Sganarelle ou le Cocu imaginaire (1660), comédie en un acte créée au théâtre du Petit-Bourbon et qui deviendra, avec trente représentations dès sa première année, l'œuvre la plus jouée du vivant même de Molière, met en scène une succession de quiproquos amoureux d'une redoutable efficacité comique : Célie, qui a perdu le portrait de son amant Lélie, voit cet objet retrouvé par la femme de Sganarelle, ce qui pousse le mari jaloux à croire à tort que sa propre épouse le trompe avec l'homme représenté sur le portrait, tandis que sa femme, découvrant à son tour un motif de soupçon symétrique, se persuade réciproquement d'être trompée par son mari. Molière y développe avec un art consommé du malentendu comique une mécanique de jalousies croisées et d'injures réciproques d'une jubilation croissante, chaque personnage s'enfermant dans sa propre méprise sans jamais chercher à vérifier simplement la réalité des faits, jusqu'à ce que Lélie lui-même, de retour et persuadé que Célie s'est mariée entre-temps et ne l'aime plus, vienne ajouter une troisième couche de malentendu à cet édifice de suspicions infondées. Le dénouement, confié à la sagacité d'une veuve d'expérience qui parvient enfin à démêler l'écheveau des méprises accumulées, illustre avec ironie la morale implicite de la pièce : à trop redouter d'être trompé, chacun finit par se tromper soi-même sur la réalité de sa propre situation. Par la virtuosité de sa mécanique de quiproquos et son immense succès populaire immédiat, Sganarelle ou le Cocu imaginaire installe durablement la réputation naissante de Molière comme maître incontesté de la comédie parisienne. Cette pièce brève mais redoutablement efficace confirme dès 1660 le talent naissant de Molière pour la comédie de mœurs urbaine, genre qu'il ne cessera de perfectionner tout au long de la décennie suivante. Le nom même de Sganarelle, personnage récurrent que Molière réutilisera dans plusieurs pièces ultérieures sous des identités variées, trouve ici l'une de ses toutes premières incarnations marquantes.