eu une épidémie de vos côtés dernièrement ? N’avez-vous pas perdu un certain nombre d’âmes ? — Hélas ! oui. J’en ai perdu tant, pour lesquelles j’ai à payer fort cher. — Eh bien ! reprend notre homme en baissant la voix, voudriez-vous me les vendre ?

Grande surprise, comme cela peut se croire ; mais le marché se fait. Le gentilhomme vaniteux donne gratis ses âmes mortes de l’air dont il ferait un cadeau. — L’avare en débat le prix avec acharnement. — Le joueur veut les jouer au lansquenet. Chaque propriétaire d’âmes est un original dont M. Gogol, selon son usage, nous donne un daguerréotype fidèle. Après tous ces dîners Tchitchikof se trouve possesseur d’un millier d’âme pour lesquelles il se fait donner quittance et paye les droits d’enregistrement, comme si elles étaient vivantes. Il a déclaré qu’il allait les établir dans un gouvernement éloigné que l’on colonise. À ce sujet, grands débats dans la ville entre les amis de Tchitchikof. Les uns, craignant que les paysans ne s’échappent ou ne se révoltent en route, offrent au propriétaire de lui donner une escorte. D’autres disputent à perte de vue sur les influences qu’exercera le changement de climat sur la colonie projetée. — Le Russe s’accommode de tous les climats, dit un des notables. — Non, il lui faut des rivières, répond un autre. — La colonie réussira. — Elle ne réussira pas.

Cependant la considération dont jouit Tchitchikof s’est fort augmentée. Un homme qui, dans une semaine, achète mille âmes doit être un bon parti. Déjà les demoiselles à marier se tiennent droites quand il passe, les mamans lui font des avances. On lui trouve de l’esprit et un grand air. Il va jeter le mouchoir, lorsque, dans un bal, un maudit étourdi à moitié ivre lui demande tout haut pourquoi il achète des âmes mortes. Ce mot se répand dans le salon. Personne ne s’explique trop ce qu’il peut y avoir de mal à cela, mais tout le monde est scandalisé. Tchitchikof, dont l’assurance et la popularité ont disparu tout d’un coup, s’esquive, et le roman finit. Je me trompe, l’auteur, dans un dernier chapitre, nous dit le mot de l’énigme. On pourrait croire qu’il s’agit d’un mariage. Nullement, ou, si l’aventurier a jeté son dévolu sur une héritière, ce n’est que pour faire d’une pierre deux coups. Son plan est moins poétique ; mais ici il faut encore une explication pour les lecteurs français.

Il existe en Russie une institution établie par le gouvernement qu’on nomme conseil de tutelle, et qui, pour éviter aux propriétaires endettés le danger d’avoir affaire aux usuriers, leur avance des fonds sur la justification de leurs titres de propriété, à raison de 200 roubles par paysan. C’est une espèce de mont-de-piété où l’on prête sur dépôt d’âmes. Pourvu de titres établissant qu’il possède un millier de paysans, Tchitchikof pourra soutirer au conseil de tutelle 200,000 roubles avec lesquels il fera bien de voyager dans l’Europe occidentale, de peur que la justice ne l’envoie du côté opposé.

Il fut un temps où les romans picaresques ont été à la mode en France comme ils l’ont été en Espagne. Cette mode était contemporaine de la galanterie raffinée et des préjugés chevaleresques ; alors, entre les coquins créés par les romanciers et les nobles personnages qui lisaient leurs prouesses, il y avait un tel abîme que la peinture de ces mœurs de bohémiens pouvait offrir l’intérêt d’un voyage dans un monde inconnu. Aujourd’hui, malheureusement, après tant de révolutions qui ont décomposé et recomposé la société, il n’y a personne, du moins dans notre pauvre pays, qui ne soit blasé sur les coquins et qui n’ait le regret d’en avoir trop vu et connu. Les gentillesses des escrocs ont perdu beaucoup de leur mérite ; d’ailleurs il en est d’eux comme des bandits : la Gazette des Tribunaux a trop d’avantages sur les romanciers. Outre ce que le sujet a de repoussant, le roman de M. Gogol a le défaut capital de pécher fortement contre la vraisemblance. On me dira, je le sais, que l’auteur n’a pas inventé son Tchitchikof, qu’il s’est fait en Russie des spéculations sur les âmes mortes, il y a peu d’années, avec tant de succès, que des mesures législatives ont été prises pour éviter le renouvellement de pareille friponnerie ; mais ce n’est pas la spéculation elle-même qui me paraît invraisemblable, c’est la façon dont elle est conduite. Un marché de cette espèce n’a jamais pu avoir lieu qu’entre filous, et M. Gogol le rend impossible en mettant son héros en rapport avec des provinciaux niais seulement. Quelle opinion peut-on avoir d’un homme qui demande à acheter des âmes mortes ? Qu’il est fou, ou bien qu’il médite une escroquerie. On a beau être provincial, on ne peut qu’hésiter entre les deux opinions, et, pour conclure le marché, il faut de toute nécessité être un coquin.

Au reste, à part ce défaut de la donnée générale, les détails de mœurs et les portraits sont tracés de main de maître. C’est une espèce de tour de force que d’avoir tiré tant de scènes si différentes et si plaisamment nuancées d’une situation qui demeure toujours la même. Pour que le lecteur puisse apprécier la manière de M. Gogol, je prends au hasard un chapitre des Âmes mortes et j’en traduis quelques pages.

Tchitchikof, surpris la nuit par un orage, égaré par son cocher ivre, est forcé de demander l’hospitalité dans une maison appartenant à une vieille dame veuve nommée Korobotchka, qui fait valoir elle-même et qui ne s’entend pas mal aux affaires. Malgré l’heure avancée, il est bien reçu ; on lui fait un lit haut comme une montagne dans la meilleure pièce de la maison. Madame Korobotchka, en lui souhaitant le bonsoir, lui demande s’il n’est pas dans l’habitude de se faire frotter la plante des pieds par une servante pour s’endormir. — Défunt mon mari, dit-elle, ne pouvait fermer l’œil sans cela.

Je passe la description du lit, de la chambre, du déjeuner qu’on apporte le lendemain matin. M. Gogol a mesuré la glace ; il dit la grandeur et le sujet des estampes, la couleur du papier de tenture. J’arrive tout de suite à la discussion entre l’aventurier et son hôtesse au sujet des âmes mortes.

« — Vous avez là une jolie propriété, petite mère[1]. Combien de paysans ?

« — De paysans, mon petit père ? dans les environs de quatre-vingts ; mais, mon Dieu ! que les temps sont durs ! L’année dernière, nous avons eu une récolte si mauvaise ! que le bon Dieu ait pitié de nous !

« — Pourtant vos hommes ont l’air de gaillards solides, les chaumières ont bonne façon… Mais permettez-moi de vous demander à qui j’ai l’honneur de parler ?… Je suis si distrait ! Arrivé au milieu de la nuit…

« — Madame Korobotchka. Feu mon mari était secrétaire de collége.

« — Très-humble serviteur. Et votre nom et celui de monsieur votre père[2] ?

« — Nastasie Petrovna.

« — Nastasie Petrovna ; beau nom ! Moi, j’ai une tante, sœur de ma mère, qui s’appelle Nastasie Petrovna.

« — Et vous, monsieur ? vous êtes bien… comme cela… assesseur ?

« — Non, ma petite mère, répondit Tchitchikof en souriant. Je ne suis pas assesseur ; nous voyageons pour nos petites affaires.

« — Ah ! alors vous venez pour des achats ? Oh ! que je suis fâchée d’avoir vendu mon miel à des marchands, et si bon marché encore ! Je suis sûre qu’avec vous, nous nous serions bien arrangés.

« — Non pas. Je ne fais pas dans les miels.

« — Dans quoi donc ? Les chanvres peut-être. Ma foi, je n’en ai pas gros à cette heure. Un demi-poud en tout.

« — Non, petite maman ; je suis dans une autre partie. Dites-moi donc, il est bien mort du monde chez vous ?

« — Hélas ! mon petit père, dix-huit hommes, dit la vieille dame en soupirant. Et de si braves gens ! Tous gens de métier. C’est vrai qu’il m’est venu des enfants. Mais qu’est-ce que cela fait ?… On vous fait un compte… l’assesseur arrive. Faut payer, qu’il dit ; oui, payer pour les âmes. Un homme vous meurt. Bon, vous payez toujours comme s’il était vivant. Tenez, pas plus tard que la semaine passée, voilà mon maréchal qui se brûle. Un garçon si habile, et qui entendait la serrurerie encore !

« — Vous avez eu un incendie ?

« — Le bon Dieu nous en préserve ! Un incendie ! c’est encore pire. Il s’est brûlé, mon cher papa. C’est, en dedans de lui, je ne sais quoi qui s’est allumé. Il buvait toujours. Il est sorti de lui comme une petite flamme bleue… Et il se consumait, se consumait… Il noircissait comme un charbon… Un maréchal qui était si habile ! Et maintenant comment sortir de chez moi ?… Comment faire pour ferrer les chevaux ?

« — Que voulez-vous, ma petite mère ? dit Tchitchikof en soupirant. C’est la volonté de Dieu ! Il n’y a rien à dire contre la sagesse de la Providence… Dites donc, Nastasie Petrovna, si vous me les cédiez ?

« — Quoi donc, papa ?

« — Ceux-là qui sont morts.

« — Et comment vous les céder ?

« — Rien de plus simple. Vendez-les-moi, si vous voulez ; je vous en donnerai de l’argent.

« — Comment ? que me dites-vous là ? Est-ce que par hasard vous voudriez les déterrer ?

Tchitchikof s’aperçut que la vieille dame était lente à comprendre, et qu’il fallait lui mettre les points sur les i. En quelques mots, il lui expliqua que le marché qu’il voulait faire avec elle n’aurait lieu que sur le papier, et que les paysans seraient censés bien vivants.

« — Eh bien alors, qu’en veux-tu donc faire ? lui demanda-t-elle en ouvrant de grands yeux.

« — Oh ! cela me regarde.

« — Mais puisqu’ils sont morts !

« — Et qui est-ce qui vous dit qu’ils sont vivants ? C’est un malheur pour vous qu’ils soient morts, n’est-ce pas ? Vous payez l’impôt pour eux. Eh bien ! moi, je vous débarrasse du tracas et des frais… Comprenez-vous ? Non-seulement je vous en débarrasse, mais je vous donne par dessus le marché 15 roubles. Est-ce clair cela ?

« — Je… ne… sais… pas… trop, dit la vieille dame, s’arrêtant pour réfléchir. Je n’ai pas encore vendu de morts, et…

« — En effet, ce serait drôle si vous en aviez déjà vendu. Croyez-vous donc qu’il y ait à cela grand profit ?

« — Quant à cela, je ne saurais dire… Profit… je ne sais pas trop… Ce qui fait l’embarras, c’est qu’ils sont morts.

« Elle a la tête dure, se dit Tchitchikof. — Écoutez-moi, petite maman. Faites bien attention. Vous payez comme s’ils étaient vivants… vous vous ruinez…

« — À qui dites-vous cela, mon petit père ! Il y a trois semaines qu’il m’a fallu trouver 150 roubles et graisser la patte à l’assesseur encore.

« — Alors, ma bonne amie, figurez-vous bien que vous n’aurez plus à graisser la patte à l’assesseur, attendu que c’est moi qui payerai pour eux. Moi, pas vous. Je me charge de tout. À telles enseignes que nous allons faire le contrat, et vous aurez l’argent. Comprenez-vous maintenant ?

« La vieille dame réfléchit. L’affaire semblait bien avoir son côté avantageux, mais l’étrangeté du marché l’inquiétait aussi. Et puis elle se demanda si elle ne risquait pas d’être attrapée par ce singulier chaland tombé chez elle au beau milieu de la nuit, circonstance aggravante.

« — Eh bien, petite maman, demanda Tchitchikof, est-ce une affaire conclue ?

« — En verité, mon cher monsieur, c’est que je n’ai pas encore eu l’occasion de vendre des défunts. Pour des vivants, c’est autre chose. Tenez, il n’y a pas trois ans, j’ai vendu à M. Protopof deux filles à 100 roubles la pièce, et il m’a bien remercié, car c’étaient des travailleuses. Elles savaient tisser tout elles-mêmes, jusqu’à des serviettes.

« — Bien, bien ; mais nous ne parlons pas des vivants. Le bon Dieu soit avec eux ! C’est des morts que je vous demande.

« — J’entends bien ; mais… j’ai peur que cela ne me fasse du tort… des fois. Il se pourrait bien, petit papa, que tu veuilles me mettre dedans… Cela vaut plus, d’abord.

« — Encore une fois, mon enfant, écoutez-moi bien. Ah ! comme vous êtes ! Qu’est-ce que cela peut valoir ? Réfléchissez bien. C’est de la poussière, comprenez-vous, rien que de la poussière. Vous ramassez tous les brimborions inutiles… Une loque par exemple. Bon, mais une loque a sa valeur. On achète des loques pour les fabriques de papier ; mais cela, à quoi cela sert-il ? Hein ? dites-le moi.

« — Oui, c’est bien vrai… ; ça ne sert pas… C’est là ce qui me retient. S’ils n’étaient pas morts, je dirais.

« — Oh ! quelle tête de bois de chêne, pensa Tchitchikof, prêt à perdre patience. Maudite vieille, qui me fait suer ! — Et cependant il tirait son mouchoir pour essuyer les gouttes d’eau qui s’amassaient sur son front. D’ailleurs, la colère n’avançait rien. Quand une personne entêtée, fût-ce un grave fonctionnaire public, s’est chaussé quelque chose dans l’esprit, c’est en vain qu’on lui présente des arguments plus clairs que le jour ; tout rebondit sur lui comme une balle sur un mur. Après s’être essuyé, Tchitchikof voulut tenter de la ramener sur la voie par un autre chemin : — Voyons, ma chère enfant, lui dit-il, ou bien vous ne voulez pas me comprendre, ou bien vous parlez pour perdre le temps… Je vous donne de l’argent, quinze roubles en assignations. Comprenez-vous ? C’est de l’argent. Vous savez que cela ne se trouve pas dans le pas d’un cheval ? Faites-moi le plaisir de me dire ce que vous avez vendu votre miel ?

« — Douze roubles le poud.

« — Comment ! vous n’avez pas de conscience, la petite mère ! Douze roubles ! mais cela ne se peut pas !

« — Mon Dieu si ! tout autant.

« — Eh bien ! soit, va pour douze roubles le poud de miel ; mais faites bien attention : vous avez été près d’un an à le récolter, ce miel ; vous avez eu de la peine, de la fatigue, du tracas. Vos mouches se sont envolées, elles sont mortes ; il a fallu les nourrir tout l’hiver dans le cellier, tandis que des âmes mortes, ce ne sont pas choses de ce monde. Cela ne vous donne pas d’embarras ; c’est le bon Dieu qui a tout fait pour qu’elles aient quitté ce monde, au grand dommage de votre maison. D’un côté, vous gagnez douze roubles avec bien du mal ; d’un autre côté, vous empochez gratis, non pas douze roubles, mais quinze ; pas en argent, mais en assignations bleues. — Après cette vigoureuse argumentation, Tchitchikof ne doutait pas que la vieille dame ne se rendît enfin.

« — Mon Dieu ! répondit-elle, une pauvre veuve comme moi, qui n’entend rien aux affaires, que voulez-vous qu’elle vous dise ?… Je crois qu’il vaut mieux que j’attende qu’il vienne d’autres marchands : alors, je verrai bien le prix que cela vaut.

« — Allons-donc, la mère ? est-ce que vous songez à ce que vous dites ? Qui diable voudrait vous acheter cela ? Que voulez-vous qu’on en fasse ?

« — Mon Dieu ! dans un ménage… des fois… tout peut servir, répondit madame Korobotchka ; puis elle s’arrêta bouche béante, le regardant d’un air effaré et cherchant à savoir ce qu’il avait en tête.

« — Des morts dans un ménage ! où diable allez-vous ? Cela vous sert peut-être à effrayer les moineaux la nuit dans votre potager ?

« — Ah ! sainte mère de Dieu ! Quels vilains mots dites-vous là ! s’écria la vieille dame en faisant le signe de la croix.

« — Oui, voyons où voulez-vous les mettre ?… Au reste, les os et les fosses, je vous les laisse ; c’est un transfert sur papier seulement que je vous demande. Allons, hein ? répondez-moi au moins, pour l’amour de Dieu.

« La vieille Korobotchka restait toute pensive, sans répondre.

« — Voyons, à quoi pensez-vous, Nastasie Petrovna ?

« — Non, je ne crois pas que nous puissions nous arranger ; j’aime mieux vous vendre du chanvre.

« — Du chanvre ! Je vous parle d’une affaire, et vous me chantez chanvre ! Gardez votre chanvre pour quand nous parlerons chanvre. Lorsque je repasserai par ici, nous nous arrangerons de votre chanvre. Allons, voyons, Nastasie Petrovna…

« — Mon Dieu ! une marchandise comme cela, c’est si drôle, si singulier !…

Ici Tchitchikof, arrivé aux dernières limites de sa patience, l’envoya à tous les diables, en jetant par terre la chaise qui était auprès de lui. La vieille avait une grande peur du diable.

« — Oh ! ne parle pas de celui-là ! Dieu soit avec lui ! s’écria-t-elle en pâlissant. Il y a trois nuits que j’en ai rêvé, du maudit. C’est que le soir, après la prière, je m’étais amusée à me tirer les cartes. C’est un jugement de Dieu qui l’a envoyé. Ah ! qu’il était laid ! et des cornes plus longues que des cornes de bœuf !

« — Je m’étonne que vous n’en voyiez pas par douzaines. Moi, par pure charité chrétienne, je me dis : Voilà une pauvre veuve qui s’extermine à faire aller sa maison… Que le diable la confonde et la patafiole !…

« — Oh ! ne dis pas de mots comme cela ! s’écria la vieille dame en le regardant d’un air effrayé.

« — Et l’on ne peut vous arracher un mot ! En vérité, vous êtes comme le chien (parlant par respect)…, oui, le chien du jardinier qui est sur le foin, qui ne mange pas de foin, et qui empêche les autres d’en manger. Moi, je voulais vous acheter vos produits, parce que j’ai des fournitures du gouvernement…

Ce petit mensonge lui était venu tout à fait à l’improviste et en passant ; néanmoins le mot fit son effet. Fournitures du gouvernement, cela fit dresser les oreilles de Nastasie Petrovna, et, d’une voix presque suppliante, elle lui dit :

« — Eh ! pourquoi donc, petit père, te fâches-tu comme cela ? Si j’avais su que tu avais un si mauvais caractère, je ne t’aurais rien dit. Pourquoi te mettre en colère ?

« — Moi ! je ne suis pas en colère. Je me soucie de cela comme d’un œuf frais. Il n’y a pas là de quoi se fâcher.

« — Allons. Eh bien ! je te les donnerai pour quinze roubles en assignations ; seulement, vois-tu, petit père, s’il s’agit, en fait de fournitures, de farine de seigle, ou de sarrasin, ou de gruau, ou bien de salaisons, tu ne m’oublieras pas ?… »

J’aurais dû peut-être parler d’abord de l’Inspecteur général, comédie antérieure en date aux Âmes mortes ; mais j’ai réservé ce drame pour une analyse plus détaillée, parce qu’il me semble offrir comme un résumé complet des qualités et des défauts que j’ai essayé de signaler déjà dans les autres ouvrages de M. Gogol. De même que les Âmes mortes, l’Inspecteur général est une satire amère et violente déguisée sous une gaieté un peu superficielle, ou plutôt sous une rude bouffonnerie qui rappelle à certains égards la manière d’Aristophane. L’auteur, pour ne pas vivre dans une république, ne montre pas moins d’audace et de liberté à fronder les vices de l’administration de son pays. Il la peint vénale, corrompue, tyrannique. En France, où il lui eût été sans doute impossible de trouver les types des personnages qu’il a mis en scène, la censure eût assurément défendu la représentation de cette pièce. En Russie, c’est peut-être à cause de l’exactitude même des portraits que l’auteur n’a éprouvé aucune difficulté à se faire jouer. En effet, le gouvernement, impuissant à réformer les abus, souffrant le premier de la corruption administrative, a dû accueillir un auxiliaire aussi utile que M. Gogol. Chez nous, où les fonctionnaires publics sont entourés d’une surveillance active et vigilante, et de plus incessamment observés par un juge terrible, qui est la presse, cette comédie ne serait qu’un libelle sans portée et sans application. Si elle a été accueillie par des applaudissements en Russie, il en faut conclure, je le crains, que le tableau qu’elle présente est d’une triste réalité. Là, M. Gogol a été le vengeur des abus. Peu importe l’arme qu’il a employée ; pourvu qu’il ait frappé fort et juste, le public a été satisfait. L’impression de cette pièce ne saurait être la même à Paris qu’à Moscou. Le lecteur français aura quelque peine à accepter la gaieté de l’auteur, gaieté un peu triste au fond, et il s’étonnera qu’il cherche à faire rire aux dépens de coquins qu’il faudrait traduire en cour d’assises. Le crime a beau être ridicule, c’est l’indignation qu’il excite chez tout honnête homme, et je ne sais si c’est le sentiment qu’un auteur comique doit chercher à exciter. D’un autre côté, il faut penser qu’un écrivain n’a d’autre arme que sa plume, et M. Gogol s’est trouvé dans le cas d’Aristophane bafouant Cléon sur le théâtre. Aristophane était poëte, et non tribun pour l’accuser sur la place publique. Si les spectateurs goûtent la satire, c’est à eux d’extirper les vices qu’on leur dénonce.

Les principaux fonctionnaires d’une ville de province sont réunis chez le gouverneur (gorodnitchii), espèce de sous-préfet réunissant des fonctions judiciaires et administratives. Il est fort ému d’une nouvelle qu’il vient de recevoir. On lui mande de Pétersbourg qu’un inspecteur général (revizor), voyageant incognito, doit arriver sous peu dans la ville pour examiner la conduite des employés du gouvernement. L’avis est fait pour alarmer, car grands et petits volent à l’envi dans la ville où se passe la scène, et que M. Gogol s’est bien gardé de nommer. Le gouverneur, dont la conscience est la plus chargée, les avertit charitablement de se mettre en mesure pour qu’à son arrivée M. l’inspecteur général trouve les choses comme le gouvernement le désire. « Vous, monsieur le directeur de l’hospice, vos malades sont sales comme des forgerons ; l’hôpital n’est pas tenu. Il faudrait aussi vous arranger pour qu’il y eût moins de malades ; autrement, on ne manquera pas de dire que c’est la faute de l’administration. » Le directeur, qui met dans sa poche l’argent de la pharmacie, répond qu’il est prêt à recevoir ce terrible inspecteur. Il a inventé un nouveau traitement. « À quoi bon, dit-il, se creuser la tête pour faire des ordonnances de drogues qui coûtent très-cher, pour le premier venu ? L’homme est un être simplement organisé ; s’il meurt, il meurt ; s’il guérit, il guérit. D’ailleurs notre médecin allemand a trop de peine à s’entendre avec les malades, car il ne sait pas le russe. » — « Vous, monsieur le juge, continue le gouverneur, je vois avec peine que vous mettez vos oies dans la salle des Pas-Perdus ; et puis vous avez trop le goût de la chasse, et vous vous laissez faire des cadeaux de chiens par les plaideurs. — Et vous même, réplique le juge, vous vous laissez bien donner des pelisses de cinq cents roubles. — C’est bon, dit le gouverneur en colère ; mais savez-vous pourquoi vous vous laissez faire des cadeaux de chiens ? C’est parce que vous ne croyez pas en Dieu. Vous n’allez jamais à l’église, tandis que moi je vais à la messe tous les dimanches. Quand vous vous mettez à parler de la manière dont le monde s’est fait, vous me faites dresser les cheveux sur la tête. »

Chaque fonctionnaire ayant été admonesté de la sorte, le gouverneur tire à part le directeur des postes, et lui insinue avec ménagement qu’en ouvrant avec beaucoup de délicatesse les lettres qui viennent de Pétersbourg, on pourrait peut-être savoir le jour précis où arrivera cet inspecteur tant redouté. N’y a-t-il pas des instruments, pour cela ? De la terre à modeler ?… Et puis si l’on ne peut refaire le cachet, on en est quitte pour rendre la lettre décachetée. — Le directeur des postes est un homme complaisant. — Ne vous mettez pas en peine, dit-il. Moi je décachette toutes les lettres seulement pour voir ce qu’il y a dedans. Tenez, voulez-vous lire celle-ci, qu’un lieutenant écrit à un de ses amis pour lui faire part de ses bonnes fortunes ?…

L’honnête cénacle, déjà troublé par les nouvelles de Pétersbourg, est jeté dans le plus grand effroi par un autre rapport encore plus précis. Deux de ces oisifs, fléau de toutes les villes de province, toujours aux aguets pour découvrir un visage nouveau, viennent de faire une grande découverte. Petr Ivanovitch Dobtchinski et Petr Ivanovitch Bobtchinski, bavards impitoyables qui se coupent la parole à chaque instant, racontent à grand’peine, et avec des détails qui n’en finissent pas, que l’inspecteur est arrivé déjà depuis plusieurs jours.

— C’est un jeune homme avec un passeport de Péterbourg pour Saratof. Il s’est arrêté à l’hôtel sans motif apparent. Il a l’air très-curieux. Il a examiné tout, jusqu’à ce que nous mangions dans nos assiettes. Il ne paye rien à l’auberge ; tout en lui annonce un inspecteur général.

« Le gouverneur. — Ah ! mon Dieu ! c’est fait de nous, misérables pécheurs. Et moi qui la semaine passée ai fait fouetter la femme d’un sous-officier[3] ! Et les prisonniers qui n’ont pas eu leurs rations ! Et les rues qui n’ont pas été balayées ! Et les cabarets en plein vent !… Vite, vite, qu’on me donne mon chapeau neuf et mon épée… Ah ! ces maudits marchands qui m’ont dénoncé ! (À un inspecteur de police.) Toi, va-t’en tout de suite prendre les dizainiers… Mon Dieu, quel fourreau usé ! Et ce coquin de chapelier qui le voit tout usé, et qui ne m’en apporte pas un autre ! — Ah ! scélérats de marchands !… Ah ! drôles ! Je suis sûr qu’ils ont déjà leurs plaintes par écrit, et que les suppliques vont sortir de dessous les pavés… Voyons ! qu’ils empoignent chacun une rue… La peste de la rue ! Je te dis de dire aux dizainiers qu’ils m’empoignent chacun un balai, et qu’ils nettoient comme il faut la rue qui va de l’hôtel ici. Entends-tu ? de la propreté… Ah ! écoute, je te connais, toi. Tu fais le bon apôtre, mais tu fourres des cuillers d’argent dans tes bottes. Qu’as-tu fait chez le marchand Tchermaïef ? Il t’a donné deux archines de drap pour te faire un uniforme, et tu as gardé la pièce de drap. Tu voles trop pour ta place[4]. »

Ce mot, d’un comique terrible, est devenu proverbe en Russie, où le grade (tchin) marque à chacun sa place dans la société. Je reprends les instructions que le gouverneur donne à ses agents.

« Vous allez planter des jalons dans l’enclos près du bottier comme si on allait y faire des constructions. Des constructions, voyez-vous, il n’y a rien qui témoigne plus de l’activité de l’administration. — Ah ! mon Dieu, moi qui oublie qu’on a jeté dans l’enclos plus de quarante tombereaux d’ordures ! La sale ville ! — Et si l’inspecteur vous demandait : Est-on content ici ? vous répondriez : Oui, monsieur, tout le monde est content. — À ceux qui auraient du mécontentement, je me charge de leur en donner, quand il sera parti… Ah ! Seigneur, aie pitié de nous ! Si tu fais que je me tire de ses griffes, je te donnerai un cierge comme personne ne t’en a encore donné. Je ferai payer trois pouds de cire à chacun de ces coquins de marchands ! »

Quel est ce voyageur qui trouble ainsi la douce quiétude de ces dignes fonctionnaires ? L’auteur nous l’apprend au second acte, dans un assez long monologue d’un valet, moyen un peu maladroit et qui ne dénote pas une grande expérience de la scène. Le prétendu inspecteur général est un petit employé en congé, nommé Khlestakof, assez mauvais sujet, qui, ayant perdu son argent au jeu, ne sait comment sortir de l’auberge où il est descendu. Déjà l’hôte ne veut plus lui faire crédit ; il lui refuse même à manger, et le menace du gouverneur. Khlestakof a essayé de dîner en marchandant de l’esturgeon salé, dont il goûte un morceau dans chaque boutique ; mais son vaste estomac ne s’arrange pas de ces palliatifs. Sa blague est vide, il n’a pas même la ressource de fumer pour tromper sa faim. Après s’être emporté contre le garçon, il le cajole, et finit par obtenir la soupe et le bouilli, qu’il dévore en pestant contre la province et regrettant Saint-Pétersbourg. Tout à coup on lui annonce M. le gouverneur. Persuadé que l’hôte a mis ses menaces à exécution, il s’imagine qu’on vient le chercher pour le conduire en prison. Cependant il ne se rendra pas sans faire grand bruit, et d’abord il commence ses plaintes :

« Khlestakof. — C’est une horreur de la part du maître de l’hôtel ! Il me donne du bœuf dur comme une savate… De la soupe… le diable sait de quelle lavasse on l’a faite ! J’ai été obligé de la jeter par la fenêtre… Il me fait mourir de faim… Son thé est fabuleux : il sent le poisson, non pas le thé.

« Le gouverneur, très-timidement. — J’en suis désolé, monsieur, le bœuf est cependant fort bon ici. Les bouchers sont gens de bien… Permettez-moi de vous proposer un autre logement.

« Khlestakof. — Non pas, non pas ! Je sais bien ce que vous voulez dire avec votre logement : c’est la prison ; mais vous verrez mon passeport, je suis fonctionnaire public… Vous n’oseriez pas… je me plaindrai.

« Le Gouverneur, à part. — Hélas ! il sait tout ! Comme il est en colère ! Ces maudits marchands lui auront tout dit

« Khlestakof, s’enhardissant. — Le ministre me connaît… Je n’irai pas !… Non, parbleu ! vous ne me faites pas peur avec votre gouvernement.

« Le gouverneur. — De grâce, monsieur, ne me perdez pas ! J’ai une femme et des enfants !

« Khlestakof. — Je m’en moque pas mal ! Voyez la belle raison : parce qu’il a une femme et des enfants, il faut que j’aille en prison !

« Le gouverneur. — Manque d’expérience de ma part, monsieur, voilà tout. Et la place rapporte si peu ! Les appointements ne payent pas le thé et le sucre. Les profits, s’il y en a, vraies misères ! de petits cadeaux pour la table, et une couple d’habits… Quant à la soi-disant femme de sous-officier qui faisait le commerce, et que j’aurais fait fouetter, c’est une calomnie ! Devant Dieu, monsieur, c’est une calomnie ! C’est une invention de mes ennemis, qui ne respirent que ma perte.

« Khlestakof, étonné. — Je ne sais pas pourquoi vous me parlez de vos ennemis et de la femme de ce sous-officier. Je ne la connais pas, je ne me soucie pas de ses affaires ; mais vous ne vous aviseriez pas apparemment de me faire fouetter, moi… hein ?… Je payerai plus tard… quand j’aurai de l’argent. Maintenant je n’en ai pas ; je me trouve par hasard sans un kopek.

« Le gouverneur. — Si vous aviez besoin d’argent comme de toute autre chose, veuillez disposer de moi, monsieur… Mon devoir est d’aider les voyageurs.

« Khlestakof. — Vous auriez l’obligeance de m’en prêter ?… je vous le rendrai tout de suite. Il ne me faudrait que deux cents roubles pour payer l’hôtel et retourner chez moi. Une fois chez moi, je vous renverrai aussitôt votre argent.

« Le gouverneur, lui donnant des billets. — Mon Dieu, monsieur, je suis trop heureux de pouvoir vous les offrir. Voici deux cents roubles ; ne prenez pas la peine de les compter.

« Khlestakof. — Mille remerciements… Je vois que vous êtes un galant homme. Je m’en étais toujours douté.

« Le gouverneur. — Loué soit Dieu ! il prend l’argent. Nous allons être bien ensemble ! Au lieu de deux cents roubles, je lui en ai donné quatre cents. »

Le gouverneur invite Khlestakof à venir loger chez lui, et, en attendant qu’on transporte son bagage, à visiter quelques établissements publics. Respectant l’incognito de l’inspecteur général, il affecte de ne le traiter que comme un étranger de distinction. Au troisième acte, nous nous retrouvons dans la maison du gouverneur, dont la femme et la fille en grande toilette attendent avec une impatiente curiosité l’hôte illustre qui leur est annoncé. Il arrive, escorté de tous les employés de la ville, après un dîner magnifique que vient de lui donner le directeur de l’hospice. Khlestakof, en pointe de vin, enchanté de l’accueil qu’on lui fait et qu’il attribue à sa bonne mine, fait l’aimable avec madame la gouvernante, et, pour achever d’éblouir ces bons provinciaux, il leur parle de la vie qu’on mène à Pétersbourg et de la figure qu’il y fait. De hâblerie en hâblerie, s’échauffant par ses propres mensonges, il tranche de l’homme d’importance, et laisse entendre que rien ne se fait au ministère qu’il n’ait donné son avis. Malgré quelques exagérations qui sentent un peu la parade italienne, cette scène est la plus franchement gaie de la comédie ; elle rappelle pour la verve la fameuse scène du Henri IV de Shakespeare, où Falstaf raconte ses prouesses contre des voleurs habillés de bougran, qui, dans l’enthousiasme du récit, augmentent de nombre à chaque nouveau détail.

(Un salon chez le gouverneur. KHLESTAKOF, LE GOUVERNEUR, ANNA ANDREIEVNA, femme du gouverneur, MARIA ANTONOVNA, sa fille, LES EMPLOYÉS.)

« Le gouverneur. — Permettez-moi de vous présenter ma famille, ma femme et ma fille.

« Khlestakof. — C’est un grand bonheur pour moi, madame, d’avoir celui de vous voir dans votre famille.

« Anna Andreievna. — C’en est un bien plus grand pour nous de voir une personne si distinguée.

« Khlestakof. — Pardonnez-moi, madame, tout le bonheur est pour moi.

« Anna. — Vous êtes trop aimable, monsieur. Prenez donc la peine de vous asseoir.

« Khlestakof. — C’est déjà assez de bonheur, madame, d’être debout auprès de vous… Mais, puisque vous l’exigez… je m’asseois. C’est un grand bonheur pour moi, madame, d’être assis auprès de vous.

« Anna. — Pardonnez-moi, monsieur ; je n’ai pas la vanité de croire… Je pense, monsieur, que, venant de quitter la capitale, cette petite excursion vous a paru bien… monotone.

« Khlestakof, mêlant du français à son russe. — Monotone, c’est le mot. Voyez-vous, habitué à vivre dans le grand monde… et se trouver tout d’un coup sur une grande route… de sales auberges… de la grossièreté… de mauvaises façons… Si l’on ne faisait pas de temps en temps des rencontres comme celle-ci… Oh ! cela dédommage de tout. (Il prend des attitudes).

« Anna. — En effet, comme ce doit être désagréable pour un homme comme vous !

« Khlestakof. — Pardon, madame ; rien de plus agréable que ce moment-ci.

« Anna. — Oh ! vous me faites trop d’honneur. Je ne le mérite pas.

« Khlestakof. — Comment donc, madame, vous ne le méritez pas ! Vous le méritez.

« Anna. — Je vis dans la solitude de la campagne…

« Khlestakof. — Oui ; mais la campagne a ses collines, ses ruisseaux… C’est vrai qu’après tout, cela ne vaut pas Pétersbourg ! Ah Pétersbourg ! C’est là qu’on vit ! Vous croyez peut-être que je suis tout bonnement expéditionnaire dans un bureau. Non, le chef de division est avec moi dans les meilleurs termes. Il me frappe sur l’épaule, et me dit : Allons, mon brave, dînes-tu avec moi ? Je vais au bureau pour deux minutes seulement, pour dire : — Ça comme ça, et ça comme ça. Il y a un employé pour les écritures, un pilier de bureau ; avec sa plume, il écrit, tr, tr, tr… On voudrait bien me faire assesseur de collège, oui ; mais à quoi bon ? Et le garçon de bureau est là sur l’escalier qui court après moi : Ah ! Ivan Alexandrovitch, dit-il, permettez que je donne un coup de brosse à vos bottes. — Eh bien ! messieurs, vous êtes debout ? Asseyez-vous donc.

« Le gouverneur. — Nous sommes à notre place ; nous connaissons notre rang.

« Le directeur de l’hospice. — Nous devons rester debout.

« Le Recteur. — Ne faites pas attention.

« Khlestakof. — Point d’étiquette, messieurs. Asseyez-vous, je vous en prie, sans distinction de rangs… Moi, je fais tous mes efforts pour glisser partout sans qu’on me remarque. Mais que voulez-vous ? Je ne sais comment cela se fait. Je ne puis être incognito nulle part. Partout où je vais, on dit : « Ah ! dit-on, voilà Ivan Alexandrovitch. » Oui, une fois, figurez-vous qu’on m’a pris pour le commandant en chef. La sentinelle a crié aux armes, les soldats sont sortis du poste. L’officier, qui était une de mes connaissances, me dit après : « Tiens, dit-il, mon cher, nous t’avons pris pour le commandant en chef. »

« Anna. — En vérité !

« Khlestakof. — Les petites actrices me connaissent comme le loup blanc… Je vois souvent les vaudevilles… et les gens de lettres. Je suis à tu et à toi avec Pouchkine. Quelquefois je lui dis comme cela : « Eh bien ! mon cher Pouchkine, qu’est-ce que nous faisons ? — Eh bien ! qu’il me répond, euh… euh… » — C’est un grand original !

« Anna. — Ah ! vous écrivez aussi. Comme ce doit être amusant d’être auteur ! Probablement que vous travaillez aussi pour les journaux ?

« Khlestakof. — Mon Dieu, oui. Il faut bien y mettre quelque chose. C’est moi qui ai fait le Mariage de Figaro, Robert le Diable, Norma… J’oublie les titres, ma foi… Oh ! je ne fais cela qu’à l’occasion. Je ne voulais pas écrire, et puis les directeurs de théâtre viennent ; ils me disent : « Voyons, mon cher, écrivez-nous donc quelque chose, » Je réfléchis un instant, et puis je dis : « Allons, voyons ! » Je m’y mets pendant une soirée, et voilà la chose bâclée. J’ai, comme cela, une facilité vraiment singulière. Tout ce qui a paru sous le nom du baron de Brambeus, la Frégate, l’Espérance, le Télégraphe de Moscou, tout cela est de votre serviteur.

« Anna. — Vraiment ! Brambeus, c’est vous ?

« Khlestakof. — Mon Dieu, oui. Je leur corrige leurs vers à tous. Smidrine me donne pour cela 40, 000 roubles.

« Anna. — Eh ! dites-moi, est-ce que c’est de vous, Iourii Miloslavski ?

« Khlestakof. — Oui, c’est de moi.

« Anna. — Je m’en étais bien doutée.

« Maria Antonovna. — Mais, maman, il y a sur le titre que c’est de M. Zagoskine.

« Anna. — Eh ! bien j’en étais sûre. La voilà qui veut encore disputer !

« Khlestakof. — Oui, c’est vrai, c’est de Zagoskine. C’est un autre Iourii Miloslavski qui est de moi.

« Anna. — C’est celui-là que j’ai lu. Comme c’est bien écrit !

« Khlestakof. — Moi, je l’avoue, la littérature c’est mon élément. Ma maison est la première de Saint-Pétersbourg. On se dit : Voilà la maison d’Ivan Alexandrovitch. » Faites-moi la grâce, messieurs, si vous venez à Pétersbourg, je vous en prie, venez chez moi. Je donne aussi des bals.

« Anna. — Je suis sûre que vos bals sont charmants et d’un goût exquis.

« Khlestakof. — Oh ! tout simples ; il ne faut pas en parler. Sur la table, par exemple, un melon d’eau… — un melon d’eau, de six cents roubles. — On m’envoie la soupe dans une casserole, de Paris, par le chemin de fer. On lève le couvercle… une vapeur ! il n’y a rien de semblable au monde. Je vais au bal tous les jours, et puis nous faisons notre whist, le ministre des affaires étrangères, l’ambassadeur de France, l’ambassadeur d’Allemagne et moi, et là, alors, nous nous exterminons… on ne s’en fait pas une idée… on revient éreinté… On grimpe à son quatrième étage, on n’a que la force de dire à sa bonne : Voyons, Mavrouchka, ma robe de chambre… Qu’est-ce que je dis donc ?… j’oubliais que je demeure au premier… J’ai un escalier chez moi qui… C’est une curiosité de venir dans mon antichambre, quand je me lève. Des comtes, des princes sont là à s’étouffer… On dirait des bourdons… on n’entend que brr, brr, brr… Une fois le ministre… (Le gouverneur et les employés se lèvent avec effroi.) On me met sur mes paquets : À son excellence… Une fois j’ai fait le ministère. C’est drôle : tenez le directeur s’en va ; où est-il ? On ne sait pas. Alors naturellement on se dit : Qui est-ce qui va faire la place ? Il y avait là des généraux qui avaient bonne envie de s’y mettre ; mais on essaye, et puis on trouve que c’est difficile. On croit d’abord que c’est tout simple ; et puis, quand on y est… le diable emporte ! on ne sait comment s’y prendre. Alors on retombe sur moi. Voilà des courriers en mouvement, des courriers, des courriers… Figurez-vous trente-cinq mille courriers ! Quelle situation, hein ? — Ivan Alexandrovitch, venez donc faire aller le ministère. Moi, je vous l’avouerai, cela ne m’amusait guère. Je viens en robe de chambre… Je voulais refuser… et puis, j’ai craint que cela n’arrivât à l’empereur… et puis pour mes états de service… Eh bien ! messieurs, leur dis-je, je prends la mission, je la prends, que je dis, comme cela… seulement… avec moi qu’on marche droit, — qu’on ne m’échauffe pas les oreilles ! ou bien… Là-dessus, je vais au ministère… C’était comme un tremblement de terre… Tout tremblait comme la feuille. (Le gouverneur et les employés tremblaient de peur. Khlestakof continue en s’échauffant.)Oh ! je ne plaisante pas… Je leur ai donné à tous un galop !… C’est que le conseil d’État a peur de moi… Pourquoi ? C’est que je suis comme cela. (S’assoupissant par degrés.) Je ne ménage personne, moi. Je leur parle à tous… Je me connais ; je me connais bien. Je suis toujours comme cela… je vais à la cour tous les jours. Demain peut-être, on me fera feldmar… (Il chancelle et manque de tomber. Les employés le retiennent avec toutes les marques du plus grand respect.)

« Le gouverneur, tremblant de tous ses membres. — Vo… vo… vo…

« Khlestakof. — Qu’est-ce qu’il y a ?

« Le gouverneur. — Vo… vo… vo…

« Khlestakof. — Je ne comprends pas. Qu’est-ce que ce galimatias ?

« Le gouverneur. — Vo… vo… exce… votre excellence… vous plairait-il de reposer ?… Il y a dans votre chambre tout ce qu’il faut.

« Khlestakof. — Quelle bêtise, reposer ! Ah ! pardon. Oui, je suis prêt à reposer… Je suis très-satisfait… satisfait… Votre déjeuner, messieurs… Me voilà, me voilà… Fameux poisson ! fameux poisson ! (Il sort.)

Cependant les fonctionnaires du district, après avoir délibéré entre eux, ont conclu que M. l’inspecteur général n’est pas homme à se laisser gagner par un dîner seulement. On lui députe le plus hardi de la bande pour lui offrir brutalement de l’argent. Grande terreur de cet envoyé, qui, s’il tombe par hasard sur un homme d’honneur, risque de faire le voyage de Sibérie. Il a préparé son offrande, il la tient, il avance la main, la retire, et ne sait comment en venir au fait. Le billet de banque tombe à terre ; Khlestakof le ramasse et demande poliment à l’emprunter. Tout s’est passé, comme il semble, dans les formes. Arrivent l’un après l’autre tous les fonctionnaires du district, en grand uniforme et pourvus de billets de banque. Encouragé par son premier essai, Khlestakof emprunte à l’un deux cents roubles, à l’autre trois cents. Toutes ces scènes sont bien faites, et, malgré l’uniformité du motif, elles se varient heureusement par le contraste des caractères. Je prends la plus courte pour la traduire. Le recteur du collège, homme très-timide, entre en tremblant et se heurte contre le seuil. On entend une voix qui lui dit : — « Allons donc ! n’ayez pas peur.

« Le recteur. — Permettez-moi d’avoir l’honneur de vous offir l’hommage de mon respect. Je suis le recteur de l’académie, conseiller titulaire, Khlopof.

« Khlestakof. — Soyez le bienvenu. Asseyez-vous donc. Voulez-vous un cigare ?

« Le recteur (à part). Que faire ? mon Dieu ! Prendre ou refuser.

« Khlestakof. — Prenez, prenez. Ils ne sont pas mauvais. C’est vrai que ce n’est pas comme les cigares qu’on a à Pétersbourg. Là, voyez-vous, petit papa, j’en fumais à vingt-cinq roubles le cent. On s’en léchait les babines. Voilà du feu. Allumez-vous. Qu’est-ce que vous faites donc ? Ce n’est pas là le bon bout.

« Le recteur laisse tomber le cigare. (à part.) Le diable emporte ! maudite timidité !

« Khlestakof. — À ce que je vois, vous n’êtes pas fumeur. Moi, je l’avoue, c’est là mon faible… et les dames aussi. Et vous ? hein ? qu’aimez-vous le mieux, les brunes ou les blondes ? (Le recteur, stupéfait, ne répond rien). Là, franchement, lesquelles préférez-vous ?

« Le recteur. — Je… je n’ose…

« Khlestakof. — Non, point de défaites. Je veux absolument savoir votre goût.

« Le recteur. — Oserais-je ?… exprimer… (À part.) La tête me tourne. Je ne sais ce que je dis.

« Khlestakof. — Vous ne voulez pas le dire ? Je parie que quelque brunette vous a pris dans ses filets. Ah ! vous rougissez ? J’ai deviné, à ce qu’il paraît. Pourquoi donc ne parlez-vous pas ?

« Le recteur. — Excusez, ma timidité, monsi… monseig… votre ex… (À part.) Ah ! maudite langue, qu’es-tu devenue !

« Khlestakof. — Vous êtes timide ? Eh bien ! tenez, c’est que j’ai dans les yeux quelque chose qui impose en effet. Au moins, je sais bien qu’il n’y a pas une demoiselle qui résiste à mon regard. Pas vrai ?

« Le recteur. — Assurément.

« Khlestakof. — il m’arrive l’aventure la plus étrange… J’ai été retenu dans mon voyage… si bien…Pourriez-vous, par hasard me prêter trois cents roubles ?

« Le recteur lui remettant les billets de banque. — Voici, voici !

« Khlestakof. — Infiniment obligé.

« Le recteur. — Je n’ose abuser plus longtemps de vos moments précieux. (À part.) Grâce au ciel, il n’a pas visité les classes ! » (Il sort en courant.)

Khlestakof s’accommode à merveille, comme on peut le penser, de son séjour. Il a empoché force roubles ; il fait la cour à la fille du gouverneur, coquette provinciale innocente ou soi-disant telle. Il se laisse même fiancer avec cette dernière à la suite d’une conversation un peu vive, et le gouverneur est enchanté d’avoir pour gendre un homme qui traite les ministres par-dessous la jambe ; mais la farce ne peut se prolonger indéfiniment. Heureusement le valet de Khlestakof est un garçon prudent qui détermine son maître à gagner au pied avant que la vérité se découvre. Cependant, tandis qu’on charge la voiture, Khlestakof a encore des visites à recevoir. Ce sont d’abord des marchands qui viennent se plaindre du gouverneur. Ils entrent portant des pains de sucre et des bouteilles d’eau-de-vie, selon l’usage oriental de n’aborder les grands qu’avec un présent à la main.

« Un marchand. — Nous venons battre du front contre le gouverneur. Jamais, monseigneur, on ne vit son pareil. Ses iniquités sont si nombreuses, qu’on ne saurait les écrire toutes. Ce qu’il fait, on est épouvanté à le dire. Il nous abîme de soldats à loger ; on n’a plus qu’à se pendre. Il vous prend par la barbe et vous dit : « Chien de Tartare ! » — Hélas ! mon Dieu ! si on lui avait manqué en quoi que ce soit ; mais nous sommes des gens d’ordre et soumis aux lois. Chacun de nous lui donne une couple d’habits, comme de juste, pour son épouse et sa demoiselle. Nous n’avons rien à dire là contre. Mais, vois-tu, ce n’est rien que cela. Il vient à la boutique. Hélas ! hélas ! tout ce qui lui tombe sous la main, il l’emporte. Il voit une pièce de drap. « Ah ! mon cher, dit-il, voilà du beau petit drap, porte cela chez moi. » Que faire ? il faut bien le lui apporter, et des pièces de cinquante archines.

« Khlestakof. — C’est-à-dire que c’est un coquin.

« Un marchand. — Hélas ! mon Dieu ! personne ne se souvient d’avoir vu son pareil. Quand il vient chez vous, il vous emporte toute votre boutique. Et encore, ce n’est pas assez pour lui de prendre ce qu’il y a de fin, il empoche jusqu’aux cochonneries. Des pruneaux, parlant par respect, qui, depuis six ans, sont dans le tonneau, que mon garçon qui tient ma boutique ne mangerait pas, lui, il en bourre ses poches à pleines poignées. Son jour de nom, c’est la Saint-Antoine, et ce jour-là, c’est encore plus fort, il lui faut tout, même ce dont il n’a que faire. Non, il dit toujours : Encore. Il dit en outre que la Saint-Onuphre c’est encore son jour de nom, et il faut lui souhaiter la Saint-Onuphre.

« Khlestakof. — C’est tout bonnement un voleur.

« Le marchand. — Si l’on s’avise de lui tenir tête, il vous enverra tout un régiment à loger. Il vous dit de venir lui parler. Bon ; puis il ferme la porte. « Mon cher, dit-il, je ne peux pas te faire donner la bastonnade, ni te mettre à la question, parce que la loi ne le permet pas ; mais, mon cher, vois-tu, je te ferai avaler tant de couleuvres, qu’à la fin je te rendrai souple comme un gant. »

« Khlestakof. — Quel coquin ! Il y a de quoi le faire aller en Sibérie.

« Le marchand. — Monseigneur, fais-en ce que tu voudras, tout sera bien, pourvu que tu le fasses aller autre part. Notre père, ne dédaigne pas notre pain et notre sel[5]. Nous t’offrons nos hommages avec ce sucre et cette eau-de-vie.

« Khlestakof. — Vous n’y pensez pas, mes amis, je n’accepte de cadeaux de personne ; mais, par exemple, si, entre vous, vous pouviez me prêter trois cents roubles, ce serait une autre affaire. Je puis bien emprunter.

« Les marchands. — De grand cœur, notre père. Trois cents roubles ! Qu’est-ce que cela ? Prends-en cinq cents, et sois-nous en aide.

« Khlestakof. — Vous le voulez ! je les prends. C’est une dette sacrée pour moi.

« Les marchands, lui présentant les billets sur un plateau d’argent. — Prends au moins ce plateau.

« Khlestakof. — Passe pour le plateau.

« Les marchands se prosternant. — Prends encore le sucre avec.

« Khlestakof. — Oh ! jamais ! Point de cadeaux !

« Le valet. — Monseigneur, pourquoi ne pas prendre cela ? En voyage, tout sert. Allons, voyons les pains de sucre et l’eau-de-vie. Qu’est-ce que cela encore ? De la ficelle. Donnez-moi cette ficelle. Cela peut servir en route. On rattache tout avec de la ficelle. »

Tout cela peut être un tableau vrai, mais il est un peu sombre pour être comique. Voici qui est encore plus grave. Aux marchands succèdent deux femmes. En entrant, elles se mettent à genoux.

« Khlestakof. — Levez-vous. Qu’une seule parle à la fois. Toi, que demandes-tu ?

« Première femme. — Je demande miséricorde. Je frappe la terre du front contre le gouverneur. Que le Seigneur l’accable de tous les maux, lui et ses enfants, oui, ce gredin-là, ses oncles et ses tantes, et que rien ne leur profite !

« Khlestakof. — De quoi s’agit-il ?

« Première femme. — Il a fait raser la tête à mon mari pour qu’il fût soldat[6], quoique ce ne fût pas notre tour, le gredin ! Et la loi le défend : il est marié.

« Khlestakof.[6] — Comment cela se peut-il ?

« Première femme. — Il l’a fait, le gredin ! il l’a fait. Que Dieu le frappe en ce monde et dans l’autre ! S’il a une tante, que tout aille de travers chez elle ! Si son père vit encore, qu’il crève, la canaille ! ou qu’il étrangle à tout jamais, le gredin qu’il est ! C’était le tour au fils du tailleur, outre que c’est un pochard ; mais les parents, qui sont riches, ont donné un cadeau. Pour lors, cela tombait au fils de la Panteleïef, une marchande d’ici ; mais la Panteleïef alors a envoyé à madame son épouse trois pièces de toile. Alors on est tombé sur moi. Qu’as-tu affaire de ton mari ? qu’il m’a dit ; il ne te sert à rien. — Possible, que je dis ; mais qu’il me serve ou qu’il ne me serve pas, c’est mon affaire… Quel gredin ! il dit, ce voleur ! il dit : S’il n’a pas volé, c’est égal, qu’il dit, il volera. Pour lors, l’année suivante, on le prend pour conscrit. Il me laisse sans mari, le gredin ! Je suis une pauvre femme ! Maudit vaurien ! puisse toute ta lignée ne plus voir le jour du bon Dieu, et s’il a une belle-mère, que sa belle-mère…

« Khlestakof. — C’est bon, c’est bon, ma petite mère. Il payera tout cela. — Et toi, que veux-tu ?

« Deuxième femme. — Je viens, mon petit père, frapper le front contre…

« Khlestakof. — Dépêche. De quoi s’agit-il ?

« Deuxième femme. — Du fouet, mon père.

« Khlestakof. — Comment cela ?

« Deuxième femme. — Par erreur, mon petit père. Nos femmes se sont disputées au marché. La police est venue ; on m’empoigne, et ils ont fait un rapport, que j’en ai été deux jours sans pouvoir m’asseoir.

« Khlestakof. — Que veux-tu que j’y fasse ?

« Deuxième femme. — Il y a bien quelque chose à y faire. Ordonne qu’à cause de l’erreur, il me paye une indemnité ; je ne la refuserai pas, et un peu d’argent m’arrangerait fort au jour d’aujourd’hui. »

Le cinquième acte contient la moralité de l’ouvrage. Khlestakof est parti. Le gouverneur, persuadé qu’il veut épouser sa fille, rêve déjà les cordons et les grades que son gendre ne peut manquer de lui procurer, lorsque le directeur de la poste, qui a ouvert les lettres selon son habitude, lui en apporte une que Khlestakof écrit à un de ses amis, rédacteur d’un journal à Pétersbourg. Il raconte son aventure et se moque de ses dupes. La lettre est lue devant tous les fonctionnaires assemblées, et chacun y trouve son paquet. C’est une imitation libre de la scène du billet dans le Misanthrope. Au milieu de l’ébahissement général entre un gendarme annonçant que le véritable inspecteur est arrivé et qu’il invite ces messieurs à se présenter devant lui. Auront-ils à donner de nouveaux billets de banque ? seront-ils destitués et traités selon leurs mérites ? L’auteur ne le dit pas, et la toile tombe sur le tableau général de tous ces coquins volés et confondus.

FIN
  1. Matouchka, batiouchka, petite mère, petit père, façons de parler un peu familières, mais très-usitées.
  2. On ne dit guère en Russie monsieur ou madame. L’usage est, en parlant à quelqu’un, de l’appeler par son nom de baptême, suivi du nom de baptême de son père, dont on fait un adjectif en ajoutant vitch pour les hommes, vna pour les femmes. Anastasia Petrovna, Anastasie, fille de Pierre. Le terminatif vitch s’applique à un gentilhomme ; of, ef, après un nom de baptême, est un indice de roture. Alexei Alexeievitch, Alexis, fils d’Alexis est un nom noble, Alexei Alexeief un nom de paysan.
  3. Une femme libre ne peut être soumise à un châtiment corporel.
  4. Ty nie po tchinou borech
  5. L’offrande du pain et du sel est un symbole de soumission que présente le vassal à son seigneur, le protégé à son protecteur.
  6. Les paysans russes portent les cheveux longs. Lorsqu’un homme est désigné pour être soldat, on lui rase les cheveux par devant, en sorte qu’il lui est difficile de déserter avant d’avoir rejoint son corps.
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