Les Chants de Maldoror (1869), œuvre unique et radicalement subversive d'Isidore Ducasse, qui publie sous le pseudonyme énigmatique de comte de Lautréamont et meurt prématurément et mystérieusement à seulement vingt-quatre ans peu après sa publication, met en scène Maldoror, personnage d'une noirceur et d'une cruauté absolues qui incarne une révolte totale et systématique contre Dieu, la morale conventionnelle et l'ensemble des valeurs de la civilisation humaine, multipliant à travers six chants d'une prose poétique hallucinée et volontairement outrancière les images de violence, de blasphème et de monstruosité les plus extrêmes jamais assumées dans la littérature française de son temps. Lautréamont y déploie une écriture d'une inventivité verbale et d'une violence imaginative radicalement nouvelles pour son époque, multipliant les comparaisons et les métaphores les plus délibérément incongrues et provocatrices, dont la fameuse image de la rencontre « d'une machine à coudre et d'un parapluie sur une table de dissection » deviendra, plusieurs décennies après sa publication initialement passée totalement inaperçue, l'un des emblèmes fondateurs revendiqués par le mouvement surréaliste qui redécouvre et célèbre rétrospectivement cette œuvre comme précurseur direct de leur propre esthétique de l'image poétique inattendue et libératrice. Cette œuvre, restée totalement méconnue et sans écho critique de son vivant avant sa redécouverte triomphale par André Breton et les surréalistes au début du XXe siècle qui en font l'un de leurs textes fondateurs revendiqués, illustre la fascinante destinée posthume de certaines œuvres trop radicalement en avance sur leur époque pour être immédiatement reconnues. Par son influence décisive et rétrospective sur le mouvement surréaliste, Les Chants de Maldoror demeurent l'une des œuvres les plus radicalement subversives de toute la littérature française du XIXe siècle. Ducasse, dont on ignore presque tout de la vie réelle tant elle demeure enveloppée de mystère, meurt à Paris en 1870 dans des circonstances toujours mal élucidées, quelques mois seulement après avoir fait imprimer à ses frais la version complète de son œuvre unique.