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Iphigénie en Aulide (Racine), Didot, 1854Scène V.

Iphigénie en Aulide (Racine), Didot, 1854
Chapitre 6 / 38

Scène V.

AGAMEMNON, ULYSSE.
AGAMEMNON.

Juste ciel, c’est ainsi qu’assurant ta vengeance,
Tu romps tous les ressorts de ma vaine prudence !
Encor si je pouvais, libre dans mon malheur,
Par des larmes au moins soulager ma douleur !
Triste destin des rois ! Esclaves que nous sommes,
Et des rigueurs du sort et des discours des hommes,
Nous nous voyons sans cesse assiégés de témoins ;
Et les plus malheureux osent pleurer le moins !

ULYSSE.

Je suis père, seigneur, et faible comme un autre :
Mon cœur se met sans peine en la place du vôtre ;

Et frémissant du coup qui vous fait soupirer,
Loin de blâmer vos pleurs, je suis près de pleurer.
Mais votre amour n’a plus d’excuse légitime ;
Les dieux ont à Calchas amené leur victime :
Il le sait, il l’attend ; et s’il la voit tarder,
Lui-même à haute voix viendra la demander.
Nous sommes seuls encor : hâtez-vous de répandre
Des pleurs que vous arrache un intérêt si tendre ;
Pleurez ce sang, pleurez. Ou plutôt, sans pâlir,
Considérez l’honneur qui doit en rejaillir :
Voyez tout l’Hellespont blanchissant sous nos rames,
Et la perfide Troie abandonnée aux flammes,
Ses peuples dans vos fers, Priam à vos genoux,
Hélène par vos mains rendue à son époux ;
Voyez de vos vaisseaux les poupes couronnées
Dans cette même Aulide avec vous retournées,
Et ce triomphe heureux qui s’en va devenir
L’éternel entretien des siècles à venir.

AGAMEMNON.

Seigneur, de mes efforts je connais l’impuissance :
Je cède, et laisse aux dieux opprimer l’innocence.
La victime bientôt marchera sur vos pas,
Allez. Mais cependant faites taire Calchas ;
Et m’aidant à cacher ce funeste mystère,
Laissez-moi de l’autel écarter une mère.